Corneille et son temps (chez Didier
OPlNIuX DE -M. GUIZUT. 'SUl
modèle est-il un écrivain absolument irréprochable, dont on puisse, sans avoir besoin de s'arrêter à la précaution d'un choix préalable, imiter toutes les œuvres? A ce compte, je ne vois pas, parmi nos plus grands écrivains, un seul classique. Chez Racine nous rencontrons la TliéhoMe ^i Alexandre ; chez Molière, Don Garde de Navarre, MéVicerte, les Amants magnifiques ; chez Boileau, YOde sur la prise de Namur et la Satire de l'Équivoque; chez La Fontaine^, certains contes et la plupart de ses pièces de théâtre. Tout cela ne semble guère bon à imiter. Dira-t-on que l'idée d'un choix judicieux est naturellement sous-entendue ? Mais alors pourquoi ce qui est applicable à Racine et à Molière ne le serait-il pas à Corneille. Dès que l'on choisit, ce ne sont pas chez lui les chefs-d'œuvre qui manquent, et Tune des premières places lui est assurée. Je me dispenserai d'une feinte inutile et j'irai tout de suite au fond de la pensée de M. Guizot. Cette idée de modèle, cette notion de goût, il les applique surtout au style, à la diction. Sous ce rapport^ il serait assez volontiers de l'avis de Voltaire. Les incorrections et les archaïsmes de Corneille le choquent sensiblement. Ici encore, je pourrais employer la même argumentation que précédemment. Je pourrais rappeler que Fénelon a dit de Molière : « En pensant bien, il s'exprime souvent mal, » et il ne me serait pas difficile de prouver que bien des
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vers de Racine el de Despréaux laissent Gonsidéra- Ijlement à désirer, comme propriété de termes et comme pureté d'expression. Mais récriminer n'est pas suffisamment répondre. Ce qu'il faut avoir la franchise de dire, c'est cju'à l'époque ot^i M. Guizot écrivait son livre, en 1813, on accordait à la criti- ([ue de mots une importance exagérée, et l'on y portait une sévérité qui n'était pas exemple d'étroitesse. Comme appréciateur de la diction de Corneille, M. Guizot^ dégagé des intolérances de Voltaire, ne va pourtant ni plus loin ni plus haut que La Harpe. Il est encore du dix-huitième siècle par cette habitude de vouloir tout plier, tout ramener, en fait de style, à un certain type uniforme de correction grammaticale, légué par Voltaire aux rh('toriciens de son école.
Depuis cette époque, il s'est fait dans la critique littéraire une immense et décisive évolution. La philologie s'appliquant à étudier les modifications de notre langue nationale, selon l'ordre chronologique, a brisé ce type de convention, et prouvé que chaque époque parlait très-légitimement la langue qu'elle devait parler. On est même allé plus loin et l'on s'est attaché à dresser le lexique de la langue parlée dans ses œuvres par chaque grand écrivain. Corneille a son lexique, il en a môme deux". Au
1. Celui de M. Godefioy (chez Didier), et cehii de M. Marty- Laveaux. formant le? tomes XI et XII de sa grande édition.
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lieu irùLrc conlesté, son langage devienl un objet de curiosité sérieuse et d'étude. Nous voilà loin du dix-huitième siècle, de ses timidités et de ses restrictions '.
Que devient, en présence d'une évolution si considérable, d'un si absolu changement de point de vue, un jugement fondé piinci paiement sur une théorie de la diction qui a perdu son crédit et n'est plus en usage? La valeur du jugement même s'en trouve atteinte, et si les particularités de sa diction s'opposent seules à ce que Corneille soit admis au
1. Dans Texcellente préface de son Lexique ainsi que dans la Notice, M. Marty-Laveaux a insisté avec beaucoup de raison sur les changements considérables qui s'opérèrent dans la langue depuis 1629, date fort probable de Mélite, jusqu'à la représentation de Suréna, en 1614. Le langage national était alors tellement mobile, il se faisait partout un tel travail pour l'épurer et le constituer, que l'Académie fut obligée, avant de publier son Dictionnaire, d'en modifier entièrement les premières lettres, tant l'usage avait changé pendant qu'elle le rédigeait. Ces constantes mutations préoccupèrent beaucoup Corneille, qui ne négligea rien pour se tenir au courant. Les variantes de ses œuvres, où l'on sent l'influence des Remarques de Vaugelas, présentent à ce point de \ue un notable intérêt. Malgré son application à prévenir les outrages du temps, Corneille sentait que la belle langue de ses tragédies serait atteinte par la vétusté. « J'ai beau faire, disait-il à Santeul, moi aussi, je serai un jour habillé à la vieille mode. »
rang des classiques, on peut dire que Fobstacle n'existe plus. Voyons donc si nous ne trouverons pas une formulé plus large qui convienne à l'illustre poëte, et lui permette de s'asseoir parmi ses pairs. Nous n'irons pas la chercher bien loin. Sainte-Beuve va nous la fournir. Amené, comme nous, à se poser cette question : Qu'est-ce qu'un classique? Cet esprit si délié et si ouvert répondait :
« Un vrai classique, comme j'aimerais à l'entendre définir, c'est un auteur qui a enrichi l'esprit humain, qui en a réellement augmenté le trésor, qui lui a fait faire un pas de plus, qui a découvert quelque vérité morale non équivoque, ou ressaisi quelque passion éternelle dans ce cœur où tout semblait connu et exploré, qui a rendu sa pensée, son observation ou son invention, sous une forme n'importe laquelle, mais large et grande, fine et sensée, saine et belle en soi; qui a parlé à tous dans un style à lui et qui se trouve aussi celui de tout le monde, dans un style nouveau, sans néologisme, nouveau et antique, aisément contemporain de tous les âges.
« On peut mettre, si l'on veut, des noms sous cette définition, que je voudrais faire exprès grandiose et flottante, ou, pour tout dire, généreuse.
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J'y mettrais d'abord le Corneille de PoJyeucte, de Cinna et ô: Horace^. »
Ecartons ces mots de classique et de modèle, non pas que Corneille ne mérite de pareils litres, mais il est encore autre chose et mieux que cela. Au sens le plus étendu, le plus profond, le plus énergique de l'expression, il est un maître. « J'appelle maître, disait Goethe, celui-là seulement chez lequel nous apprenons toujours quelque chose. » Cette définition si juste et si magnifique, Pierre Corneille y satisfait pleinement. La vie, l'élévation, la durée, voilà ce qu'il a cherché, ce qu'il a trouvé. Son théâtre est une source inépuisable d'aspirations généreuses et de nobles sentiments. Pendant longtemps, les sommets de son œuvre ont reçu seuls la lumière, et seuls, ils la renvoyaient. Le reste demeurait perdu dans l'ombre. Cette inégalité, que personne ne révoquait en doute, entre les productions du grand poëte, nuisait à son autorité et semblait parfois jeter une ombre sur sa gloire. Nous avons essayé dans ce travail de combattre cette opinion en ce qu'elle a d'exagéré et d'injuste. Si tout ne se vaut pas dans l'œuvre de Corneille, tout s'y tient étroitement. Pour en goûter