‹ Corneille, Racine et MolièreChapitre 24 sur 46 · LEÇON DIXIÈME · texte numérisé non relu

LEÇON DIXIÈME

Continuation du même sujet. — Athalie.

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Messieurs,

La poésie dramatique est comprise dans la poésie en général, comme l'espèce dans le genre. Elle portera donc le caractère distinctif de l'espèce, elle sera dramatique; mais sans préjudice du caractère d'un ordre supérieur qui distingue le genre : avant tout elle doit être poésie. Cette seconde loi, quoiqu'elle prime la première, est celle que la rhétorique française oublie le plus souvent de mentionner, et l'on accuse les poètes classiques de ne l'avoir point observée. On leur concède un beau langage, de l'habileté dans la combinaison de l'intrigue, du goût, de l'esprit, même de la profondeur ; mais on leur refuse la poésie. Ils auraient été les victimes d'une illusion : ils auraient pris l'éloquence pour la poésie. Schiller, dans une de ses lettres, porte un

— !272 jugement curieux sur M™® de Staël: il avoue qu'elle est entraînante ; il admire son éloquence ; mais il déclare en termes très nets qu'elle n'entend rien à la poésie. Ce jugement est sévère, il est fort exagéré; mais il n'est pas complètement faux. On peut en juger par l'impression que produisent les œuvres de cette femme illustre : elles intéressent, elles agitent, elles émeuvent, elles remuent l'àme et forcent l'esprit à la réflexion ; mais, à part certaines pages, elles ne font guère rêver. Elles s'adressent rarement aux facultés contemplatives, d'oîi l'on peut inférer qu'elles n'en relèvent pas. Mais que, en ce (jui concerne M™*^ de Staël, la sentence de Schiller soit juste ou non, peu importe. Bien des personnes, en Allemagne surtout, seraient tentées de la généraliser, de l'appliquer à la plupart des œuvres qui, en France, portent le nom de poésie, et tout spécialement à la tragédie classique du XVII*' siècle.

C'est une grave méprise assurément que de confondre l'éloquence et la poésie , et cette méprise n'est nulle part plus commune que dans les pays de langue française. Un grand écrivain français a défini la poésie une éloquence harmonieuse, et l'on a peu réclamé, ce qui donnerait à penser que ses compatriotes ne se rendent pas toujours un compte très exact de la nature de l'éloquence, ni de celle de la poésie.

L'éloquence peut appartenir à tous les moyens par lesquels un être qui peiîse et qui sent exprime ses idées et ses sentiments, à l'attitude, au geste, à la parole, aux larmes, à l'action. L'homme ne possède pas seul le don d'être éloquent : le regard de l'animal a parfois une réelle éloquence. L'éloquence suppose, enlreles êtressur

- 273 -^ lesquels elle étend sa puissance, une communauté de sentiments. Elle n'est pas autre chose que cette force d'expansion, cette vertu contagieuse, qui est naturelle au sentiment , et par laquelle , en exprimant ce que nous éprouvons, nous le faisons éprouver à d'autres. La puissance éloquente d'un sentimeut est d'autant plus grande qu'il est plus vif, plus conforme à la nature humaine, plus général, et qu'il est exprimé d'une manière plus complète. Les sentiments exceptionnels et bizarres ne se prêtent pas à l'éloquence ; ceux qui reposent sur des idées étroites et fausses ne s'y prêtent qu'autant que ces idées sont partagées, et de là vient, pour le dire en passant, que la vérité est seule éternellement éloquente ; ceux qui supposent une culture raffinée ne peuvent atteindre au prestige de l'éloquence que pour des hommes qui jouissent de la même culture; ceux qui ne sont exprimés qu'à demi ne sont éloquents qu'à demi, à moins que l'impossibilité de l'expression ne résulte de la violence du sentiment et ne la fasse sentir. Dans ce cas, le silence lui-même peut être éloquent; il est parfois le plus expressif des langages.

L'éloquence peut se montrer partout : dans la vie privée et dans la vie publique, dans les chaumières et dans les palais, dans la prose et dans la poésie. Nulle part, sans doute, elle n'est mieux chez elle que dans les assemblées où les hommes délibèrent et cherchent à se gagner mutuellement à leurs opinions; mais partout où le sentiment a une place quelconque, l'éloquence en a une aussi -

La poésie est tout autre chose. Elle suppose une

disposition particulière de l'âme; c'est un monde à part, que l'esprit humain a créé , qui répond à quelques-uns de ses besoins les plus vifs , et sans lequel il ne vivrait qu'à demi. Froissé par mille luttes et dévoré d'une soif insatiable de jouissances et de bonheur, resserré dans le temps et dans l'espace et poursuivi de la pensée de l'infini, il faut bien que l'homme rêve ce que la vie lui refuse. Il achève par des créations à lui les créations de la nature ; incapable de réaliser dans la vie l'idéal qu'il poursuit , il le réalise dans la poésie. La création de l'idéal, création incessante et toujours renouvelée, création qui se recommence de génération en génération, parce qu'il n'y en a pas deux qui aient la même pensée, qui poursuivent le même but et rêvent précisément le même genre de grandeur et d'héroïsme, création gratuite et qui n'a d'autre objet que de donner à l'àme tout son essor : telle est la poésie- La poésie et l'éloquence se rencontrent fréquemment, parce que les sentiments les plus généraux, les plus vrais, partant les plus propices à l'éloquence, sont ceux qui ont l'idéal pour objet ; mais il n'en demeure pas moins que la poésie et l'éloquence sont choses distinctes, et qu'il y a un dangereux abus des mots à les confondre dans une seule et même définition.

L'éloquence est une force propre à tous les sentiments humains; la poésie réside dans un ordre particulier d'idées et de sentiments.

L'éloquence est un moyen dont l'homme se sert pour agir sur ses semblables. Elle est action, comme disait Démosthènes, action par sa nature et par ses

effets. La poésie a son but en elle-même et n'est un moyen pour rien du tout; elle est gratuite et contemplative. Il y a de l'agitation dans l'éloquence, de la sérénité dans la poésie. L'éloquence remue le monde, la poésie en crée un nouveau.

Cette distinction saisie, on comprend que l'éloquence ne saurait avoir dans la poésie d'autre place que celle qui lui appartient dans la réalité. Les héros de la poésie ont aussi des sentiments à exprimer et à faire partager. Le rôle de l'éloquence , dans la poésie dramatique , sera d'ailleurs plus considérable que dans toutes les autres. Où l'éloquence, qui est action, seraitelle mieux venue que dans une poésie qui tend ellemême à l'action? Les situations dans lesquelles le héros dramatique se trouve placé, en excitant au plus haut point les sentiments qui l'agitent, les appellent à se produire au dehors, et fournissent ainsi une occasion perpétuelle à l'éloquence. Toutefois, même dans la poésie dramatique, l'éloquence ne saurait être le but;l elle ne peut être qu'un moyen. Le but est la création poétique; l'éloquence lui est nécessaire pour se déployer pleinement; mais, en tout cas, elle lui demeure subordonnée. (^/. -- '*" -^^

Le reproche que l'on adresse à la poésie française revient donc à ceci : elle aurait pris le moyen pour le but et renversé l'ordre naturel des choses en voulant être d'abord éloquente.

Est-il fondé?

Evidemment il ne porte pas tout-à-fait à faux. Cette critique a un motif, comme la plupart de celles dont la tragédie classique a été l'objet.

Si l'on consulte les souvenirs qui s'offrent tout d'abord à l'esprit, on reconnaît aussitôt une différence marquée entre la tragédie française et les grandes poésies dramatiques de l'antiquité et des temps modernes. Si, dans ces heures de douce méditation oii nous repassons les souvenirs dont la poésie a enrichi notre existence, nos pensées se tournent du côté de la Grèce, si elles remontent à Sophocle , par exemple, une des premières scènes qui viendront s'offrir à notre mémoire sera la scène par laquelle commence VOedipe à Colone :

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