‹ Corneille, Racine et MolièreChapitre 44 sur 46 · DON JUAN · texte numérisé non relu

DON JUAN

» Va, va, je te le donne pour l'amour de l'humanité. »

Que signifie ce mot Vhumanitél Evidemment il n'est pas ici un simple synonyme de bonté. Don Juan donne

pour l'amour de l'humanité par opposition à Tarlufl'e qui donne pour l amour de Dieu. Mais n'est-ce là qu'une ironie de plus, un nouveau blasphème; ou bien s'y glisse-t-il une intention sérieuse? Les deux interprétations sont possibles ; ce serait diminuer la portée du mot que de choisir. Il faut les accepter l'une et l'autre.

Ce mot humanité est aussi un de ceux dont la signification s'est fort élargie depuis le XVII® siècle. Molière est sur la voie qui devait conduire à lui donner un sens plus étendu et plus profond. C'est le vrai nom de l'idéal supérieur qu'il entrevoyait déjà lorsqu'il écrivit le rôle de Tartuffe , et qu'il avait saisi par une vive et profonde intuition lorsqu'il écrivit celui d'Alceste.

Molière est au XVII<^ siècle le représentant de cette idée haute et puissante. Par là il fait opposition à la littérature chiélienne du temps. Le christianisme, en effet, malgré les vertus et le génie de quelques prélats illustres, se présentait sous plus d'un rapport, comme l'ennemi de l'humanité. L'église , en s'idenlifiant avec lui, lui avait prêté ses faiblesses, son orgueil, son ambition terrestre et son intolérance barbare. Complaisante pour le vice, surtout lorsqu'il était assis sur le trône, elle était impitoyable pour les protestants, les jansénistes et les philosophes; elle extorquait à son profit la souveraineté de la conscience. Le sentiment humain manquait au christianisme du XVII® siècle, grave lacune qui se trahit même dans les chefs-d'œuvre des plus grands écrivains : dans les Pensées de Pascal, où les joies de la piété sont empreintes d'une exaltation

passionnée, mais non d'une vraie sérénité; dans le Discours sta^ l'histoire universelle de Bossuet, où il n'y a place que pour le peuple juif et pour ses tenants et aboutissants; dans le Polyeucte de Corneille, où le zèle du néophyte se montre intolérant et impérieux, et jusque dans celle admirable Athalie, où, sous le Dieu d'amour, se cache ce Dieu des Hébreux, qui traitait les adversaires à la façon de l'interdit. Chacune de ces œuvres porte quelque part, sur la première page ou sur la dernière, la marque d'une violence faite au génie de l'humanité par un dogmatisme étroit et oppresseur. Cherchez seulement et vous la trouverez.

En mettant sur la scène son Alceste, qui est bien décidé, en dépit de tout, à n'être fidèle qu'à sa conscience, lolière obéit à une inspiration meilleure, il rendit lommage à une pensée plus haute, il invoqua le droit imprescriptible de l'humanité, ce beau droit, dont le Inom devait être inscrit plus tard sur des drapeaux infâmes et être traîné avec eux dans le sang et dans la 'boue; mais qui n'en demeure pas moins un de ces noms suprêmes qui font tressaillir les nobles âmes, qui sont la joie des esprits justes et des cœurs droits. \\\ y a dans le rôle d'Alceste une protestation cachée. Si Alceste a voulu être conséquent avec lui-même, il a /dû, pour trouver un lieu où il eût pleinement la liberté / d'être homme d'honneur, sortir non-seulement de la 1 société, mais de l'église du XVII« siècle.

Mais si Molière nous entendait, peut-être ouvrirait-il de grands yeux, et dirait-il, à peu près comme Alceste:

Par la sambleu, Messieurs, je ne croyais pas être Si profond que je suis.

Certainement Molière n'a pas songé à la centième partie des conséquences qui découlent de son œuvre, et dont nous ne faisons qu'indiquer la plus saillante. Sa pensée était de celles dont on n'a pas conscience: pensée de poète, pensée d'enfant. Qui sait s'il n'a pas ri quelquefois avec Cclimène et Philinte de son farouche i Alceste? Est-il sûr qu'il ait bien compris le mot de don Juan? On l'eût fort embarrassé si on lui eût demandé à propos de telle scène, et surtout à propos des plus profondes, s'il plaisantait ou s'il parlait tout de bon. Le poète est comme la Sibylle: sur le trépied où le dieu l'agite, il prononce des oracles qu'il n'entend qu'à demi: i! est l'instrument d'une force supérieure.

Molière, à coup sûr, n'a pas eu la prétention de prophétiser. Jamais il n'y a songé. Et cependant, si on le ht avec toute l'attention qu'il mérite, on verra qu'il a prédit de bien des manières le sort qui attendait la société française. Bossuet, qui aimait à soulever le coin du voile de l'avenir, n'est, malgré son regard d'aigle, qu'un petit enfant à côté de Molière. Il n'a jamais eu que le pressentiment de l'avenir; Molière en a eu la vision; seulement il ne s'en est pas douté.

La scène de don Juan et du pauvre n'est-elle pas l'image frappante de ce qui devait se passer quatrevingts ans plus tard? Au XVII^ siècle, siècle oij trop souvent l'aumône oblisfea, et où une bonne somme d'argent servit mille fois de pièce de conviction à des huguenots pauvres ou faibles, voici sur la scène un impie qui tente un pauvre diable, et qui, surpris de ren-

contrer pour la première fois un honnête homme, moitié sérieusement, moitié dérisoirement, fait l'aumône pour l'amour de l'humanité. De même au XVIIF siècle, pendant que le clergé continuait son œuvre ambitieuse, ou se reposait sur ses richesses, voici venir des impies et des esprits forts , des enfants de don Juan, souillés comme lui de plus d'un vice et de plus d'un désordre, qui réclament sans relâche en faveur de l'humanité, et élèvent les autels de la philanthropie en face des autels déserts de la charité.

Que signifie le dénouement du Tartuffe, sinon qu'il n'y avait plus de barrière dans l'église contre les en-' vahissements d'une ambition hypocrite, dissimulée sous une fausse couleur de dévotion, et que seul le pouvoir politique était capable de lui opposer une digue?

Que signifie le dénouement du Festin de Pierre^ sinon que la noblesse française, ruinée comme don Juan et comme lui corrompue, n'était plus corrigible, et n'avait aussi à attendre que le jour de la justice?

Qu'est-ce enfin que le dénouement du Misanthrope,

sinon un aveu d'impuissance, sinon un cri de détresse

parti des entrailles de la société française? L'homme

d'honneur y est à l'étroit, et, le cœur ulcéré, il quitte

1 un monde où il n'y a plus de place pour la solide et

franche vertu. Gélimène y reste seule : elle s'amusera,

elle se divertira, elle médira, elle courra les bals et les

fêtes, elle jouira de sa jeunesse et de sa fortune; elle

fera tout ce que la France mornachique allait faire

I pendant quatre-vingts ans, après la mort du grand roi,

I jusqu'au moment où l'édifice vermoulu, privé de l'ap-

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pui de la vertu d'Alceste, s'écroula tout-à-coup sous le poids de sa corruption.

Etrange destinée que celle du poète comique! Qu'il se nomme Aristophane ou Molière, il est le véritable prophète de ces sociétés déjà atteintes au cœur, qui s'enivrent de leur propre gloire, qu'aveugle l'éclat dont elles resplendissent, et qui, sur le bord de l'abîme ouvert devant elles, dressent le pavillon de leurs fêtes et la table de leurs banquets. Mais à quoi bon ses prophéties? La foule l'entoure et l'anime; elle rit à ses bons mots; elle applaudit à sa gaieté; elle se fait un plaisir délicat de se railler elle-même. Charmant, ditelle, farce piquante, spirituelle comédie. Puis elle court à d'autres plaisirs, et, quand elle s'est bien réjouie, elle s'endort sur ses lauriers. Mais le lendemain sonne l'heure du réveil; elle arrive inattendue et terrible. Tantôt, comme dans la patrie d'Aristophane, c'est l'ennemi qui s'approche et la liberté qui succombe; tantôt, comme dans la patrie de Molière, c'est une révolution qui se déchaîne et un trône qui croule: partout c'est l'abîme à côté d uquel on riait ou dansait, cet abîme qu'entrevoyait le poète et qui engloutit sa proie. Pauvre poète, nul n'a pris garde à ses discours, sauf pour s'en divertir de plus belle. Il ne croyait pas lui-même dire si vrai. Peut-être riait-il avec les autres, sauf à être pris de temps en temps d'un accès de sombre mélancolie. — Hélas ! quand le rôle de prophète est dévolu au poète comique, c'est qu'il est déjà trop tard, et que la chute est inévitable.

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