LEÇON DEUXIÈME
Molière critique. — Ses théories littéraires.
Messieurs,
Nous avons essayé dans notre dernière leçon de tracer un tableau général de la vie et de l'œuvre de Molière. €'est une vue à grands traits que nous avons esquissée; nous allons maintenant en détacher certaines parties les unes après les autres, pour les voir de plus près. Dans nos séances prochaines, nous examinerons quelquesunes des pièces de Molière. Aujourd'hui nous voulons essayer de nous faire une idée des principes qui le dirigèrent. Il est des poètes sur lesquels une étude analogue à celle que nous allons tenter ne serait pas chose facile. Plusieurs semblent avoir écrit d'instinct, sans se rendre compte de ce qu'ils faisaient, et parmi ceux qui ont refléchi, il n'en est qu'un petit nombre qui aient pris la peine de nous dire leur secret. Mo-
lière nous a facilité la tâche. Quelques-unes de ses pièces, les Précieuses ridicules et les Femmes savantes ^ ont une portée semblable à celle des 5a^jr^s de Boileau ; d'autres, telles que la Critique de l'Ecole des Femmes et Vlmpromptti de Versailles, renferment de réelles discussions de principes et toute une polémique littéraire mise en comédie.
Vous savez le rôle que joua l'hôtel de Rambouillet, au commencement du XVII*^ siècle : centre d'une vie de société très brillante et très active, il devint bientôt le centre de la vie littéraire du temps.
L'influence de la société , lorsqu'elle est contrebalancée par celle de la famille, peut être très salutaire. La distinction des manières dont elle donne l'heureuse habitude, ajoute au charme des sentiments vrais et naturels qu'entretient le foyer de la famille, et ces sentiments à leur tour empêchent les convenances sociales de se perdre dans des raffinements puérils, fades, exagérés et menteurs.
Lorsque manque la famille , le souci de quelque grand intérêt religieux, scientifique ou pohtique peut encore servir de contrepoids aux préoccupations de la vie élégante.
Mais si tous les contrepoids font défaut, si la vie de société s'empare de l'homme tout entier, son influence a pour résultat de renverser l'ordre naturel des choses : de petits soins se transforment en sérieux devoirs; les fautes deviennent moins criminelles que les négligences,
les formes dispensent des sentiments, et l'art de plaire supplée à l'art d'aimer.
La haute société fran çaise du commencement du XVII® siècle donna dans ces écarts. Les liens de la famille y étaient passablement relâchés, les hautes préoccupations religieuses ou scientifiques nulles ou peu s'en faut; et l'activité politique s'y rattachait rarement à quelque principe élevé: elle se perdait dans les intrigues auxquelles on dut la Fronde. Restait la vie de société : son influence exclusive produisit ses effets ordinaires.
Je ne voudrais pas dire trop de mal de la belle compagnie qui se réunissait à l'hôtel de Rambouillet. On en a tant dit déjà, trop peut-être. En faisant faire aux mœurs et aux lettres françaises l'apprentissage du bon ton, elle leur a rendu un éminent service; mais tous les apprentissages se paient et celui-là ne fit point exception. De peur de manquer le but on le dépassa. Pour être sûr de ne pas tomber dans le vulgaire, on alla jusqu'au précieux ; l'honnête décence ne paraissant pas assez éloignée de l'ancienne liberté de propos, on poussa jusqu'à la pruderie , et ainsi du reste. Les esprits oisifs s'amusèrent à se raffiner. Toute leur activité se tourna en jeux galants, et l'on fit assaut de gentillesses mignardes.
Il arriva ce qui arrive toutes les fois que l'on néglige de conserver à chaque chose son importance relative : on tomba dans un genre faux et monotone, et à force de chercher l'élégance on rencontra la pédanterie.
Mohère a la gloire d'avoir le premier fait sentir cette erreur et d'avoir ramené les esprits à un plus juste
sentiment de la véritable mesure. D'autres écrivains lui vinrent en aide, Boileau par ses satires, Racine piar ses exemples; mais le succès de la première attaque rendit les autres faciles.
<!i J'étais, dit Ménage, à la première représentation des Précieuses ridicules, au Petit-Bourbon. M"® de Rambouillet y était, M™'' de Grignan, M. Chapelain et plusieurs autres de ma connaissance. La pièce fut jouée avec un applaudissement général; elj'en fus si satisfait, en mon particulier, que je vis dès lors l'effet qu'elle allait produire. Ausortirde lacomédie, prenant M. Chapelain par la main : « Monsieur, lui dis-je, nous approuvions, vous » et moi, toutes les sottises qui viennent d'être criti- » quées si finement et avec tant de bon sens; mais » croyez-moi, pour me servir de ce que St. Rémi dit à » Clovis, il nous faudra brûler ce que nous avons adoré » et adorer ce que nous avons brûlé, d Cela arrriva comme je l'avais prédit, et, dès cette ipremière représentation, l'on revint du galimatias et du style forcé. »
[obère ne fut que l'instrument d'une révolution qui était dans les esprits, et qui se serait opérée sans lui. L'hôtel de Rambouillet ne devait pas rester toujours le premier salon littéraire de la France; la cour aspirait à lui enlever cet honneur, et ce simple déplacement de centre devait avoir de grandes conséquences. M. Guizot a déjà remarqué qu'il y a une différence sensible, pour le développement du goût et des lettres, entre la protection d'un roi et celle d'une foule de courtisans, plus ou moins éclairés : si la protection royale impose des lois plus sévères, elle assujettit à une contrainte
moins habituelle; Racine, Boileau et Molière, lorsqu'ils avaient quitté Versailles, pouvaient vivre entre eux, et, délivrés de l'écrasante nécessité de plaire tous les jours à une roultitude d'amateurs , ils pouvaient consulter plus librement leur sentiment naturel pour le vrai et le beau. Ces observations sont justes et fines; mais il faut y en ajouter une autre à laquelle j'attacherais plus d'importance encore. Louis XIV, en devenant le protecteur des belles-lettres, apporta un contrepoids à l'influence jusque-là unique de la vie de société. Il représentait la seule idée qui pût alors donner un but élevé à l'activité purement littéraire. Il représentait la France. Comme corps politique la noblesse n'était plus, et le peuple n'était pas encore; mais, comme état, comme puissance, la France venait, au travers de luttes séculaires, d'atteindre au sentiment de son indivisible utiité. Ce fut ce sentiment que Louis XIV personnifia et qui fit son prestige : en lui vivait le génie d'une nation.
Aussi les représentants les plus distingués de la noblesse, du clergé et des lettres, purent-ils le servir en obéissant à un instinct, qui ne saurait être rangé dans le nombre des mobiles égoïstes. Quand Voiture célébrait la beauté de Juhe d'Angennes de Rambouillet, il ne faisait que flatter une femme de mérite et de naissance; mais, en travaillant pour Louis XIV, les Montausier, les Bossuet, les Molière, durent avoir le sentiment, distinct ou confus, peu importe, qu'ils travaillaient pour quelque chose de plus qu'un homme. L'hôtel de Rambouillet n'ouvrit aux poètes que la carrière
des succès de mode et d'amour-propre; Louis XIV leur ouvrit celle de la gloire.
Ce fut là ce qui donna aux travaux des écrivains du XVII^ siècle un caractère sérieux, et les sauva de l'empire des frivoles coquetteries et des grâces affectées. Aussi ne nous hâtons pas de nous récrier, lorsque, dans la Critique de l'Ecole des femmes, Molière aftirme que la grande épreuve littéraire est le jugement de la cour. Cette idée nous étonne aujourd'hui. Alors elle était l'indice d'un progrès.
Les Précieuses ridicules donnèrent donc le signal de la guerre au faux goût du temps; mais on n'en comprit pas immédiatement toute la portée. Ménage nous en fournit la preuve, lorsqu'il dit, dans le passage que nous venons de citer, que dès la première représentation on revint du galimatias et du style forcé. Ménage était un juge facile et prévenu, car, sans parler de tant d'auteurs d'un goût douteux qui continuèrent à fleurir, sans parler de ces pensions accordées aux hommes de lettre quatre ans après les Précieuses ridicules, et qui mettaient Molière bien au-dessous de Ménage, de Benserade, de Chapelain, de Cassagne et de l'abbé Cotin, combien n'y a-t-il pas encore de traces de faux goût dans les premières œuvres de Racine ! Il n'est pas même sûr que Molière ait compris d'abord tout ce que signifiait la satire qu'il venait de lancer. On a discuté sur la question de savoir si, en écrivant les Précieuses, il avait en vue l'hôtel de Rambouillet ou telles imitatrices de province, qui enchérissaient naturellement sur la mode venue de Paris. A nos yeux, il est hors de doute, quoi qu'il en dise dans une préface
adroite et perfide, qu'il songeait bien réellement aux précieuses parisiennes; mais il nous paraît également certain que, soumis lui-même, sans qu'il s'en aperçût, à l'influence de son temps, il n'en voulait encore qu'aux excès du genre précieux, et que, à dose moyenne, il l'eût volontiers laissé passer. La lecture de la comédie héroïque intitulée don Garde de Navarre, écrite par Molière environ deux ans après les Précieuses, ne laisse pas d'incertitude à cet égard. Voyez, par exemple, la manière dont done Ignés, abandonnée par un amant trop sensible aux attraits de done Elvire, se résigne et pardonne à sa rivale :
C'est un événement dont, sans doute, vos yeux N'ont point pour moi, madame, à quereller les deux. Si les faibles attraits qu'étale mon visage M'exposaient au destin de souffrir un volage. Le ciel ne pouvait mieux m'adoucir de tels coups, Quand, pour m'ôter ce cœur, il s'est servi de vous.
Lorsqu'il écrivait ces six vers et bien d'autres pareils,
Molière n'en était pas encore au point où il en vint plus
tard; il n'eût pas encore pu écrire cette fameuse page
du Misanthrope :
Ce style figuré, dont on fait vanité.
Sort du bon caractère et de la vérité;
Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure.
Et ce n'est point ainsi que parle la nature.
Le méchant goût du siècle en cela me fait peur ;
Nos pères, tout grossiers, l'avaient beaucoup meilleur;
Et je prise bien moins tout ce que Ton admire ,
Qu'une vieille chanson que je m'en vais vous dire.
Si le roi m'avait donné
Paris, sa grand'ville.
El qu'il me fallût quitter
L'amour de ma mie ,
Je dirais au roi Henri :
Reprenez votre Paris; J'aime mieux ma mie , ô gué !
J'aime mieux ma mie.
La rime n'est pas riche , et le style en est vieux : Mais ne voyez-vous pas que cela vaut bien mieux Que ces colifichets dont le bon sens murmure; Et que la passion parle là toute pure.
Les yeux de Molière ne s'ouvrirent donc que petit à petit; ceux du public plus lentement encore, et ce ne fut qu'assez tard dans le XVII® siècle, qu'on se dépouilla tout-à-fait du genre précieux.
Est-ce à dire que par cette lente révolution du goût, dont l'honneur revient en grande partie à Molière, le XVII® siècle ait complètement rompu avec lui-même, et que le ton des œuvres les plus pures de Racine ne rappelle en rien celui des poètes qui s'inspiraient de l'hôtel de Rambouillet? Non pas : le changement qui s'opéra ne fut pas un changement du blanc au noir ; la couleur générale resta la même, mais les fausses teintes disparurent.
Chacun connaît la déclaration d'amour qu'Alexandre, dans la tragédie de Racine, fait à la princesse Cléophile; elle est souvent citée comme un exemple de ce bel esprit dans lequel Racine trempa au début :
Les beautés de la Perse à mes yeux présentées, Aussi bien que ses rois, ont paru surmontées : Mon cœur, d'un fier mépris armé contre leurs traits, N'a pas du moindre hommage honoré leurs attraits. ,4moureux de la gloire, et partout invincible, Il mettait son bonheur à paraître insensible. Mais, hélas! que vos yeux, ces aimables tyrans. Ont produit sur mon cœur des efi'ets diflérents I
— :ni —
Ce grand nom de vainqueur n'est plus ce qu'il souhaite;
Il vient avec plaisir avouer sa défaite :
Heureux si , votre cœur se laissant émouvoir.
Vos beaux yeux à leur tour avouaient leur pouvoir!
Y a-t-il une grande différence entre cette déclaration
d'aniour, et telle autre que nous trouvons dans les
pièces de Racine, écrites après l'épuration de son talent,
celle de Xipharès à Monime, par exemple?
Hé quoi, belle Monime, Si le temps peut donner quelque droit légitime. Faut-il vous dire ici que le premier de tous Je vous vis, je formai le dessein d'être à vous. Quand vos charmes naissants, inconnus à mon père. N'avaient encore paru qu'aux yeux de votre mère? Ah! si par mon devoir forcé de vous quitter, Tout mon amour alors ne put pas éclater, Ne vous souvient-il plus, sans compter tout le reste. Combien je me plaignis de ce devoir funeste? Ne vous souvient-il plus, en quittant vos beaux yeux. Quelle vive douleur attendrit mes adieux? Je m'en souviens tout seul : avouez-le, madame. Je vous rappelle un songe effacé de votre âme. Tandis que loin de vous, sans espoir de retour. Je nourrissais encore un malheureux amour. Contente et résolue à l'hymen de mon père. Tous les malheurs du fils ne vous affligeaient guère.
Si VOUS vous adressez à un critique français il trouvera la différence très grande; mais, aux yeux d'im critique étranger, d'un critique allemand, par exemple, elle risquera fort de paraître assez minime. Le critique étranger et le critique français auront raison l'un et l'autre. La différence est minime en ce sens que ces deux déclarations supposent entre les deux sexes des relations semblables. Dans l'une et dans l'autre, on remarque les mêmes précautions pour ne rien brusquer,
pour éviter toutes les expressions qui, n'étant pas suffisamment préparées et ménagées, fourniraient aux héroïnes une occasion légitime d'interrompre et de se récrier. Dans l'une et dans l'autre, il s'agit de charme, d'attrails, de beaux yeux : le compliment sert de passeport à l'amour. Alexandre et Xipharès envisagent leur passion comme une faiblesse dont ils s'excusent; et la personne pour laquelle ils soupirent, paraît une sorte de divinité peu traitable, dont ils implorent l'amour, non comme un sentiment heureux de s'avouer et de s'abandonner, mais comme une faveur : ils semblent moins désirer une compagne qu'aspirera une conquête. D'un autre côté, la différence est très grande, parce que, sous des formes analogues, ces deux déclarations expriment, l'une un sentiment factice et de pure imagination, l'autre un sentiment vrai et du cœur. Il importe peu que l'on suppose à Alexandre une véritable passion; il ne parle qu'en homme habitué à manier la flatterie amoureuse, et Cléophile pourrait répondre en se bornant à taquiner le héros macédonien sur ses propos d'amour galants et bien tournés. Monime n'a à reprocher à Xipharès aucune gaucherie; mais elle ne saurait lui répondre que sérieusement et en hvrant le secret de son cœur. Dans les deux cas, c'est un langage discret et raftîné ; mais dans l'un c'est l'amour qui s'en sert, et dans l'autre cette fausse image de l'amour que l'on appelle la galanterie, et qui n'est le plus souvent qu'un des mille jeux de la politesse. Le critique français, qui y est fort habitué, distingue aussitôt s'il exprime le sentiment ou s'il en dissimule l'absence, car il sert également à cette double fin ;
le critique allemand habitué au contraire à entendre l'amour parler une langue à part, une langue idéale, née des exaltations solitaires de l'àme, a peine à s'y reconnaître.
Un second exemple achèvera de faire comprendre la portée de la révolution du goût qui s'opéra au XVII® siècle.
Dans Don Garde de Navarre, comédie héroïque, dont le sujet fut emprunté par Molière à la littérature italienne, il y a une situation des plus dramatiques. Don Garcie est un amant jaloux, première ébauche du Misanthrope. Vingt fois il a offensé done Elvire de ses soupçons; vingt fois elle a pardonné. Mais don Garcie est incorrigible. Un jour, par une porte entr'ouverte, il la voit en conversation intime avec un jeune cavalier. Il n'a pas le temps de reconnaître sous le costume du cavalier done Ignés, l'amie de done Elvire, et il éclate en reproches insultants. Done Elvire profite de l'occasion pour soumettre le jaloux à une cruelle épreuve. Elle lui demande de la croire innocente sur parole, et dans ce cas elle lui promet sa main; s'il exige des preuves, elle les fournira; mais elle ne reverra plus don Garcie. L'auteur italien, Gigognini, poète de peu de renom, et en tout cas bien inférieur à Molière, n'a point mal rendu cette situation remarquable.
Voici comment il fait parler l'héroïne, qui dans sa pièce s'appelle Delmire.
DELMIRE.
« Si vous voulez vous contenter de mon serment
pour seule preuve de mon innocence, je suis prête à accomplir la parole que je vous ai donnée de devenir votre épouse.
RODRIGUE
» La belle proposition !
DELMIRE.
y> Doucement, seigneur ! je vais vous contenter. Oui, si vous voulez m'en croire, si vous voulez vous rendre à mes serments, fondés sur la vérité, je suis prête à vous donner ma main. Mais si vous exigez de moi une justification dans les formes, si vous voulez voir les preuves de mon innocence, que je vous ferai voir plus clair que le jour, ne prétendez plus au cœur de Delmire; oubliez même que vous l'avez connue, et perdez pour jamais le souvenir de cette malheureuse princesse, que son innocence et sa vertu n'ont pu défendre contre votre injustice. Je ne puis croire que vous ayez le moindre sentiment d'estime pourmoi, si vousnem'en donnez aujourd'hui une preuve, en me jugeant digne de devenir votre épouse, en me croyant vertueuse sur ma parole, malgré les apparences qui déposent contre moi. Hâtez-vous, seigneur, déterminez- vous. Je ne veux point paraître plus longtemps coupable, pas même à vos yeux, quoique je connaisse la passion qui vous aveugle. Voici l'instant fatal qui doit terminer tous mes malheurs. »
Voici maintenant cet énergique discours rendu en vers dans la pièce de Molière :
Il faut que de nous deux le destin s'accomplisse : Vous êtes maintenant sur un grand précipice.
Et ce que voire cœur pourra délibérer
Va vous y faire choir^, ou bien vous en tirer.
Si , malgré cet objet qui vous a pu surprendre,
Prince, vous me rendez ce que vous devez rendre,
Et ne demandez point d'autre preuve que moi,
Pour condamner l'erreur du trouble où je vous voi;
Si de vos sentiments la prompte déférence
Veut sur ma seule foi croire mon innocence,
Et de tous vos soupçons démentir le crédit.
Pour croire aveuglément ce que mon cœur vous dit ,
Cette soumission, cette marque d'estime,
Du passé dans ce cœur efface tout le crime;
Je rétracte, à l'instant, ce qu'un juste courroux
M'a fait, dans la chaleur, prononcer contre vous;
Et si je puis un jour choisir ma destinée,
Sans choquer les devoirs du rang où je suis née.
Mon honneur, satisfait par ce respect soudain,
Promet à votre amour et mes vœux et ma main.
.Mais prêtez bien l'oreille à ce que je vais dire : etc., etc.
Ces vers n'ont pas la perfection de ceux de Racine; niais ils ne sont guère entachés de bel esprit, et le ton qui y règne est assez bien celui de la poésie dramatique au XVIP siècle, pour qu'il soit possible de les prendre pour exemple.
Ce sont les mêmes sentiments, souvent les mêmes expressions que dans l'auteur italien, et pourtant quelle différence ! L'héroïne italienne va droit au but et appelle les choses par leur nom; elle reproche à son jaloux la passion qui l'aveiigltr, l'héroïne française parle de l'erreur du trouble où elle le voit. La première n'a paTpèïïr de ce beau mot à'épouse; l'autre fait "un détotrrpDUr l'éviter : elle promet ses vœux et sa main. La première se hâte et ne perd aucune parole, elle craindrait de paraître plus longtemps coupable si elle
disait un seul mot inutile; l'autre n'est sans doute pas moins impatiente de se sentir justifiée aux yeux d'un homme qu'elle aime; mais elle ne sacrifiera rien, même à son impatience, des expressions détournées et des périphrases choisies qu'exige la haute distinction de son langage.
Evidemment la réforme du goût inaugurée par Molière ne fut qu'une demi-révolulion. Elle ne tendit pas à désorienter l'esprit français en l'enlevant à ses habitudes et en le foiçant à prendre un ton qui ne pouvait pas être le sien. Elle discrédita le bel esprit gratuit et maniéré, mais sans porter atteinte aux exigences rechei'chées de la vie de société. Après comme avant, cette pudeur ombrageuse d'un esprit délicat pour lequel la dignité n'existe pas en dehors de l'élégance, fut un des besoins de la haute poésie. Ainsi la poésie française ne changea pas complètement de ton : elle chanta des airs semblables et toucha les mêmes cordes, mais sans fausset et en attaquant la note avec justesse.
Tous les peuples donnent à l'expression des sentiments naturels une tournure conforme à leur génie et à leurs mœurs. Ils les envisagent à leur point de vue, et ils en ont le droit. Mais on doit souhaiter que le point de vue particuher à chaque peuple ne s'exagère pas jusqu'à prévaloir sur le sentiment, qui est commun à tous. Le triomphe de l'art et du goût est que chacun soit à la fois fidèle à son génie dans ce qu'il a d'origiual , et à la nature humaine dans ce qu'elle a d'universel. Avant Molière, l'esprit français ne songeait qu'à se satisfaire lui-même. Après MoUère, il
suivit les grandes voies naturelles , mais non sans y tracer son sentier à part. Telle est la' vraie portée de cette réforme du goût, que commencèrent les Précieuses ridicules.
La lutte engagée par Molière contre le faux goût eut un résultat pour nous bien précieux. La hardiesse de ses premières attaques lui fit de nombreux ennemis. Il eut l'imprudence de leur fournir des armes par la liberté de quelques scènes de son Eco/e des femmes. De là une polémique qui obligea Molière à se défendre et qui nous a valu deux pièces d'un genre tout particulier, la Critique de l'Ecole des femmes et V Impromptu de Versailles. Dans la seconde, Molière se moque avec beaucoup d'esprit de la déclamation prétentieuse de ses rivaux, les acteurs de l'Hôtel de Bourgogne, qui étaient les interprètes de ses ennemis. En feisant répéter sa troupe devant lui, il indique les principes naturels de la véritable déclamation, et, chose intéressante, les principes de Molière se rencontrent à merveille avec ceux qu'expose Shakespeaif, par la bouche de Hamlet. Ils ne peuvent, ni l'un ni l'autre, assez répéter le grand mot: la nature, toujours la nature. La première, la Critique de l'Ecole des femmes , est une pièce charmante, pleine de saillies et d'esprit, dont le sujet, en apparence bien restreint, a pourtant fourni à Molière d'admirables ressources. Rien de plus animé que cette simple conversation sur quelques questions littéraires, qui suffît à Molière pour dessiner avec une rare fmesse de touche plusieurs types heureux, pleins
d'intérêt et de vie. Après une discussion des plus piquantes sur les indécences dont VEcole des femmes était accusée, arrive un poète nommé Lysidas. Comme s'il voulait, avant de se prononcer, prendre l'air de la maison, il affecte une profonde estime pour Molière; puis, encouragé par les attaques dont il le voit l'objet, il prend l'attitude d'un homme qui se tait pour ménager un confrère, et il se fait tant prier, qu'il est bien obligé à la fin de se faire une douce violence et de dire tout le mal qu'il pense de l'œuvre de son rival.
Lysidas offre de prouver que VEcole des femmes est contraire à toutes les règles, et il invoque l'autorité d'Aristote et d'Horace. Uranie et Dorante , les deux défenseurs de Molière, lui répondent ainsi :