DOMITIEN
Seigneur, il vous conjure De remplir tout l'espoir d'une flamme si pure ....
A ces mots Bérénice a un de ces mouvements subits comme en ont parfois les héros de Corneille. La servilité du sénat la met en veine de magnanimité.
Rome a sauvé ma gloire en me donnant sa voix; Sauvons-lui, vous et moi, la gloire de ses lois; Rendons-lui, vous et moi, cette reconnaissance D'en avoir pour vous plaire affaibli la puissance , De l'avoir immolée à vos plus doux souhaits. On nous aime; faisons qu'on nous aime à jamais.
Ce dernier vers est admirable et digne en tout de Corneille. Mais ce n'était qu'une étincelle, qui, sur la fin de la pièce, venait rappeler les beaux temps du poète. Le reste était gravement entaché de ce mauvais goût dans lequel Corneille était retombé en plein, après avoir contribué par ses chefs-d'œuvre à en faire revenir le public lettré, et gâté par ces élans vers une fausse grandeur, vers une gloire conçue en dehors des conditions naturelles, qui furent l'erreur de sa vieillesse.
L'œuvre de son jeune rival était une plainte harmonieuse et douce. Aucune scène ne se détachait bien saillante; elle n'avait pas de ces beautés qui électrisent, comme Corneille sut en trouver dans la période de sa force et comme il en chercha toute sa vie; le dénouement était peut-être moins imprévu ; le sénat y jouait un rôle moins dramatique et moins vrai ; mais il y régnait partout une simplicité touchante; les vers heureux et naturels y abondaient; quoique l'intrigue fût presque nulle , un certain courant soutenu de tendresse et de passion empêchait l'intérêt de languir, et il y avait de quoi satisfaire ceux qui voulaient pleurer :
- Ul -
Je n'écoute plus rien : et^ pour jamais, adieu....
Pour jamais I ah, seigneur! songez-vous en vous-même
Combien ce mot cruel est affreux quand on aime ?
Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous.
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous;
Que le jour recommence, et que le jour finisse.
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que, de tout le jour, je puisse voir Titus?
Mais quelle est mon erreur, et que de soins perdus I
L'ingrat, de mon départ consolé par avance ,
Daignera-t-il compter les jours de mon absence ?
Ces jours, si longs pour moi, lui sembleront trop courts.
La tragédie de Corneille tomba; celle de Racine eut du succès. Le vieil athlète était décidément vaincu.
Mais d'où venait ce rival trop heureux ? Où avait-il appris les secrets de cet art nouveau ?
Le jeune Racine avait commencé par s'inspirer de Corneille lui-même, et par l'imiter dans deux pièces de jeunesse, les Frères ennemis et Alexandre.
« La manière du jeune poète, dit Laharpe à propos de la première de ces tragédies, est fidèlement calquée sur les défauts de Corneille. Rien ne prouve mieux que le talent commence presque toujours par l'imitation. C'est en même temps un hommage qu'il rend à ses maîtres et un écueil où il peut échouer si le modèle n'est pas parfait; car il est de l'expérience et de la faiblesse de cet âge de s'approprier d'abord ce qu'il y a de plus aisé à imiter, c'est-à-dire les fautes. Ainsi l'on voit dans les Frères ennemis un Créon, qui, dans le temps même où il n'est occupé qu'à brouiller ses deux neveux et à les perdre l'un par l'autre pour leur succéder, est bien tranquillement et bien froidement amou-
reux de la princesse Antigone, comme Maxime l'est d'Emilie, et rival de son fils Hémon , qu'il sait bien être l'amant préféré. Il finit par faire à cette Antigone, qui le hait et le méprise ouvertement, une proposition tout au moins aussi déplacée et aussi déraisonnable que celle de Maxime à Emilie. Lorsque Etéocle et Polynice sont tués, que leur mère Jocaste s'est donné la mort, qu'Hémon et Ménécée, les deux fils de Gréon, viennent de périr à la vue des deux armées, Gréon, qui est resté tout seul , n'imagine rien de mieux que de proposer à Antigone de l'épouser. On sent qu'une pareille scène dans un cinquième acte rempli de meurtres et de crimes, suffisait pour faire tomber une pièce. Antigone ne lui répond qu'en le quittant pour aller se tuer comme les autres personnages de la tragédie. Gréon n'a pas le courage d'en faire autant, apparemment pour qu'il soit dit que tout le monde ne meurt pas; mais il jette de grand cris, et finit jias dire qu'il va chercher le repos aux enfers. »
Gette tragédie des Frères ennemis, dont Laharpe se moque avec raison, avait paru en 1664. Racine avait alors environ vingt-cinq ans. En 1665 il fit jouer Alexandre, qui dénote déjà un progrès.
L'imitation y est toujours flagrante, et elle porte encore le plus souvent sur les défauts. Le héros macédonien semble avoir appris de l'Attila de Gorneille à soupirer auprès des dames. Mais le style est remarquable par une certaine noblesse soutenue; il coule d'un flot égal et abondant. D'ailleurs, l'imitation n'est pas nécessairement malheureuse; on rencontre cà et là, dans
le rôle de Porus, des vers bien frappés et d'une telle énergie qu'on les dirait dérobés à Corneille.
Nous savons que les dieux ne sont pas des tyrans;
Et de quelque façon qu'un esclave le nomme,
Le fils de Jupiter passe ici pour un homme.
Nous n'allons point de fleurs parsemer son chemin;
Il nous trouve partout les armes à la main;
Il voit à chaque pas s'arrêter ses conquêtes;
Un seul rocher ici lui coûte plus de têtes ,
Plus de soins, plus d'assauts et presque plus de temps,
Que n'en coûte à son bras l'empire des Persans.
Ennemis du repos qui perdit ces infâmes.
L'or qui naît sous nos pas ne corrompt point nos âmes.
La gloire est le seul bien qui nous puisse tenter,
El le seul que mon cœur cherche à lui disputer.
La gloire , c'est le but qui fait agir les héros de Corneille : Porus s'est formé à leur école, et l'on ne peut pas dire que ce soit un de ces disciples dont les maîtres ont à rougir. Il a même, lorsque Alexandre lui demande comment il veut être traité, une réponse digne d'eux par son énergique concision : En roi.
Une chose, cependant, manquait encore à Racine, lorsqu'il écrivit Alexandre , l'originalité ; il débutait, comme Corneille, par suivre les sentiers frayés, par faire ce qu'on avait fait avant lui. Malgré quelques traits heureux, Porus n'était qu'une création de seconde main, une copie un peu pâle. Racine commença, lui aussi, par chercher sa voie; mais les longs essais par lesquels avait dû passer Corneille, lui furent épargnés. Après avoir écrit Alexandre, il éci^ivit Androniaque, et Andromaqiie est son Cid. C'est la pièce heureuse qui ouvre pour lui la période des chefs-d'œuvre.
Le jeune homme qui s'annonçait ainsi avait reçu une éducation assez différente de celle de l'auteur de Polyeucte. Il était né à la Ferté-Milon en l'an 1639, mémorable année, qui valut à la France Horace, Cinna et Racine. Sa famille avait des relations avec Port- Royal-des-Champs, où s'étaient retirées quelques-unes de ses parentes, entre autres sa grand'mère et une tante. De fort bonne heure orphelin, il y fut recueilli, et dès lors il ne cessa pas d'être l'objet d'une tendre solhcitude de la part des solitaires. Il y fit de bonnes et rapides études. Nul ne profita mieux que lui de ces méthodes simples et sensées, philosophiques sans trop de prétentions à l'être et sans pédanterie, qui y présidaient à l'enseignement. Il était bien jeune encore que déjà il lisait les auteurs grecs, Plutarque ou St. Basile; c'est ainsi que de bonne heure il allait puiser aux deux sources où s'abreuvèrent dans leur jeunesse la plupart des grands écrivains du temps, l'antiquité chrétienne et l'antiquité profane.
Puis, aux heures perdues, dans ses longues promenades à travers les prairies et les jardins de Port-Royal, animé sans doute d'un secret désir de gloire (cet aiguillon agit promptement sur les natures de poète), il se mit à essayer ses premiers vers. Il chantait de bonne foi, comme font les jeunes gens. Il ne sortait pas du cercle de ses premières affections ; tantôt il traduisait une hymne du Bréviaire, tantôt il célébrait les charmes innocents de la solitude de Port-Royal. Ces essais ne dénotent pas une nature énergique et de bonne heure tourmentée. Le sentiment ne surabonde pas, les tours n'ont rien de risqué , tout y est tempéré et discret.
M. Sainte-Beuve cite deux couplets de l'une de ces compositions, dans lesquels il croit reconnaître un prélude lointain des chœurs mélodieux à'Esther.
Je vois ce cloître vénérable.
Ces beaux lieux du ciel bien aimés.
Qui de cent temples animés Cachent la richesse adorable.
C'est dans ce chaste paradis Que règne, en un trône de lys,
La Virginité sainte; C'est là que mille anges mortels,
D'une éternelle plainte.
Gémissent au pied des autels.
Sacrés palais de l'innocence , Astres vivants, chœurs glorieux, Qui faites voir de nouveaux cieux Dans ces demeures du silence.
Non, ma plume n'entreprend pas De tracer ici vos combats.
Vos jeûnes et vos veilles :
Il faut , pour en bien révérer
Les augustes merveilles, Et les taire et les adorer.
On dirait un cénobite enfant, qui, déjà vêtu de noir, passe son temps en méditations calmes et pieuses, et apporte au couvent toute la candeur des premières années.
Cependant ce jeune solitaire se montrait parfois avide d'émotions. On le surprit un jour lisant le roman grec des amours de Théagène et de Chariclée. On lui prit le volume et on le brûla. Mais il s'en procura un second exemplaire, puis un troisième , et finit par apprendre le roman par cœur.
Envoyé à Paris pour y continuer ses études, il y ren-
contra des religieux, qui ne ressemblaient guère à ceux de Port-Royal, un abbé Le Vasseur, entre autres, dont la vie était assez dissipée, et qui lui fit promptement oublier les leçons d'Antoine Le Maître. Aussitôt le voilà qui redouble d'ardeur pour la poésie ; mais ce n'était plus des hymnes qu'il composait; c'étaient des sonnets galants. Port-Royal, qui en fut averti, fit tout pour ramener la brebis égarée; mais déjà Racine avait fait connaissance avec Lafontaine ; déjà il entretenait des relations avec les comédiens du Marais. Il semble même qu'il ait songé dès ce temps-là à se créer par son talent une position indépendante ; au moins le voyons-nous faire présenter à Chapelain une ode que la nymphe de la Seine était censée chanter en l'honneur du roi et de la reine, et qui valut au poète une première gratification. La faveur ne lui était pas rebelle.
Cependant, même dans ces années d'effervescence et de rapide émancipation , Racine garda toujours une certaine mesure. Il avait une dimité naturelle et un besoin inné d'élégance, qui ne lui suffit pas sans doute pour éviter tous les faux pas, mais qui lui fit éviter le vice nu et laid. Nous avons quelques lettres écrites par lui à l'abbé Le Vasseur, avec lequel il devait être sans gène; il s'y permet sans doute des plaisanteries galantes, mais jamais un mot qui soit hors des bienséances. Racine était naturellement homme de bonne compagnie.
Le temps vint où il dut songer à prendre un état. On le décida à partir pour Uzès, pour aller vivre auprès d'un oncle, chanoine de Ste. Geneviève, dans l'attente
d'un bénéfice. Le voilà donc replongé dans la solitude. Mais les impressions du monde avaient été trop fortes; elles surnagèrent.
Racine fut fort bien reçu à Uzès. Son idylle sur la Paix avait eu un assez grand succès, de sorte qu'il arrivait en province précédé d'une réputation de poète. Son oncle le chanoine n'avait point à l'endroit des vers les mêmes terreurs que les solitaires de Port- Royal, et, tout en conseillant à son neveu d'apprendre un peu de théologie dans St. Thomas, il lui demandait une copie de cette idylle ou de cette ode, comme Racine l'appelle aussi, et tous les chanoines d'en faire autant. Racine fit en effet quelque peu de théologie ; mais Virgile était ouvert sur sa table à côté de Saint- Thomas. Il avait d'ailleurs des yeux pour tout : «c J'allai voir le feu de joie, écrit-il à propos d'une fête à Nîmes. Les Jésuites avaient fourni les devises, qui ne valaient rien du tout : ôtez cela, tout allait bien. Mais je n'y ai pas pris assez bien garde pour vous en faire le détail : j'étais détourné par d'autres spectacles: il y avait tout autour de moi des visages qu'on voyait à la lueur des fusées, et dont vous auriez bien eu autant de peine à vous défendre que j'en avais. Il n'y en avait pas une à qui vous n'eussiez bien voulu dire ce compliment d'un galant du temps de Néron : Ne fastidias hominem peregrinuni inter cultores tuos admittere: invenies religiosum , si te adorari permiseris. Mais, pour moi, je n'avais garde d'y penser; je ne les regardais pas même en sûreté ; j'étais en la compagnie d'un révérend père de ce chapitre, qui n'aimait point fort à rire. 11 fallait être sage avec lui, ou du moins le faire. Voilà
ce que vous auriez trouvé de beau dans Nismes. » Quoique fort ennuyé des poètes amoureux de province, qui faisaient leur cour en mauvais vers au lieu de la faire en bonne prose, et qui venaient le consulter, ses pensées habituelles étaient toujours pour la poésie. Il craignait par-dessus tout de perdre cette juste et fine élégance de langage sans laquelle on commençait alors à n'être plus un écrivain français : « Je suis en danger d'oublier bientôt le peu de français que je sais (c'est encore à l'abbé Le Vasseur que ces lignes sont adressées) ; je le désapprends tous les jours , et je ne parle tantôt plus que le langage de ce pays, qui est aussi peu français que le bas-breton.
Ipse niihi videor jam dedidicisse latine, Nam didici gelice sarmaticeque loqui.
D J'ai cru qu'Ovide vous faisait pitié quand vous songiez qu'un si galant homme que lui était obligé à parler Scythe, lorsqu'il était relégué parmi ces barbares : cependant il s'en faut beaucoup qu'il fût si à plaindre que moi. Ovide possédait si bien toute l'élégance romaine, qu'il ne la pouvait jamais oublier ; et, quand il serait revenu à Rome, après un exil de vingt années, il aurait toujours fait taire les plus beaux esprits de la cour d'Auguste; au lieu que, n'ayant qu'une petite teinture de bon français , je suis en danger de tout perdre en moins de six mois, et de n'être plus intelligible si je reviens jamais à Paris. Quel plaisir aurez-vous quand je serai devenu le plus grand paysan du monde ? Vous ferez bien mieux de m'entretenir un peu dans le langage
qu'on parle à Paris : vos lettres me tiendront lieu de livres et d'académie. »
Malgré ces regrets et ces craintes, Racine aurait pu s'habituer à son nouveau genre de vie. Il avait le caractère souple, et il savait se plier sans trop de peine aux circonstances qui survenaient et aux mœurs de son entourage. Il était convaincu que là était le grand secret de la vie. « Voyez-vous, dit-il encore à son abbé, il faut être régulier avec les réguliers, comme j'ai été loup avec vous et avec les autres loups vos compères. » Il lui échappe même de se trouver presque heureux à Uzès : « Je passe tout le temps avec mon oncle, avec St. Thomas et Virgile; je fais force extraits de théologie et quelques-uns de poésie. Voilà comme je passe le temps, et je ne m'ennuie pas, surtout quand j'ai reçu quelque lettre de vous. »
Mais deux choses le dégoûtèrent. Le bénéfice ne venait pas, et les espérances qu'il en avait eues d'abord s'en allaient de plus en plus en fumée. Et puis la vie des moines finit par lui inspirer un véritable dégoût : « Nos moines sont de sots ignorants qui n'étudient point du tout : aussi je ne les vois jamais, et j'ai conçu une certaine horreur pour cette vie fainéante de moines, que je ne pourrais pas bien dissimuler. »
Un beau jour donc, après avoir passé à Uzès un peu moins d'un an, il reprit le chemin de Paris; mais ce n'était point pour retourner à Port-Royal. Pendant son séjour chez son oncle il n'avait pas cessé d'entretenir des relations très suivies avec ses amis les loups, et c'était entre leurs bras qu'il allait de nouveau se jeter. Quant à ses amis plus anciens, les pieux habitants du
cloître, il s'en souciait assez peu : « Je tâcherai d'écrire cette après-dînée, disait-il dans une lettre du 46 mai 166^, à ma tante Vitart et à ma tante la religieuse, puisque vous vous en plaignez. Vous devez pourtant m'excuser si je ne l'ai pas fait, et elles aussi , car que puis-je leur mander ? C'est bien assez de faire ici l'hypocrite, sans le faire encore à Paris par lettres, car j'appelle hypocrisie d'écrire des lettres où il ne faut parler que de dévotion et ne faire autre chose que de se recommander aux prières. Ce n'est pas que je n'en aie bon besoin, mais je voudrais qu'on en fît pour moi sans être obligé d'en tant demander. Si Dieu veut que je sois prieur, j'en ferai pour les autres autant qu'on en aura fait pour moi. »
A peine Racine était-il de retour à Paris (pie la faveur lui souriait de nouveau. Une ode, pour le fond assez semblable aux précédentes, lui valait une seconde gratification. Il y fait parler la Renommée, qui s'adresse aux Muses, et qui épuise, en faveur de Louis XIV, tous les lieux-communs de la flatterie. On chercherait vainement dans ce morceau une idée saillante; mais les vers en sont harmonieux et sonores; ils rappellent la manière de Malherbe :
Mais, quoique dans la paix Louis semble se plaire,
Quel orgueil aveuglé Osera s'exposer aux traits de sa colère
Sans en être accablé?
Ah ! si ce grand héros vous paraît plein de charmes
Dans le sein de la paix.
Que vos yeux le verront terrible sous les armes,
S'il les reprend jamais !
Les premiers vers du jeune Racine, à Port-Royal,
étaient moins achevés que ceux-là ; la facture en était moins savante; mais ils avaient l'avantage d'exprimer un sentiment vrai; ils étaient moins vides.
Corneille avait abordé de suite la poésie dramatique; il avait commencé par des vers de comédie. Racine, au contraire, tit un stage assez long dans la poésie lyrique. Cependant la Thêbdide, intitulée aussi les Frrres ennemis, ne tarda pas à paraître. Elle eut quelque succès. Dès lors, la carrière dramatique du poète fut décidée.
Le caractère de Racine a été jugé de manières fort différentes, et il n'y a pas si longtemps encore que les discussions entamées sur ce point ont été reprises à nouveaux frais. Les uns font du poète un homme aux sentiments mesquins, à l'esprit railleur, au cœur égoïste. Les autres cherchent à atténuer ses torts, et ont une explication toujours prête pour les fautes diverses qu'on lui reproche. Ce qui est certain, c'est que le tendre et sensible Racine ne fut pas exempt d'un défaut, qui est très commun chez les poètes médiocres, et qui n'est pas très rare chez les grands poètes, une vanité singulièrement irritable. Il en perce déjà quelque chose dans ses lettres d'Uzès, où il ne laisse pas que de faire ressortir son rôle de poète relégué en province, dont on recherche fort la compagnie, mais qui fait le difficile et n'entend point déroger; ces lettres étaient un peu comme celles de Balzac et de Voiture , destinées à courir dans un cercle assez restreint sans doute, mais suftisant pour qu'on y mît un certain apprêt,
tout en s'en défendant beaucoup. Plus tard ce défaut de caractère se manifesta d'une manière triste dans les relations de Racine avec les grands hommes du temps. Il ne pardonna point à Corneille , par exemple, de lui avoir fait, au sortir d'une représentation d'Alexandre^ un compliment flatteur, qui n'était pas tout-à-fait de son goût. Il paraissait au vieux poète que cette pièce annonçait un grand talent pour la poésie en général, mais non pour le théâtre.
La vanité n'est peut-être pas en soi un des défauts les plus graves ; mais elle finit, si on ne la combat pas de bonne heure, par s'emparer à fond d'un homme, et par faciliter l'accès de son cœur à une foule de mauvaises pensées. Elle produit des fruits plus amers qu'elle-même. Il est parlé quelque part dans la Bible de mauvais esprits, qui, après avoir choisi leur demeure, s'en vont chercher des esprits plus méchants qu'eux pour leur en faire les honneurs. La vanité est un de ces démons qui ne tardent pas à amener compagnie.
Ainsi s'explique la conduite de Racine envers Molière, dont il avait reçu des encouragements et des bienfaits. Il agit à son égard, non comme un homme délicat lié par les devoirs de la reconnaissance, mais comme un poète amoureux de ses œuvres et pour qui tout devient légitime lorsqu'il s'agit de s'assurer un succès. Il se permit des procédés inqualifiables, et, ce qui est plus fort pour un homme tel que Racine , il poussa l'amour-propre jusqu'à manquer d'esprit. On le vit se joindre aux détracteurs de Y Avare ^ et faire un reproche à Boileau d'avoir ri aux premières représentations de ce chef-d'œuvre, à quoi le poète satirique fit cette
réponse bien connue : «Je vous estime trop pour croire que vous n'y ayez pas ri vous-même, du moins intérieurement. •» Voltaire, qu'on a tant calomnié, était un ami plus sûr que Racine.
Racine avait le cœur trop sensible et trop facile à toucher pour être au fond un homme méchant et ingrat. Mais quand la critique s'en prenait à lui et que son amour-propre était piqué, il avait des mouvements capables de lui faire oublier jusqu'aux plus simples convenances. Il fut ingrat par boutades et par accès de vanité. Il le fut envers Molière; il le fut aussi envers Port-Royal, à qui il devait bien plus qu'à Molière. On peut ne pas suivre la voie de ses premiers maîtres; mais il n'est pas permis de payer par le persifflage des soins dévoués. On sait avec quelle vivacité railleuse il releva quelques mots de Nicole sur l'influence du théâtre et de la poésie dramatique : « Non , non, Monsieur : on n'est point accoutumé à vous croire si légèrement. Il y a vingt ans que vous dites tous les jours que les cinq propositions ne sont pas dans Jansénius : cependant on ne vous croit pas encore.
» Mais nous connaissons l'austérité de votre morale. Nous ne trouvons point étrange que vous damniez les poètes; vous en damnez bien d'autres qu'eux. Ce qui nous surprend , c'est de voir que vous voulez empêcher les hommes de les honorer. Hé, Monsieur ! contentez-vous de donner les rangs dans l'autre monde; ne réglez point les récompenses de celui-ci. Vous l'avez quitté il y a longtemps. »
Mais ceci n'est rien encore. Il y a dans la même lettre, qui fut rendue publique , des choses bien plus
fortes. On dirait des indiscrétions d'un échappé de Port-Royal, assaisonnées d'un bon grain de calomnie. Voyez cette historiette que Racine met dans la bouche d'un ami de ses anciens maîtres :
« Un jour, deux capucins arrivèrent à Port-Royal, et y demandèrent l'hospitalité. On les reçut d'abord assez froidement, comme tous les religieux y étaient reçus. Mais enfin il était tard, et l'on ne put pas se dispenser de les recevoir. On les mit tous deux dans une chambre et on leur porta à souper. Comme ils étaient à table, le diable, qui ne voulait pas que ces bons pères soupassent à leur aise, mit dans la tête de quelqu'un de vos messieurs, que l'un de ces capucins était un certain père Maillard, qui s'était depuis peu signalé à Rome en sollicitant la bulle du pape contre Jansénius. Ce bruit vint aux oreilles de la mère Angélique. Elle accourt au parloir avec précipitation, et demande qu'est-ce qu'on a servi aux capucins , quel pain et quel vin on leur a donnés ? La tourière lui répond qu'on leur a donné du pain blanc et du vin des messieurs. Cette supérieure zélée commande qu'on le leur ôte et qu'on mette devant eux du pain des valets et du cidre. L'ordre s'exécute. Ces bons pères, qui avaient bu chacun un coup, sont bien étonnés de ce changement. Ils prennent pourtant la chose en patience, et se couchent, non sans admirer le soin qu'on prenait de leur faire faire pénitence. Le lendemain, ils demandèrent à dire la messe, ce qu'on ne put pas leur refuser. Comme ils la disaient, M. de Ragnols entra dans l'église, et fut bien surpris de trouver le visage d'un capucin de ses parents, dans celui que l'on prenait pour
~ 161 — le père Maillard. M. de Bagnols avertit la mère Angélique de son erreur, et l'assura que ce père était un fort bon religieux, et môme, dans le cœur, assez ami de la vérité. Que fit la mère Angélique ? Elle donna des ordres tout contraires à ceux du jour de devant. Les capucins furent conduits avec honneur de l'église dans le réfectoire, où ils trouvèrent un bon déjeuner, qui les attendait, et qu'ils mangèrent de fort bon cœur, bénissant Dieu, qui ne leur avait pas fait manger leur pain blanc le premier. »
Voilà qui est fort spirituellement raconté,' et il se peut qu'il y ait dans cette histoire un certain fond de vérité, embelli et enrichi par la malice des adversaires : Port-Royal savait assez bien marquer la différence entre ceux du dedans et ceux du dehors. Mais l'histoire fût-elle vraie de tous points, Racine eu eût-il eu la preuve entre les mains, il n'en serait pas moins inexcusable de l'avoir écrite et divulguée. En lisant cette page, Boileau, qui était délicat à force de droiture, doit avoir pensé déjà qu'elle faisait plus d'honneur à l'esprit de Racine qu'à son cœur.
Au reste, Racine fut puni par où il avait péché. Il avouait lui-même que la moindre critique, si mauvaise qu'elle fût, lui avait toujours causé plus de chagrin que toutes les louanges ne lui avaient fait de plaisir. Sa vanité et ses railleries froides et mordantes lui attirèrent une foule d'ennemis. Plusieurs de ses tragédies tombèrent ou faillirent tomber sous les efforts de cabales puissantes. Il était soutenu et goûté à la cour bien autant que Molière; mais il n'avait pas comme Molière le parterre pour lui. Les habitudes nouvelles
qu'il cherchait à donner à un public formé par Corneille, rendaient sa position délicate. Il n'était pas facile de se conquérir une place à côté d'un homme tel que l'auteur de Cm?^«; mais, à ces difficultés naturelles. Racine trouva moyen d'en ajouter d'autres par les épines de son caractère.
D'ailleurs Racine souffrait intérieurement. Les impressions religieuses de sa jeunesse avaient laissé des traces au fond de son cœur. De temps à autre elles se réveillaient encore, et venaient le troubler jusqu'au milieu de ses triomphes. Toujours il y eut deux hommes en lui. Son théâtre suffirait à nous l'apprendre. Tandis que Corneille s'acharne à cette conception du Romain, dont nous avons signalé le vice , Racine multiplie les héroïnes qui souffrent et ne savent que résoudre. Tous ces cœurs facilement émus, que poursuit le besoin d'aimer et qui sont en guerre avec eux-mêmes, qu'est-ce, sinon des images variées de ce qui se passait dans l'àme du poète ? M. Sainte- Reuve explique par là ce que Phèdre a de saisissant : « Depuis quelque temps, et le premier feu de l'âge, la première ferveur de l'esprit et des sens étant dissipée, le souvenir de son enfance, de ses maîtres, de sa tante rehgieuse à Port-Royal, avait ressaisi le cœur de Racine; et la comparaison involontaire qui s'établissait en lui entre sa paisible satisfaction d'autrefois et sa gloire présente, si amère et si troublée, ne pouvait que le ramener au regret d'une vie régulière. Cette pensée secrète qui le travaillait perce déjà dans la préface de Phèdre, et dut le soutenir, plus qu'on ne croit, dans l'analyse profonde qu'il fit de cette douleur vertueuse
d'une âme qui maudit le mal et s'y livre. Son propre cœur lui expliquait celui de Phèdre; et si l'on suppose, comme il est assez vraisemblable , que ce qui le retenait malgré lui au théâtre était quelque attache amoureuse dont il avait peine à se dépouiller, la ressemblance devient plus intime et peut aider à faire comprendre tout ce qu'il a mis en cette circonstance de déchirant , de réellement senti et de plus particulier qu'à l'ordinaire dans les combats de cette passion. »
On peut en dire davantage sans sortir des limites de la vérité. La vie intime de Racine ne sert pas à nous rendre compte de Phèdre seulement, mais encore de l'ensemble de son œuvre. Revenu de son exil d'Uzès, lancé à la cour et au théâtre , envié et applaudi , Racine s'abandonna d'abord à tous les enivrements de la jeunesse, de la poésie et de la gloire. Dans cette première ardeur , il rompit sans ménagements avec Port-Royal, et, après la Thcbdide et Alexandre, ses essais de jeunesse, il écrivit Andromaque et les Plaideurs, c'est-à-dire les deux pièces où son génie se déploya avec le plus d'abandon et se montra le plus franchement dramatique sans paraître se replier sur luimême. Là, tout est de verve et de libre essor. Mais déjà dans Britannicus, pièce grave et réfléchie, on vit apparaître la pensée qui devait poursuivre Racine. Elle s*y présente sous une forme toute générale, et sans qu'il y ait moyen de faire des applications directes; mais elle est bien là : Néron est l'homme qui s'arrête et déhbère un instant à la croisée des routes du bien et du mal. Dès lors elle reparut souvent et en se marquant parfois d'une manière bien plus précise.
Après telle œuvre d'un caractère presque intime et qui laissait voir dans son âme, le poète s'oubliait davantage ; mais ce n'était pas pour longtemps. La lutte dont il souffrait en secret ne tardait pas à se trahir de nouveau, et ainsi jusqu'au dénouement. Andromaque et les Plaideurs avaient été suivis de Brifannicus et de Bérénice^ qui sont déjà des demi confidences; aussitôt après recommença une période d'activité poétique plus libre, mais non pas toutefois tellement dégagée des préoccupations du dedans qu'elles ne s'y marquent de temps à autre, la période qui nous a valu Mithridate , Bajazeî et Ipltir/cnie. Ce fut un temps d'arrêt et de calme relatif, après quoi la lutte se révéla dans Phèdre avec une force et une évidence inattendues , avec toute la force qu'elle devait avoir au dernier moment et lorsque la victoire allait se décider. Après Phèdre, Racine se tut; sa carrière dramatique était achevée, ou, s'il éleva encore la voix, ce fut pour célébrer la lumière dont son cœur avait été touché. Phèdre était le chant du cygne du poète mondain; Esther et Athalie furent les hymnes de triomphe du poète chrétien et pénitent.
0 divine, ô charmante loi !
0 justice, ô bonté suprême !
Que de raisons, quelle douceur extrême D'engager à ce Dieu son amour et sa foi !
Ainsi il y a tout un drame dans l'œuvre de Racine, un drame qui est l'image de sa vie, qui a ses péripéties, son mouvement progressif, ses épisodes et son dénouement. J'imagine que lorsqu'il leur fut revenu, les moralistes de Port-Royal, si recueillis et si pénétrants.
méditèrent plus d'une fois sur cette vie aussi riche en instructions chrétienncf^ que celle de l'enfant prodigue. Racine les avait quift«'s , entraîné par ce funeste talent pour la poésie et pour le théâtre, dont les fruits, au dire de l'un d'eux, n'étaient pas très honorables au jugement des honnêtes gens, et étaient horribles, considérés selon les principes de la religion chrétienne et les règles de l'Evangile. De toutes les brebis qui avaient été élevées dans leur bercail, ancune ne s'était égarée à ce point. Il leur avait déclaré la guerre, et, dans le temps oîi il se révoltait ainsi , il se faisait en lui, à l'insu des hommes, un travail mystérieux , qui devait tout réparer. Pour sauver le poète, la grâce s'était servie de l'instrument de la perdition : le théâtre avait été le chemin par lequel il était revenu. Oh! que de fois Nicole aura dit : « Les voies de Dieu ne sont pas nos voies ! t>
On peut ne pas goûter le caractère de Racine. Il est des natures auxquelles il ne doit pas être sympathique ; mais il faut lui rendre cette justice que s'il eut des mouvements coupables, il eut aussi des retours. Ce même Racine , qui s'oubliait jusqu'à faire chorus avec les détracteurs de V Avare, se montra d'autres fois plus équitable, comme ce jour où, après la première représentation du Misar/thrope , un flatteur vint lui dire: « La pièce est tombée; rien n'est si faible. Vous pouvez m'en croire; j'y étais. » — « Vous y étiez, répondit Racine, et je n'y étais pas; mais je n'en croirai rien, parce qu'il est impossible que Molière ait fait une mauvaise pièce. Retournez-y et examinez-la mieux. » Mais qu'importent ces retours-là; ils sont tous effacés
par le dernier et le plus grand , par ce repentir final dont les prières et les larmes auraient expié bien plus de fautes encore.
Jean Racine,, le grand poète, Le poète aimant et pieux, Après que sa lyre muette Se fut voilée à tous les yeux , Renonçant à la gloire humaine, S'il sentait en son âme pleine Le flot contenu murmurer, Ne savait que fondre en prière, Pencher l'urne dans la poussière Aux pieds du Seigneur, et pleurer.
Lui-même il dut payer sa dette; Au temple il porta son agneau ; Dieu marquant sa fille cadette La dota du mystique anneau.
Au pied de l'autel avancée La douce et blanche fiancée Attendait le divin Epoux; Mais, sans voir la cérémonie, Parmi l'encens et l'harmonie Sanglotait le père à genoux.
C'était une offrande avec plainte^ Comme Abraham en sut offrir; C'était une dernière étreinte Pour l'enfant qu'on a vu nourrir; C'était un retour sur lui-même.
Pécheur relevé d'anathème.
Et sur les erreurs du passé; Un cri vers le Juge sublime.
Pour qu'en faveur de la victime Tout le reste fût effacé.
Nous avons esquissé la vie de Racine. On peut en tirer une première conclusion littéraire.
Racine avait commencé par la poésie lyrique. Il n'en sortit tout à fait qu'à de rares moments. On retrouve dans ses tragédies une poésie à demi personnelle et intime.
Certains critiques seraient disposés à en faire l'objet d'un reproche; ils auraient tort : c'est un fait qu'il faut savoir comprendre et apprécier.
La poésie lyrique et la poésie dramatique sont distinctes, mais elles ne sont pas absolument séparées. Les sources de la vie sont dans le cœur, a-t-on dit; là aussi sont les sources de la poésie. La poésie lyrique, ou l'ode, n'est que l'expression immédiate et presque involontaire des sentiments du poète; c'est une sorte d'effusion. La poésie dramatique ne découle pas d'une autre source. Le poète trouve en lui les êtres auxquels il donne la vie; il a en lui les forces qu'il leur attribue. Chaque homme porte en soi la semence de toutes les vertus et de tous les vices, et il est des moments où nous sentons fort bien que, si les circonstances agissaient sur nous d'une façon plutôt que d'une autre, le développement de notre caractère serait changé; nous deviendrions un autre homme. Eh bien, ce sont ces hommes qu'il pourrait ou qu'il aurait pu devenir, que, par une faculté créatrice admirable, le poète évoque, et à qui il dit à sa manière : « Lève-toi et marche, y La poésie dramatique n'est donc pas l'opposé de la poésie lyrique ; elle en est plutôt l'épanouissement suprême. 11 y a dans une ode un commencement de tragédie.
Le poète lyrique ne voit que ce qu'il est en réalité ; le poète dramatique voit tout ce qu'il aurait pu être, c'est-à-dire tout ce qu'il est en puissance.
Si le premier s'est développé de manière à ne bien ressentir qu'une sorte d'émotions, ses chants pourront être forts ou suaves, mais ils seront peu variés: nous aurons les Harmonies de Lamartine, le poète et rien que lui. Si le second est doué d'une nature riche, s'il est accessible à toutes les sortes de sentiments et d'idées, ses créations pourront être variées comme le monde : nous aurons Shakespeare. Dans un sens ce sera toujours le poète, dans un autre ce ne sera jamais lui.
Mais entre ces deux extrêmes la distance est considérable, et il y a place pour une foule d'intermédiaires. Il ne serait pas très difficile de choisir un certain nombre de poètes qui, se tendant la main l'un à l'autre, pourraient former entre Lamartine et Shakespeare une chaîne ininterrompue. Non loin du miUeu se placerait Racine. Quand les échos de la lyre dont s'accompagnait le chantre des Harmonies viendraient frapper son oreille, il répondrait par quelque strophe des chœurs d'Athahe :
Tout l'univers est plein de sa magnifience ; Chantons, publions ses bienfaits,
puis, quand l'auteur d'Othello élèverait la voix pour raconter les sauvages jalousies du More , Racine, se souvenant d'Hermione, répondrait par ce vers fameux:
Je ne t'ai point aimé, cruel? qu'ai-je donc fait? et sa voix se marierait tour à tour et toujours à l'unisson avec celles de ses deux émules.