DORANTE
» Et c'est ce qui marque, madame, comme on doit s'arrêter peu à leurs disputes embarrassées. Car enfin, si les pièces qui sont selon les règles ne plaisent pas, et que celles qui plaisent ne soient pas selon les règles, il faudrait, de nécessité, que les règles eussent été mal faites. Moquons-nous donc de cette chicane, où ils veulent assujettir le goût public, et ne consultons dans une comédie que l'effet qu'elle fait sur nous. Laissonsnous aller de bonne foi aux choses qui nous prennent par les entrailles, et ne cherchons point de raisonnement pour nous empêcher d'avoir du plaisir. »
La plupart des poètes qui ont eu un succès quelconque et dont on a contesté les lauriers pour des raisons bonnes ou mauvaises, ont tenu un langage analogue à celui de Molière. Ils ont ri des efforts de leurs adversaires et se sont bornés à leur répondre : (f Et cependant j'ai réussi. »
Mais dans Molière il y a là autre chose qu'un argument toujours facile à invoquer. Cette page renferme
le principe de sa poétique, et, s'il faut en dire notre pensée , quoique jeté en l'air dans une scène de comédie , il est digne d'un examen attentif autant que les théories de Boileau, plus doctement exposées. Au risque de l'amplifier inutilement, nous y ajouterons quelques réflexions.
La doctrine de Molière est très simple ; elle se compose de deux articles : par le premier il annule l'autorité des règles ; le second la remplace par celle du public.
Nier l'autorité des règles, c'était se poser en travers du courant qui entraînait les esprits. Presque tout le monde alors les prenait au sérieux; le nombre des hommes qui les réduisaient, comme Molière, à quelques observations de bon sens, était peu considérable. On y croyait comme à des lois absolues, et même comme à d'efficaces recettes. De tout temps la critique française a jugé le rôle d'interprète peu digne d'elle, et a prétendu à l'honneur de régenter. Aussi le peuple le plus spirituel du monde, le peuple français, est-il celui qui a donné, dans le domaine de la critique, le plus d'exemples de pédanterie. On a voulu, non pas inspirer le goût, mais l'inculquer; on a réduit l'art en préceptes, et pour lui, comme pour la religion, c'est-à-dire pour les deux choses qu'il est le moins possible de réglementer, pour deux puissances divines, qui perdent tout en perdant la liberté et la vie, on a fait des catéchismes. Des hommes de talent et de goût, animés parfois d'un noble enthousiasme, s'y sont laissé prendre en grand nombre. Du Bellay, le second de Ronsard, en appelant la France à une nouvelle activité
littéraire, en traça d'avance le programme, dans un catéchisme poétique, connu sous le nom de Défense et illustration de la langue française. Malherbe, l'heureux adversaire de Ronsard, opposa programme à programme, catéchisme à catéchisme. Boileau, qui avait sans doute de l'esprit et du bon sens, a nui à la justesse des observations de son Art poétique^ en leur donnant cet air d'autorité, qui sent la férule et le catéchisme. Laharpe n'a pas fait autre chose, dans son volumineux Lycée, que d'appliquer à tout l'ensemble de l'histoire littéraire les règles du catéchisme qu'il avait appris de Boileau. Que sont les préfaces des tragédies de Voltaire, malgré tout ce qu'elles renferment de judicieux et de piquant? catéchisme. Qu'est-ce enfin que cette préface de Cromwell, par laquelle Victor Hugo, un poète assurément, a préludé à ses réformes dramatiques? Un catéchisme diamétralement opposé à celui de Boileau-Despréaux, mais un catéchisme encore. On s'étonne que la révolution française ait commencé par une déclaration des droits de l'homme; mais ne voit-on pas que c'est là un des tics du génie français, et qu'il n'a fait en cela que ce qu'il avait fait cent fois? Toutes les révolutions littéraires de la France ont eu pour point de départ une déclaration des droits et des devoirs du poète.
Molière est un des rares écrivains du XVII^ siècle qui aient secoué ce joug et qui s'en soient vantés. Boileau fut son ami, non son maître; Molière profita de ses avis comme il profitait des avis de tous; mais il ne se laissa jamais lier par une rhétorique, si excellente fût-elle. Il lui importait assez peu d'écrire d'une ma-
nière conforme aux préceptes d'autrui ; l'essentiel pour lui était d'écrire d'une manière conforme à sa pensée.
Un frère de Boileau, Boileau-Puimorin, s'était permis un jour de critiquer la Pucelle en présence de Chapelain. « C'est bien à vous d'en juger, lui dit Chapelain, vous qui ne savez pas lire. » Cette impertinence fut suivie d'une vive réplique : « Je ne sais que trop lire, depuis que vous faites imprimer. » Racine et Boileau, le poète, trouvèrent cette répartie si bonne qu'ils en firent aussitôt l'épigramme suivante :
Froid, sec, dur, rude auteur, digne objet de satire, De ne savoir pas lire oses-tu me blâmer ? Hélas ! pour mes péchés, je n'ai que trop su lire Depuis que tu fais imprimer.
« Mon père, dit à ce sujet Louis Racine, représenta que, le premier hémistiche du second vers rimant avec le précédent et avec l'avant-dernier vers, il valait mieux dire de mon peu de lecture. Molière décida qu'il fallait conserver la première façon : « Elle est, lui dit-il, la plus naturelle ; et il faut sacrifier toute régularité à la justesse de l'expression ; c'est l'art même qui doit nous apprendre à nous affranchir des règles de l'art.»
Ce trait, quoiqu'il ne porte que sur un détail minime, montre bien la différence entre cette fausse rhétorique, qui juge d'après des règles, et la vraie rhétorique, qui, ne faisant de l'éloquence que la peinture de la pensée, comme dit Pascal, cherche sa loi dans la pensée même.
Mais tandis que d'un côté Molière affranchit l'art, de l'autre il l'asservit. Pour lui, la grande règle de toutes
les règles est de plaire, et le jugement du public est un jugement sans appel.
Ainsi Molière entend régler son style sur sa pensée, et sa pensée sur le goût public.
De nos jours on a fait précisément l'inverse. On a réclamé pour le poète je ne sais quelle inviolabilité; on a voulu le soustraire à la juridiction de la foule, et, sous prétexte que l'art est sacré , lui assurer une liberté chimérique. Que n'a-t-on pas dit sur l'émancipation de l'art! Si quelque lecteur arriéré s'avise de faire d'humbles remontrances, de dire, par exemple, que la donnée de tel roman de M. Feydeau pourrait bien n'être pas sulïisamment morale, ou que M. Victor Hugo risque de s'abuser en employant son beau génie à célébrer les ébats d'un crapaud dans la boue, comme il le fait dans la Lêgendp. des Siècles, il ne manque pas de s'élever des voix pour lui imposer silence : « Gela ne te regarde pas , critique malencontreux ! Quoi ! juger des fantaisies du poète. C'était bon du temps de Racine et de Boileau, gens de mérite, sans doute, mais qui n'entendaient rien à l'esthétique. L'art n'a plus à compter avec le vulgaire; il n'est plus dans l'enfance; il est majeur, il est libre, il est sans limites, il est divin, il sanctifie ce qu'il touche. Tout ce que le public peut attendre de notre condescendance, c'est que nous lui permettions d'examiner si le poète a réussi à rendre sa pensée. Mais quant à cette pensée elle-même, elle ne relève que de Dieu. » Voihà la théorie que l'on a opposée de nos jours à celle de Molière, et les prétentions qui ont succédé à sa modestie. Elles ont eu pour résultat, comme Rigault, le critique excellent que les
Débats ont perdu, le fait observer dans un article plein de finesse et de bon sens, de dérouter le public et de le désarmer. Aujourd'hui les œuvres les plus étranges le prennent au dépourvu et se font un succès de surprise.
Il est permis de penser que la position faite par Molière au poète, plus humble en apparence, est en réa- Hté plus digne et plus salutaire.
Le poète qui s'affranchit de toute espèce de tutelle assujettit l'art aux caprices de son imagination , et il n'est que conséquent avec lui-même, lorsqu'il divinise sa fantaisie. S'il voulait l'être jusqu'au bout, il enlèverait au public tout droit de critique, sur la forme comme sur le fond , car la forme n'existe point pour elle-même ; elle fait partie de la pensée. Ainsi la grâce que l'on nous accorde est illusoire, et l'on aurait le droit de nous la retirer, comme le reste. Ce petit bout d'estime que, du haut de sa grandeur, le poète nous témoigne encore, ne trahirait-il pas quelque reste d'humaine faiblesse? Le poète est dieu , ou , tout au moins, il est prophète. Mais il est des prophètes qui n'aiment point à prêcher dans le désert; et, pour tout dire en un mot, le poètedieu n'est pas fâché de trouver sur la terre des éditeurs, des acheteurs, des lecteurs et des adorateurs. Il a beau dire : l'art est sacré; il a peur que personne n'y touche.
La position de Molière est au moins franche. Il avoue sans honte l'ambition de plaire; il se soumet au jugement de la foule et compte sur son bon sens. li ne demande qu'à être corrigé, et, jus-
qu'au bout de sa féconde carrière, il se fait le disciple du parterre. Les avis d'une simple servante, les impressions dont il surprend la trace sur le visage d'enfants qu'il fait assister à ses répétitions , tout lui est précieux; de tout il sait tirer des leçons. Noble et touchante modestie d'un grand homme, qui, au heu de vouloir commander à la nature, n'a d'autre souci que de s'y conformer.
Sans doute il y a moyen d'abuser de la doctrine de Molière. On peut plaire en flattant des préférences trop exclusives, des penchants secrets et mauvais. Il se pourrait que Molière lui-même eût cherché par quelques complaisances de ce genre des succès trop faciles. Mais, au moins, dans ses grandes œuvres , ne descend-il guère à ces petits moyens ; et , l'eût-il fait plus souvent , il importerait assez peu. Son exemple ne prouverait pas contre sa théorie.
Plaire en faisant appel à des goûts équivoques, c'est ne plaire qu'à demi. De sûrs indices font "bientôt reconnaître si le succès est de bon aloi , et les succès que l'on n'ose pas avouer ne durent pas longtemps.
Grâce à Dieu, l'homme est ainsi fait que ce qu'il a de bon subsiste, et que ce qu'il a de mauvais se modifie et se transforme. La vertu dépend peu de la mode ; ce qui était honorable hier le sera aussi aujourd'hui et demain ; mais les diverses formes du mal et de l'erreur sont obligées de se renouveler. Le luxe a ses modes, le faux goût a les siennes, l'orgueil et le vice ont aussi les leurs. Les travers
qui régnent un jour ne tardent pas à être atteints par le ridicule , et cèdent la place à d'autres ; d'où il suit que pour pratiquer réellement la doctrine de Molière, il faut intéresser des sentiments assez nobles pour n'être pas passagers.
C'est donc à tort que l'on croirait flétrir la doctrine de Molière en l'appelant la théorie du succès. Il suffit de la prendre dans son vrai sens pour qu'elle repose aussi sur une base durable, et qu'elle ne le cède à aucune en dignité et en élévation.
Ah ! quelle heureuse fortune pour l'art que le joug du bon sens, non du bon sens de celui-ci ou de celui-là, mais du bon sens de la foule, qui, comme le veut Molière, se laisse prendre par les entrailles et ne cherche point de raisonnement pour s'empêcher d'avoir du plaisir ! Ce bon sens-là est l'expression la plus naïve et la plus juste de la nature ; certaines finesses peuvent lui échapper; mais il s'égare rarement : instinct de tous, conscience générale de l'humanité, il est de tous les guides le moins trompeur.
Les grandes œuvres poétiques , d'ailleurs , ne sont pas celles que le poète combine dans le silence du cabinet, animé d'un enthousiasme sofitaire. Il lui faut des échos , des voix qui répondent à sa voix et la soutiennent. Le poète entonne ; mais le peuple doit prendre part à ses chants et en répéter les refrains avec lui. S'il ne s'établit pas entre lui et le public une correspondance mystérieuse , s'ils ne s'enflamment pas mutuellement, le poète faiblira ou se perdra dans de bizarres symphonies , dont il aura seul le secret. Voyez les anciens bardes : ils ne chantaient pas seuls, et si.
de siècle en siècle, l'écho de leurs chants a retenti jusqu'à nous encore vibrant et sonore, c'est qu'il n'était pas l'écho d'une voix perdue, mais bien d'un immense concert, d'un chœur unanime, dont la puissante harmonie a couvert tous les faux tons. Le barde assis à la table du chef, honoré d'une place à sa droite, n'est pas l'unique poète de l'assemblée; tous les convives le sont; tous chantent du cœur ce qu'il va chanter des lèvres. Malheur à lui s'il trahit la pensée commune, s'il est infidèle aux traditions antiques ! Interprète sublime , malheur à lui s'il veut faire prévaloir sa fantaisie sur le sentiment unanime ! — Les conditions de la poésie ont-elles changé dès lors? Dans la forme, oui. A cet égard elles sont devenues cruellement prosaïques. Le poète n'a plus de lyre; il écrit comme le vulgaire, peut-être avec une plume qui crie et sur un papier qui boit l'encre. Les chefs invitent à leurs festins plutôt le financier que le barde : au lieu de la part d'honneur qui lui était autrefois réservée, il touchera peut-être une pension au moyen de bons payables à vue. Mais, si les accessoires ont changé, l'essentiel est demeuré le même. Aujourd'hui encore, le poète a besoin , nonseulement des critiques, mais de la collaboration de la multitude. Il a reçu du ciel la mission d'exprimer ce que chacun dirait, si chacun possédait cette baguette magique, qui donne une forme vivante aux sentiments confus, et qui du chaos fait éclore la pensée. Les inspirations de l'isolement peuvent produire quelque curiosité littéraire; mais le vrai poète est semblable à Antée; il n'a de force qu'autant qu'il est appuyé.
Aux yeux de quelques personnes, il est regrettable que Molière ait paru lui-même sur les planches; et nous éprouvons je ne sais quel sentiment pénible lor^^que Boileau nous rappelle que ce grand homme s'enveloppait dans le sac de Scapin. L'Académie française, dit-on, lui offrit un de ses fauteuils, à la condition qu'il ne parût plus sur la scène. C'était vouloir qu'il renonçât à ce qui fit sa force. La supériorité de Mohère tint en partie à ce que, plus que tout autre , plus que Racine, plus que Corneille surtout, il entretint avec son public des rapports intimes et de tous les jours. Molière, membre de l'Académie française, et y paraissant dans son fauteuil plus souvent que sur les planches de son théâtre , c'eût été Samson dépouillé de sa chevelure, et prisonnier chez les Philistins.
Emanciper la poésie ! De toutes les rêveries qui ont fait leur chemin de nos jours, il n'en est pas de plus singulière , sauf peut-être celle de l'émancipation de la femme : deux théories solidaires l'une de l'autre. De quoi veut-on les émanciper? de ce qui fait leur charme et leur gloire : on veut les dispenser de plaire. Mais elles n'y trouveront leur compte ni l'une ni l'autre. Esclaves , elles avaient des maîtres soumis ; maîtresses , elles n'auront plus que des sujets rebelles.
Qu'est-ce que ce poète qui , vivant pour lui-même, étranger à ce qui fait battre nos cœurs, descend de temps à autre jusqu'à nous et s'écrie : « Je suis le poète; voici ce que la muse m'a révélé, prosternez-
vous et applaudissez? » Oh! que j'aime mieux le poète du bon vieux temps, qui ne croyait pas s'humilier en écoutant les voix de la terre , et dont les plaintes, les colères, les jeux et les chants de victoire n'étaient que l'image embellie de tout ce qui faisait tressailUr les âmes ! Il ne donnait pas de leçons ; mais il entretenait le feu sacré; il soutenait les courages, il prolongeait les souvenirs, il nourrissait les enthousiasmes, il renouvelait les sources de la vie. Sa part était plus modeste, mais elle était meilleure. Le jour où Théroulde, l'antique troubadour, entonna la chanson de Roland, il n'y eut pas un chevalier, parmi tous ceux qui l'entendirent, qui ne se sentît le cœur de Roland, et les preux du moyen âge en gardèrent un long souvenir. Le jour où Molière peignit les jalousies d'Alceste, il souffrait d'un mal dont plusieurs souffraient avec lui, et, depuis deux cents ans, aucun de ceux qui ont aimé comme Alceste n'a entendu sans émotion ses reproches à Célimène. Le jour où Musset adressa au Christ cette prière pénétrante, ce cantique du regret, magnifique prélude d'une œuvre impure, tous les cœurs dévorés de ce besoin d'aimer, châtiment du ciel, qui surprend à la dernière heure les âmes que le vice a flétries, tous ont répété sa prière avec pleurs et sanglots. Le jour où Victor Hugo s'assit pour chanter sur la tombe de sa fdle , tous les pères qui portent le deuil d'un enfant ont uni leurs larmes aux siennes; mais le jour où le même auteur, transporté dans un monde inconnu , entendit les oracles de la Bouche d'Ombre, il était seul , doublement seul^
hélas ! puisqu'à la solitude de la pensée s'ajoutait la solitude de l'exil, et sa voix s'est perdue dans le vide.
Elle est bien simple la poétique de Molière; mais elle n'est ni étroite ni superficielle; elle est humaine.