LEÇON SIXIÈME
Andromaque.
Messieurs, ^ -^
Ces séances ont bien rarement quelque attrait de nouveauté. Nous abordons des auteurs que vous connaissez ; nous analysons des pièces que vous avez lues souvent, et avec lesquelles plusieurs sont assez familiers pour que toute citation soit superflue, et cependant nous ne nous faisons aucun scrupule de citer beaucoup. Les observations que je vous présente auront plus d'une fois éveillé chez vous des souvenirs, tantôt celui de vos propres réflexions, tantôt celui d'études faites par d'autres sur le même sujet. Je vais aujourd'hui mériter doublement ces reproches , et tromper à fond l'attente de ceux qui seraient venus ici dans l'espérance d'apprendre quelque chose.
Notre intention est de procéder avec Racine comme nous l'avons fait avec Corneille, c'est-à-dire de déta-
cher d'abord une de ses tragédies pour l'étudier avec plus de soin, ou plutôt pour la lire, en accompagnant cette lecture de quelques remarques critiques.
Nous avons choisi Andromaque.
Peut-être ce choix n'est-il pas heureux? Andromaque est une pièce à part, un premier chef-d'œuvre où il y a plus d'abandon, de mouvement, de verve et de surprises, qu'il n'y en a d'ordinaire dans le théâtre de Racine. C'est son Cid, et il s'y mêle un charme analogue à cet agrément inexplicable que l'Académie reconnaissait dans la tragi-comédie de Corneille. Andromaque est pour les jeunes gens la perle du théâtre de Racine. Les hommes d'âge mûr relisent plutôt Britannicus ou Phèdre. Aujourd'hui soyons du parti de la jeunesse.
Si nous voulions choisir la tragédie qui trahit le mieux les tendances ordinaires de Racine , celle qui aurait le plus de droits à être prise comme type de l'ensemble de son théâtre, nous aurions tort; mais en s'attachant d'une manière trop exclusive à ce qu'il y a de plus caractéristique dans les œuvres d'un homme de talent, on court le risque d'être injuste à son égard, d'en donner une idée étroite et fausse. Là est, pour le dire en passant, l'écueil de cette critique ingénieuse, dont un écrivain français, qui s'est fait en peu de temps un nom distingué, M. Taine, nous a donné depuis quelques années de nombreux modèles.
M. Taine est convaincu que les facultés d'un homme dépendent les unes des autres, et qu'elles sont, comme il dit, mesurées et produites par une loi unique. Il croit à l'existence d'une faculté maîtresse, dont l'ac-
tion uniforme se communique différemment à nos différents rouages, et imprime à notre machine un système nécessaire de mouvements 'prévus. Partant de là, il cherche avant tout cette loi unique et cette faculté maîtresse. Quand il croit les avoir découvertes, il croit tenir son homme : le reste n'est qu'une affaire de déduction.
Une critique de cette nature, employée par un esprit juste et fm, a de précieux avantages. Elle oblige à un travail de réflexion, qui produit souvent des résultats inattendus et fort heureux. Le critique qui procède ainsi ne sera pas satisfait avant d'avoir pu rattacher les unes aux autres les productions les plus diverses d'un seul et même talent. S'il s'occupe de Lamennais, par exemple , il se proposera d'expliquer les variations de ce grand écrivain, et mettra un prix particulier à découvrir le principe qui a produit de si singulières métamorphoses, et qui n'a pu les produire qu'autant qu'il était lui-même le fonds permanent de cette nature en apparence mobile. S'il s'agit de Voltaire, il s'efforcera de rendre compte des accidents les plus bizarres auxquels a donné lieu le développement de ce prodigieux esprit; il ne le lâchera pas avant de savoir à fond pourquoi Voltaire, si supérieur dans la poésie satirique et badine, est si faible dans la comédie, pourquoi aussi il a méprisé la nature humaine, tout en étant l'apôtre de l'humanité. De pareilles questions sont du plus haut intérêt, et le système qui a pour effet d'en imposer l'étude au critique , comme sa tâche spéciale et son devoir, fût-il faux, n'en rendrait pas moins de très grands services.
Il n'est pas d'ailleurs complètement faux. jNous l'avons dit précédemment : il y a unité dans l'organisme humain, aussi bien au moral qu'au physique. Un caractère peut être plus ou moins riche; il peut être le résultat de combinaisons très curieuses et très complexes ; mais de ces combinaisons mêmes il résulte un certain tempérament , un équilibre dont il faut surprendre le secret. C'est une critique bonne et légitime que celle qui le cherche. Peut-être juge-t-elle de moins haut ; mais elle apprécie de plus près.
Deux fautes sont à craindre toutefois, et l'exemple de M. Taine prouve qu'il ne suffit pas pour les éviter d'un esprit vif et d'un remarquable talent.
Les faits, dit-on, sont chose complaisante. On se trompe; rien n'est plus tenace, rien n'est moins incorruptible. On a beau nier un fait; s'il existe, il subsiste. C'est l'esprit de l'homme qui est complaisant. Quand il veut à tout prix voir la vie en noir, son humeur atrabilaire ne tarde pas à se répandre sur la nature et sur les hommes, et à les teindre en noir; quand il est bien décidé à être optimiste, le monde est bien obligé de lui paraître le meilleur des mondes possibles ; s'il veut voir double, il verra double, et s'il part de l'idée que tout est simple, il simplifiera toutes choses. Il est arrivé quelques accidents de cette nature à M. Taine, comme à presque tous les critiques qui ont suivi la même voie. Lorsque le principe réel qui constitue l'unité et permet le rapprochement de deux faits diftérents, lui échappe, il en imagine un naïvement et sans s'en douter le moins du monde. Dès lors cette
vue de son imagination devient le verre coloré à travers lequel il voit les choses qu'il étudie. M. Taine pose en fait que le génie oratoire est la faculté maîtresse de Tite-Live; il n'y a pas lieu de s'étonner si, dès cet instant, il ne découvre dans Tite-Live que le génie oratoire. Ceci nous rappelle une fable que l'on nous permettra de conter. Un droguiste, dont le nom ne fait rien à l'histoire, était convaincu qu'avec de l'eau, de la farine, un blanc d'œuf et quelques autres ingrédients, on pouvait faire du lait. Il mit de toutes ces substances dans une bouteille, en observant avec soin les proportions voulues, puis il la boucha et brassa. Le mélange devint blanc, aussitôt le droguiste de s'écrier : Quel beau lait ! — Il le goûta et le trouva parf;\it; aussitôt il en porta à sa cuisinière, qui fit la grimace et lui dit : « Hélas ! Monsieur le droguiste, on ne trouve dans la marmite que ce qu'on y a mis. »
Il faut craindre en outre d'étudier Thomme comme un fait physique. La lumière est le principe des couleurs; elle joue à leur égard à peu près le même rôle que la faculté maîtresse dont parle M. Taine, dans l'organisme moral. Mais les objets extérieurs, sur lesquels tombe la lumière, et qui, en s'en appropriant certains rayons et en rejetant les autres, donnent lieu au phénomène des couleurs, ne modifient en rien sa constitution intérieure. Elle agit différemment dans des circonstances différentes; mais elle est toujours la lumière. Il en est tout autrement de l'homme. Le milieu où il vit, et sur lequel il agit, réagit sur lui et peut le modifier profondément. Il faut, dans l'étude de son
caractère, faire la part très grande à la société qui l'entoure, à l'éducation qu'il a reçue, aux événements qui l'atteignent, aux mille influences diverses qui chaque jour s'exercent sur lui. Le caractère ne se forme pas seulement par le développement fatal de certains germes intérieurs ; il se forme aussi par les impressions reçues du dehors. L'action de ces influences extérieures se manifeste déjà d'une manière très sensible dans les règnes inférieurs de la nature animée. Il est dans l'ordre, par exemple, que le sapin n'ait qu'une tige, et une tige perpendiculaire; mais si un insecte vient à faire périr le bourgeon terminal, il s'en développera d'autres à côté, et le sapin aura trois ou quatre tiges; si, par hasard, il croît à l'entrée d'une gorge où souflle toujours le même vent, la tige s'inclinera dans le sens du vent. Combien d'hommes qui ressemblent au sapin déjeté par le vent, ou à celui dont le tronc principal a été brusquement arrêté dans sa croissance. Il est bien ténu le fil qui , au moment de la naissance , nous tient suspendus entre la vie et la mort; mais on ne sait pas assez combien , dans le cours de la vie , celui dont dépend notre carrière peut être mince aussi. Vous affirmez que tout est fatal, que tout peut être prévu dans le développement d'un caractère. Mais que fût devenu Rousseau si un héritage de quelques mille livres de rente l'eût soustrait de bonne heure aux privations et aux orages de sa jeunesse ^ Que fût devenu Calvin lui-même, le génie logique par excellence, celui à propos duquel il serait peut-être le plus facile de prédire, si, à son retour de Noyon, il eût cherché quelque route
par les montagnes au lieu de passer par Genève, où sa rencontre avec Farel décida de son avenir ?
Je suppose que Racine, orphelin de bonne heure, eût été recueilH non pas à Port-Royal, mais dans quelque famille bourgeoise de Paris, vivant d'un modeste négoce. Quelle différence ! Au lieu de devoir ses premières impressions poétiques à ce que l'antiquité profane et chrétienne ont produit de plus pur, il se fût formé à l'école de cette bonne vieille httérature gauloise, qui ne lui fut pas étrangère, mais qui aurait été dans ce cas sa mère-nourrice. Il n'eût point lu tout de suite Plutarque dans l'original , il l'eût abordé par Amyot; il aurait fait ample connaissance avec les fabliaux grivois et les comédies goguenardes, qui furent si longtemps les délices de la bourgeoisie parisienne ; il aurait hanté Rabelais, Ronaventure Desperiers, Montaigne et Clément Marot. Il aurait vu le peuple de plus près, les grands de plus loin. Quelque vieil oncle, semblable à cet aïeul de Molière, dont parle la légende, lui aurait payé le divertissement de la comédie. Avant d'éprouver des impressions et de voir un monde capable de lui faire songer à une Thébdide, il eût eu le temps de rêver à mille farces dramatiques. Le génie de la satire, qu'il possédait à un très haut degré, se fût rapidement développé. Encore une fois que serait-il devenu ? Il est difficile de le dire. Peut-être se serait-il conquis dans la poésie une place honorable à distance égale de Térence et de Molière.
N'oublions pas qu'il a écrit les Plaideurs, une comédie vive et bien tournée, d'un style rapide et pur, dont
le fond esl emprunté moitié aux Guêpes d'Aristophane, moitié aux mœurs de la société française, et qui, saut l'élégance, a bien quelque chose du vieux crû gaulois. C'est, dit-on, une petite vengeance de Racine, qui avait enfin obtenu un bénéfice, mais un bénéfice que lui disputa un ecclésiastique régulier. Il s'en était suivi un procès, auquel Racine ni ses juges n'avaient rien compris, en sorte que, de guerre lasse, il s'était désisté, sauf à prendre sa revanche par cette piquante satire. La revpnche est parfaite.
En s'appuyant trop exclusivement sur Bérénice , quelques critiques ont été sur le point de nier la vocation dramatique de Racine. Mais les Plaideurs sont là, et doivent servir d'avertissement à quiconque voudrait tirer du drame élégiaque qui se joue entre Titus et son amante des conclusions exagérées. Rien ne prouve mieux la réalité de la vocation de Racine que cette comédie toute de verve jetée au milieu de son théâtre. Les grands poètes tragiques ont presque tous un coin de comédie; les comiques vraiment grands ne sont point étrangers à la tragédie. Shakespeare et Galdéron ont excellé dans les deux genres. Cervantes, l'auteur <le Don Quichotte et de plusieurs comédies, est aussi l'auteur de la Destruction de Nuniance. Corneille a écrit le Menteur, une comédie de caractère, où il y a des tirades que Molière doit avoir enviées , et oîi, au milieu d'une intrigue des plus compliquées et des plus plaisantes, il a trouvé moyen de glisser une scène, qui ne le cède en rien aux morceaux les plus fameux de ses tragédies, et dans leiquellda comédie grandit jusqu'à l'héroïsme. Schiller lui-même touche à la comédie
dans la première partie de Wallenstein. Molière, en revanche, la dépasse dans le Misanthrope, Plante dans quelques scènes de son Amphytrion, et le théâtre d'Aristophane contient tel morceau qui n'aurait besoin que d'une légère épuration pour être tout entier d'un ton grave et sérieux. Il est plus que sérieux, il est presque solennel, le débat du Juste et de l'Injuste dans les Nures , ainsi que le rôle de la Pauvreté dans Phitîis. En vain opposerait-on les tragiques grecs, Eschyle, Sophocle et Euripide. Eschyle se perd dans ce lointain nébuleux où la tragédie ne s'était pas encore dégagée des langes de son enfance, et se confondait avec l'hymne ; Sophocle nous est trop peu connu , et il est bien probable qu'il viendrait à l'appui de notre thèse, si nous possédions quelques-unes de ses pièces légères, ce petit drame de Nausicaa, entre autres, où la princesse, après avoir fini de laver le linge au bord de la mer , jouait à la paume avec ses femmes, et où il devait y avoir au moins de la gaîté. Quant à Euripide, les éléments comiques abondent dans ses œuvres; il y en a ailleurs que dans son Cyc/ope, il y en a dans ses tragédies mêmes, dans son Hélène, par exemple, dont l'intrigue repose sur une idée qui avait cours en Egypte, à savoir que Paris n'avait point enlevé la véritable Hélène, mais un fantôme semblable à elle , pour lequel les Grecs et les Troyens se seraient battus pendant dix ans, Ménandre appelait Euripide son père, et il n'y u pas lieu de s'en étonner. On pourrait multiplier les exemples. Le génie dramatique suppose une rare ouverture d'esprit et une singulière aptitude à s'approprier toutes les émo-
lions. Celui à qui la moitié des aspects de la vie humaine resterait étrangère , le poète tragique qui n'aurait rien de la veine comique , le poète comique qui n'aurait rien de la veine tragique , risquerait fort de n'avoir pas le génie dramatique lui-même à un degré bien supérieur.
Revenons à Andromaqiœ, dont nous nous sommes fort éloignés.
Il n'y a au fond, dans cette tragédie, que quatre personnages: Andromaque, Pyrrhus, Oreste et Rermione. Les autres: Pylade, Cléone, Céphise et Phœnix, ne sont que des amis ou des confidents. Quand un sculpteur veut faire tenir debout une grande statue équestre, il faut bien, surtout si le cheval est quelque peu fringant, qu'il use d'un artifice pour en renforcer les appuis. 11 se sert parfois dans ce but de la queue traînante du coursier, qui fait l'office d'un pilier massif. Les confidents, dit-on, remplissent une fonction semblable. Nous verrons plus tard ce qui en est. Pour aujourd'hui nous pouvons n'en pas tenir compte, et nous attacher seulement aux véritables héros.
Andromaque, captive, est entre les mains de Pyrrhus; mais Pyrrhus l'adore, et elle pourrait régner dans son exil, si elle avait d'autre pensée que celle de rester fidèle à Hector et de vivre pour le jeune Astyanax. Elle repousse toutes les sollicitations de Pyrrhus, et elle s'enveloppe dans sa dignité de veuve et de mère. Mais Pyrrhus a de quoi la jeter dans les anxiétés les plus cruelles; il peut la prendre par son amour pour
Astyanax. Les Grecs redoutent ce rejeton d'Hector, et demandent à Pyrrhus qu'il soit livré à Oreste, leur ambassadeur. Il faut donc que Pyrrhus choisisse entre l'alliance des Grecs et son amour pour Andromaque, de même qu'Andromaque doit choisir entre la mort de son fils unique et l'hymen de Pyrrhus, fils d'Achille, fils du vainqueur, du bourreau d'Hector.
D'autres circonstances rendent la position de Pyrrhus doublement délicate. Hermione, fille de Ménélas, est à sa cour, où elle n'est venue que pour être conduite par lui à l'autel. Elle l'aime, et c'est avec une impatience jalouse qu'elle attend la décision de Pyrrhus. D'un autre côté, Oreste est moins l'ambassadeur des Grecs que l'amant malheureux d'Hermione. S'il a brigué l'honneur de cette ambassade dangereuse, c'est qu'il veut revoir encore une fois la fille de Ménélas, et qu'il a vaguement l'espoir que quelque événement inattendu lui permettra de l'enlever à Pyrrhus ou de ^Sfi venger.
Telle est la situation que Racine expose dans la première scène, qui n'est qu'une conversation d'amis entre Oreste et Pylade. Le style en est simple et noble, le récit aisé, et à chaque instant jaillissent des vers qui peignent la situation d'un mot et restent gravés dans la mémoire.
Au point de vue de l'art, ce seul début trahit un progrès immense sur Corneille. Les expositions de Corneille n'atteignent guère à cê-^egré- d'aisance -et de facilité. Ce sont trop souvent des récits longs et com-1^ pliqués, dans lesquels le poète et le lecteur s'embarrassent également, comme dans Rodogime, par exem-
pie. Avec Racine il n'y a rien à craindre de semblable. L/exposition à' Andromaqne a d'ailleurs le mérite de n'être point indifférente à l'action; elle l'engage. Oreste arrive ne sachant rien , sinon qu'il obéit en aveugle à une passion fatale, et Pylade ne se borne pas à le renseigner ; quelques mots qu'il lui glisse en passant et à demi-voix achèvent d'irriter sa flamme et de fixer sa destinée :