LEÇON TROISIÈME
Le Tartuffe.
Messieurs ,
Nous suivrons avec Molière la même méthode qu'avec Corneille et Racine : avant d'aborder les questions générales, nous étudierons quelques-unes de ses pièces, le Tartuffe, le Misanthrope, les Femmes savantes. Commençons par la première.
Molière s'est attaqué plus d'une fois à l'hypocrisie. Dans le temps où l'interdit pesait sur le Tartuffe, il prit lui-même la défense de son œuvre dans le cinquième acte du Festin de Pierre, en faisant exposer par don Juan, avec une froide impudence, tous les avantages qu'il y avait à entrer dans la confrérie des faux dévots. Don Juan n'était espagnol que de nom. En le faisant figurer sur la scène, Molière ne perdait pas la France de vue : il s'en servait, comme Lesage s'est servi
de Gil-Blas, pour porter à ses ennemis des coups détournés et d'autant plus sûrs.
« Aujourd'hui, disait don Juan, la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours respectée ; et , quoiqu'on la découvre, on n'ose rien dire contre elle. Tous les autres vices des hommes sont exposés à la censure, et chacun a la liberté de les attaquer hautement; mais l'hypocrisie est un vice privilégié, qui, de sa main, ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d'une impunité souveraine. On lie, à force de grimaces, une société étroite avec tous les gens du parti. Qui en choque un se les attire tous sur les bras; et ceux que l'on sait même agir de bonne foi là-dessus, et que chacun connaît pour être véritablement touchés, ceux-là, dis-je, sont toujours les dupes des autres. Ils donnent bonnement dans le panneau des grimaciers, et appuient aveuglément les singes de leurs actions. Combien crois-tu que j'en connaisse, qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se font un bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté , ont la permission d'être les plus méchants hommes du monde? On a beau savoir leurs intrigues, et les connaître pour ce qu'il? sont, ils ne laissent pas pour cela d'être en crédit parmi les gens; et quelque baissement de tête, un soupir mortifié, et deux roulements d'yeux, rajustent dans le monde tout ce qu'ils peuvent faire. »
Voilà une satire de l'hypocrisie bien fortement écrite; mais c'est dans le Tartuffe qu'il faut en chercher la peinture poétique.
Molière envisageait le Tartuffe comme une de ses comédies les plus importantes, et il avait raison. Ce n'est pas une œuvre isolée dans la poésie française. Tartuffe porte à sa plus haute expression le génie d'une race nombreuse , d'une longue série d'aïeux. Déjà dans le roman de la Rose^ le personnage de Faux- Semblant fait songer au héros de Molière.
« Tu semblés être un saint hermite.
— C'est vrai ; mais je suis hypocrite.
— Tu t'en vas prêchant l'abstinence.
— Oui, oui, mais je remplis ma panse De bons morceaux et de bons vins... etc. »
Combien de Tartuffes au petit pied dans les fabliaux des trouvères! Le moine incontinent et hypocrite est leur plastron favori. Les anciennes farces et sotties n'ont pas davantage oublié le faux dévot. Il existe, pour n'en citer qu'un exemple, une pièce intitulée, la Farce des brus^ dans laquelle deux frères ermites, frère Anselme et frère Ancelot, rencontrent deux jeunes filles dans les champs, et leur tiennent un langage qui rappelle celui de Tartuffe à Elmire :
FRÈRE AN'CELOT.
Hélas! jeune bru chrétienne.
Vous avez la chair tendre et jeune