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Quelle était au juste la situation pécuniaire de Corneille dans les dernières années de sa vie? — Il est très-difficile de répondre à cette question d'une manière satisfaisante.
Si l'on en croit Corneille lui-môme et les contemporains, si l'on se fie à la tradition, cette situation était extrêmement précaire. Elle se résume dans notre souvenir, à tous, par l'action célèbre de Despréaux refusant de loucher sa pension, tandis que le grand Corneille végète et va expirer dans le dénuement. Mais voici les chercheurs qui viennent et qui, après avoir consulté de nouveaux documents, prétendent que parler de la pauvreté du poète est une inexactitude, une exagération.
Un aveu de propriété découvert et publié i)ar M. de Beaurepaire, nous apprend qu'en 1081^ trois ans avant la mort de Corneille, les deux frères possédaient, aux Andelys. une maison de ville, une
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maison des champs avec masure (c'est-à-dire en langage normand, un clos planté d'arbres), quinze pièces de terre labourable et une île, vingt-cinq acres de bois, une petite vigne, le tout formant environ cinquante-cinq acres*. La maison des Andelys était en pierres de taille et couverte en ardoises. Elle possédait une cour, un jardin et une masure. C'était une acquisition du jjère des dames Corneille, Mahieu de Lampérière, lieutenant particulier au siège présidial d'Andely. Auparavant, elle avait appartenu à son beau-père, Georges Tournebus, conseiller du Roi et lieutenant particulier. En 1081, elle était louée à un marcliand nomme Denis Amette. Plus tard, Thomas Corneille, et sa belle-sœur, devenue veuve, s'insLallèrent dans cette maison pour y vivre et y mourir en paix.
La déclaration publiée par M. de Beaurepaire et signée Thomas de Corneille, écuyer, est faite en vertu d'une procuration donnée au locataire Denis Amette, par les deux frères qui, eux-mêmes," n'apparaissent ici que comme les représentants de leurs femmes. Sous quel régime étaient-ils mariés? Nous l'ignorons. Ce qui est évident,. c'est que ces biens
1. Aveit des liens Icnus du Moi, à cause de sa châtellenie cl vicomte d\ln(}ehj, par Pierre el Thomas Corneille, pour servir à la confeclion du )ioucean terrier du domaine du liui, 13 décembre 1081 . 'Hecue des Sociétés savantes, 187 i.;
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constituaient tout ou partie de la dot Iburnic à ses fdles par Maliieu de Lanipérière.
En rapprochant ces indications du travail de M. Tabbé Tougard : Nouveaux documents inédits sur le 'patrimoine de Pierre Corneille (Revue de la Normandie, 18G8), on est amené à penser que la famille Corneille jouissait de ce qu'on appelle aujourd'hui une très-honorable aisance. C'est à cette conclusion ({u'en dernière analyse était arrivé iM. Taschereau.
On ne peut nier les faits. Ce n'est pas une raison pour renoncer à les expliquer. Pierre Corneille était-il capable de chercher à tromper ses contemporains, le roi et la postérité? Personne n'admettra, même pendant un instant, une hypothèse si injurieuse pour sa mémoire, si en désaccord avec son caractère. Tombait-il lui-même de trèsbonne foi dans une de ces erreurs involontaires que nous avons signalées à propos de ses revers ou de ses succès au théâtre et auxquelles donnait naissance son humeur ombrageuse, incjuièle? S'exagérait-il, avec l'imagination du poète, ses difficultés, ses embarras de fortune? Il n'est pas défendu de le penser.
Pourtant, nous en sommes à peu près certain, Corneille ne s'occupait point directement des alfaires de son ménage. Selon toute probabilité, on devait même, lorsque les angoisses n'étaient pas
trop pressantes, les périls trop imminents, lui cacher la pénible vérité clans la crainte de lui ôter sa liberté d'esprit et d'empêcher l'essor de son génie. Il fallait donc qu'une crise aiguë vînt à éclater pour qu'il fût mis au courant de ce qui se passait, et c'est alors, dans le trouble qui suivait cette secousse, qu'il laissait échapper ces confidences douloureuses qu'en mainte page de son œuvre nous avons pu constater. Avons-nous d'ailleurs, pour nous prononcer en connaissance de cause^ tous les éléments du problème? Non, assurément. Si le détail des gratifications, des pensions, des gains, des propriétés de Corneille est venu jusqu'à nous, l'érudition moderne, si habile et si sagace qu'elle soit, ne nous a point encore fait connaître les servitudes, les impôts qui pesaient sur ces propriétés, les dépenses qui contrebalançaient et bien souvent dévoraient les ressources, enfin, les charges de toute nature qui accablaient le laborieux et intègre père de famille. Tant que ces termes de comparaison nous feront défaut, il y aurait témérité, ce nous semble, à nous former sur ce point une opinion définitive.
Sans recourir à la supposition, déjà écartée par nous, d'une mauvaise gestion de Marie de Lanqjérière, il est naturel d'insister sur un ordre de faits indiqué dans ce livre, les continuels sacrifices d'argent commandés à Corneille par la profession
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de SOS fils, tous deux militaires. Il s'est lui-nièmc très-nettement exprimé à ce sujet dans un document bien connu et auquel on aurait dû accorder plus d'attention. Vers 1G79, on cessa de lui payer sa pension de deux mille livres. Il attendit plusieurs années avant de se plaindre et de réclamer. Ce fut seulement en 1G83 qu'il écrivit à Colbert. Dans cette lettre touchante et noble, il dit en parlant de cette pension :
« Je ne Tai jamais méritée, mais du moins j'ai tâché à ne m'en rendre pas tout à fait indigne par l'emploi que j'en ai fait. Je ne l'ai point appliquée à mes besoins particuliers, mais à entretenir deux fils dans les armées de Sa Majesté, dont l'un a été tué pour son service au siège de Grave ; l'autre sert depuis quatorze ans, et est maintenant capitaine de chevau-légers. Ainsi, Monseigneur, le retranchement de cette faveur, à laqu.elle vous m'aviez accoutumé^, ne peut qu'il ne me soit sensible au dernier point, non pour mon intérêt domestique, bien que ce soit le seul avantage que j'ai reçu de cinquante années de travail, mais parce que c'était une glorieuse marque de l'estime qu'il a phi au Roi faire du talent que Dieu m'a donné, et que cette (lis(jrûre me mei liors d'élat de faire encoi'e loïKjteiups subsister ce fils dans le service, oi' il a coiisornméla plupart de mon peu de hien pour remplir avec honneur le poste qu'il ij oerupe. »
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11 n'y a pas à s'y tromper, la suppression de ces deux mille livres rendit insupportable la gène de Corneille. Pour nous servir de ses expressions, très-réfléchies et très-voulues, ce qu'il appliquait à ses besoins i)articuUers, ce qui était nécessaire à son intérêt domestique, il fut obligé de le consacrer aux dépenses du capitaine de chevau-légers. Ce virement bouleversa, détruisit l'équilibre de son budget.
Un autre point serait intéressant à éclaircir. Quelle était, en ce qui concernait leurs intérêts, la situation de Thomas Corneille à l'égard de son frère? Pierre était l'aîné. Ch% la législation qui fégissait les biens des nobles s'élendant à ceux des anoblis, la principale partie du patrimoine revenait au premier né. Thomas n'était donc pas^ au point de vue de la fortune, sur le même pied que son frère. Si celui-ci, lorsqu'il épousa Marie de Lampérière parut pauvre et eut besoin de protection pour l'obtenir, Thomas ne devait guère sembler plus riche lorsque, quelques années plus tard, il demanda la main de Marguerite. Les dots, nous assure-t-on, furent égales, mais, malgré cela, les deux fortunes ne durent jamais être au même niveau.
La tradition, d'accord en cela avec quelques témoignages historiques, veut que Pierre ait cons- LammcnL partagé son patrimoine avec Thomas. Puie
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de la Pie, à Rouen, leurs maisons étaient contigucs; Thomas occupait la petite, Pierre la grande. Les deux ménages partirent pour Paris' vers la même époque et s'établirent l'un près de l'autre rue de Cléry. Pierre ne s'en éloigna qu'après 1681, peu de temps avant sa mort, pour aller loger rue d'Argenteuil.
En laissant pour ce qu'elle vaut l'anecdote assez puérile des rimes que Thomas fournissait à son frère lorsque celui-ci était embarrassé, on est fondé à croire que le spirituel et abondant versificateur diit rendre au grand poëte des services sérieux. Emule et continuateur de Vaugelas^, du père Bonheurs, Thomas Corneille était un grammairien distingué. Les observations et les conseils qu'ils ne lui marchanda jamais furent d'une incontestable utilité à son frère pour la révision, la correction de ses écrits. Fort étendues pour le temps, ses connaissances historiques lui permirent de venir fréquemment en aide au tragique illustre, cherchant toujours dans le passé des sujets émouvants et grandioses. Le cadet de Normandie, comme l'appelait Boileau dans un jour de malice, avait, on le voit, plus d'un moyen de payer sa dette à l'association familiale, où d'ailleurs les éclatants succès de Timocrate, de Camma, du comte d'Essea-, d'^riane apportèrent à certains jours l'aisance et la joie.
:iS'2 CURXEILLE IXCuXXU.
« Ce cadet, a écrit Voltaire clans ses Remarques sur Anane, n'avait pas la force et la profondeur du génie de Taîné ; mais il parlait sa langue avec plus de pureté, quoique avec plus de faiblesse. C'était d'ailleurs un homme d'un très-grand mérite et d'une vaste littérature ; et si vous exceptez Racine, auquel il ne faut comparer personne, il était le seul de son temps qui fût digne d'être le premier au-dessous de son frère. »
Ce jugement^ très-honorable, nous paraît l'équité môme, et nous y souscrivons bien volontiers.