ALCMÈNE
Non, non, ce ne l'est pas, et vos lâches injures
En ont autrement ordonné.
Il n'est plus, cet amour tendre et passionné; Vous l'avez dans mon cœur, par cent vives blessures.
Cruellement assassiné.
C'est en sa place un courroux inflexible. Un vif ressentiment, un dépit invincible,
Un désespoir d'un cœur justement animé, Qui prétend vous haïr, pour cet affront sensible, Autant qu'il est d'accord de vous avoir aimé; El c'est haïr autant qu'il est possible.
Il ne faut pas s'étonner de cette infériorité morale de quelques-unes des pièces de Molière. Acteur, chef de troupe et poète, il a écrit nombre de comédies pour satisfaire aux exigences du moment, pour répondre à la cour et à la ville, qui lui criaient sans cesse : amusez-nous. Ne lui faisons pas un grand crime d'avoir, dans ces pièces-là, trop exactement suivi les traditions antérieures. Il s'agissait de servir le public promptement et selon ses goûts.
Mais, à côté de ces pièces, il en est d'autres qu'il a pu travailler avec plus de soin, qu'il a écrites, nonseulement pour amuser la foule, mais aussi pour donner essor à son génie et exprimer sa pensée poétique. Or celles-là ont, en général, une portée morale, et témoignent d'un esprit plus élevé.
Quel est l'idéal qui s'y révèle?
C'est d'abord celui que rêvait l'élite de la société du temps, celui que réalisent diversement Ariste dans VEcole des Maris, Henriette et Clitandre dans les Feînmes savantes, Cléante dans le Tartuffe, etc., etc. La modération, un sentiment exquis de la mesure, une saine culture de l'esprit, un heureux équihbre de goûts et de facultés, une pratique intelligente du monde : voilà' quelques-uns des traits qui le caractérisent. L'homme accompli, tel que le voudrait Mohère, évite
avec soin la ridicule exagération dont parle Cléante dans les vers suivants:
Les hommes, la plupart, sont étrangement faits; Dans la juste nature on ne les voit jamais : La raison a pour eux des bornes trop petites; En chaque caractère ils passent ses limites, Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.
Ainsi le modèle que nous propose Molière n'est pas le héros inflexible de Corneille; il a plus de rapports avec le parfait cavalier des héroïnes de Racine. Il ne passe les bornes en aucun point; il a assez de finesse de tact pour ne jamais trop appuyer; c'est le sage formé par le monde, le véritable honnête homme, tel qu'on l'entendait au XVII^ siècle, dans les meilleures compagnies. Aujourd'hui nous attachons à ces deux mots un sens plus moral et plus bourgeois. Au XVII® siècle, l'honnête homme devait avoir passé par l'école de la bonne société: tous les travers qui font sotte figure lui étaient rigoureusement interdits. Moins il avait de penchants vicieux, mieux cela valait; toutefois on pouvait lui en passer quelques-uns, s'ils n'étaient pas trop criants, et s'ils étaient du nombre de ceux qui se laissent porter avec grâce. Il lui fallait éviter toutes les sortes de pédanterie, et celle de la rigidité autant et plus qu'une autre. On aimait à trouver en lui un fonds solide de vertus; mais toutes ses vertus devaient avoir bonne façon, et être accompagnées de délicatesse. La plupart des grands écrivains du temps, poètes ou prosateurs , ont entrevu un idéal semblable et ont contribué à en dessiner les traits. Mais peut-être
— ^98 — les trois auteurs les plus précieux à consulter sur ce point sont-ils Racine, M™^ de La Fayette et Molière. Il y a pourtant certaines différences entre eux. Dans les deux premiers, l'honnête homme a quelque chose de plus chevaleresque et de plus finement aristocratique : il se montre surtout par le côté galant; c'est dans ses relations avec le beau sexe qu'il aime à déployer toute sa distinction. Les héros de Molière sont en général de bonne maison ; mais ils ne sont pas toujours, comme ceux de Racine, de grande maison. Ils n'ont pas moins d'esprit; mais ils ont un tour d'esprit un peu plus libre et dégagé. Ils ont le sang plus gaulois; et leur heureux naturel se trahit dans des domaines plus divers. Uamour est aussi pour eux une grande préoccupation; mais ce n'est pas nécessairement leur première pensée.
C'est avec une verve toujours renouvelée que Molière a raillé les travers qui s'écartaient de ce type de bon goût, auquel nous ramène toute la littérature du lemps. Fausses prudes, pédants affectés, marquis fais et aux façons recherchées, auteurs ampoulés, bourgeois enrichis, qui se guindaient jusqu'à la noblesse et couvraient d'un titre d'emprunt la roture de leurs manières, sots importuns et sols importants: c'étaient là ses victimes ordinaires et son gibier de tous les jours.
Toutefois, Molière ne s'en est point tenu à ce type unique. Il a vu par delà. Dans le monde poétique oiî il a vécu par la pensée, il est des héros de haute taille, qui dominent de toute la tète ceux dont la poésie française avait alors coutume de célébrer la grâce et la bonne tournure. Même chose, nous l'avons vu, est arrivée à Racine. Au moment où, à la suite de longues
et secrètes luttes, il allait quitter le théâtre pour retourner à Dieu, ii peignit, dans Phèdre, des passions et des remords dont la souveraine énergie nous empêche de songer à des bienséances, que pourtant le poète observe toujours. Plus tard, rompant le silence du repentir, son génie fortifié conçut ce type immortel du grand prêtre Joad, qui, de même que Phèdre et plus encore, s'élève au-dessus de cette région moyenne où s'agitent les questions de convenance, et qui est la plus mâle expression de la foi chrétienne. Mais il y a entre Molière et Racine deux différences capitales. Le génie du poète tragique ne prit tout son essor que sur la fin de sa carrière, et sous l'influence d'une grande crise morale; Molière déploya toute sa puissance au milieu de sa course, et sans rien qui ressemble à la conversion de Racine. Racine trouva dans la religion la force nouvelle qui lui permit de se surpasser et de tenir au delà des promesses de son talent. Molière , pour atteindre à ces types immortels qui dominent et couronnent son œuvre, ne s'inspira que de lui-même et n'eut d'autre maître que son cœur.
Arrêtons-nous un instant pour les considérer de plus près.
Le premier est Tartuffe.
La pièce à laquelle il a donné son nom a soulevé des récriminations sans nombre. Il en est qui ne nous arrêteront guères. On s'est récrié, par exemple, en voyant Molière faire prononcer par un acteur des mots consacrés par la vénération des siècles :
0 ciel ! pardonne-lui comme je lui pardonne.
Mais il est clair que Tartuffe, par cela même qu'il
est hypocrite, doit mettre un soin particulier à parler le langage de l'église et de l'Evangile. Les faux dévots citent avec componction les saintes Ecritures. Ce trait n'est pas un détail que l'on puisse aisément détacher de l'ensemble, quoique Molière ait dû le retrancher; il découle du caractère du héros; c'est encore un de ces traits hardis et francs comme Molière les aime. Il ne peut y avoir là de profanation que si l'œuvre tout entière est une œuvre impie.
A prendre les choses simplement et telles qu'elles sont, sans vouloir faire au poète un subtil procès d'intention, il est difficile de voir dans le Tartuffe une attaque dirigée contre la religion chrétienne. Molière n'a cru et n'a voulu attaquer que l'hypocrisie. Il l'a déclaré de la manière la plus formelle , et il aurait pu se dispenser de le faire : son intention est évidente. Si cela suffisait pour réfuter toutes les critiques, il sortirait blanc comme neige du procès qu'on lui a intenté.
Que cela suffise ou non, c'est un des éléments de la question, et l'un des plus importants. Le Tartuffe n'a pas fait disparaître l'hypocrisie; mais il l'a hautement flétrie, et quelles que soient les réserves qu'il y ait à faire d'ailleurs, cela seul empêche que ce ne soit une œuvre immorale. N'oublions pas qu'une satire pareille était un acte de courage dans un siècle où l'hypocrisie avait trouvé moyen de mettre de son parti presque toutes les puissances de la terre. Malgré la protection de Louis XIV, en ce cas timide et circonspecte, il fallut à Molière, pour écrire le Tartuffe^ la hardiesse de la franchise et de l'honnêteté.
Bourdaloue objecte, à la vérité, que la vraie et la
fausse dévotion ont tant d'actions communes qu'on ne saurait attaquer l'une sans blesser l'autre. Mais ne serait-il pas plus conforme à la saine logique et aux vrais intérêts de la piété, de conclure au contraire de celte ressemblance à la nécessité absolue de séparer nettement et franchement les deux causes? Mieux la fausse monnaie imite la bonne, plus il est urgent de la signaler et d'en arrêter le cours. La politique de Bourdaloue fut en général celle du XVII® siècle; mais la religion s'en est mal trouvée. La vérité n'a pas à écouter les conseils d'une mesquine prudence. Les succès que l'on veut obtenir pour elle en lui faisant abriter le mensonge, ne fût-ce que du bout de l'aile, se tournent en déceptions amères et en terribles défaites. Au XVII® siècle l'église avait jugé prudent de ménager l'hypocrisie; au XVIII® elle paya cher cette prudence équivoque. Il eût été plus sage et plus digne de dépenser moins de foudres contre le Tartuffe de Molière, et d'en réserver davantage pour les Tartuffes qui abondaient dans le monde et dans l'église.
Ce point nous paraît si important que nous ne saurions faire de grands reproches à ceux qui sont coulants sur le reste. Il faut s'estimer heureux quand il y a dans une satire de l'honnêteté et du courage.
Toutefois, en si grave matière, il est permis d'exiger plus encore. Il est toujours délicat, surtout pour un poète dramatique, de s'attaquer à une fausse imitation des choses saintes. Les hommes irréligieux doivent naturellement s'en réjouir. Ils sont aux aguets, prêts à dépasser les intentions de l'auteur, à étendre la portée de chaque mot, et à faire retomber sur le modèle ce
qui ne doit atteindre que l'imitation. Par contre-coup^ les âmes pieuses s'alarment; elles soupçonnent un piège, quelque parodie perfide, et, somme toute, ce n'est pas la religion qui y gagne. Don Quichotte porta un coup sensible à l'esprit chevaleresque, quoique Cervantes n'eût en vue que les exagérations ridicules auxquelles il avait donné lieu. De même le Tartufft ne paraît pas avoir beaucoup contribué aux succès de la religion. Uue œuvre pareille fait scandale, et ici le mot de Macette est vrai: le scandale est pire que l'offense.
C'est qu'il est absolument impossible qu'une satire dramatique, comme le Turtu/fe, ne prête pas à mille interprétations. Le poète a beau prendre ses précautions et tlanquer le héros d'un Clcante; Cléante ne saurait être à côté de Tartuffe qu'un nain à côté d'un géant. C'est sur le géant que se portera toute l'attention; c'est lui qui remplira la scène; Cléante effacé ne sera qu'un palliatif inutile.
Il pourrait y avoir cependant un préservatif efficace dans l'ensemble de l'œuvre du poète et dans l'autorité de son nom. Bossuet, poète comique en même temps que père de l'église, s'il est possible de l'imaginer, aurait pu écrire le Tartuffe , non sans s'attirer mille rancunes, mais sans donner prise au scandale. L'autorité de son nom eût rassuré les vrais dévots et forcé les autres au silence. Mais Molière était et devait être suspect. Quand le Tartuffe fut joué pour la première lois, il avait écrit les Précieuses ridicules , V Ecole des femmes, qui, par quelques scènes trop libres, avait déjà fait grand tapage, et d'autres pièces, qui n'étaient pas de nature à lui assurer une haute réputation de piété.
C'était, du moins pouvait-on le penser ainsi, un libertin qui jouait la fausse dévotion, mais non pas au profil de la bonne.
Pour nous, qui sommes à distance, qui pouvons sans peine placer le Tartuffe dans l'ensemble de l'œuvre de Molière, n'aura-t-il pas une autre signification? Yoyons un peu.
Le lôle de Cléanle, nous l'avons dit, ne suffît pas à contrebalancer celui de Tartuffe; c'est un rôle d'éloquence, de sages maximes, de bonnes paroles, plutôt que de fortes actions. Il n'y avait pas place à côté de Tartuffe pour un héros de sa taille. Cléante fait connaître par ses discours le caractère de la vraie piété, plus qu'il ne la fait aimer par ses œuvres. C'est un Ariste, un pédagogue chargé de diriger le parterre, et de l'empêcher de tirer de la pièce une leçon contraire aux intentions de l'auteur; mais le parterre est un écolier malin et très indocile, qui se fait sa leçon à lui-même et qui n'entend pas qu'on la lui fasse.
D'ailleurs Cléante, quoique véritablement touché, n'est pas un homme que dévore le zèle de la dévotion; c'est encore un de ces sages qui ne sortent pas de la juste mesure. Il respecte et il aime la piété; mais, ce qui frappe surtout chez lui, c'est moins la ferveur de son âme que la rectitude de sa raison. Il est peut-être le type le plus pur de cet idéal de Y honnête homme, dont nous parlions il y a un instant; mais il ne s'élève guère au-dessus.
Molière paraît avoir eu quelque hésitation à l'endroit de Cléante. Il est deux tirades satiriques qui rentraient d'abord dans son rôle : l'une est, dit-on, un portrait
de la comtesse de Soissons, l'autre un portrait de la duchesse de Navailles, qui toutes deux s'opposaient à la cour au parti de la jeunesse et du plaisir. Voici quelques traits du second :
Il est vrai qu'elle vit en austère personne;
Mais l'âge, dans son âme, a mis ce zèle ardent,
Et l'on sait qu'elle est prude, à son corps défendant.
Tant qu'elle a pu des cœur attirer les hommages.
Elle a fort bien joui de tous ses avantages;
Mais, voyant de ses yeux tous les brillants baisser,
Au monde qui la quitte elle veut renoncer.
Et du voile pompeux d'une haute sagesse
De ses attraits usés déguiser la faiblesse.
Ce sont là les retours des coquettes du temps.
Le ton de ce discours était évidemment de nature à compromettre la portée morale du rôle de Cléante. Molière l'a senti, et a corrigé ce défaut en mettant les portraits de ces deux prudes intrigantes dans la bouche de Dorine , où , sauf le style , un peu élevé pour une suivante, ils sont mieux à leur place. Grâce à ce changement, Cléante est devenu un personnage tout-à-fait grave; mais ce n'était pas encore assez pour donner à Molière et à son œuvre une autorité morale indiscutable.
Ce n'est pas Cléante, c'est Alceste qu'il faut opposer à Tartuffe. Si les sages discours du premier sont peu de chose en présence de cet abîme de platitude et de bassesse dont le Tartuffe nous fait sonder la profondeur, voici, comme contre-poids, la sublime passion de la franchise, et la voici dans un type qui n'est pas inférieur à celui de Tartuffe. Tartuffe peut parler d'accommodements avec le ciel, Alceste répond par le vers
le plus admirable peut-être que Molière ait jamais jeté à la face de son siècle :
Morbleu I c'est une chose indigne, lâche, infâme, De s'abaisser ainsi jusqu'à trahir son âme.
Alceste nous révèle décidément un idéal nouveau et qui est d'un autre ordre de grandeur que celui de l'honnête homme des salons du temps. Il a quelque chose d'analogue à ces passions énergiques et à cette soif de vérité qui furent la folie de Pascal. De même que l'auteur des Pensées repousse tous les divertissements, tout ce qui détourne et amuse, et que de vive force il ramène l'homme en présence des réalités redoutables de la mort et de l'éternité, de même Alceste condamne tous les ménagements et ne connaît d'autre loi que la loi de la sincérité, en tout et partout. Alceste n'est pas chrétien. Il n'est pas charitable. Il n'associe pas à la haine pour le péché l'indulgence pour le pécheur. Ses perpétuelles colères répondent mal à l'esprit de cette religion, qui, par une hardiesse divine, a fait de la joie un devoir. Mais ce n'en est pas moins une grande figure morale. La nature, 1? vraie nature, droite, saine et forte, l'emporte sans cesse chez lui sur les habitudes acquises et proteste avec une sublime énergie contre toutes les déviations et tous les compromis; il en appelle à la conscience des mensonges des hommes et des déguisements de la politesse. S'il n'est pas disciple du Christ, il est bien le disciple de ce précurseur qui tonnait dans le désert contre la foule perverse et ne cessait de crier : Race de vipères !
On s'étonne que Louis XIV ait été prudent dans la protection qu'il accorda à Molière à propos du Tartuffe.
Mais il y avait matière à y regarder à deux fois. Il faut plutôt l'en remercier. Qui sait si l'opposition que rencontra le poète comique, si les objections qui lui furent faites, si les craintes que manifestèrent des personnes respectables, si l'indécision du roi, ne furent pas l'occasion d'un travail intérieur énergique et salutaire? Qui sait si lej Misanthrope serait tout ce qu'il est sans ces longues années de quarantaine que dut subir le Tartuffe? La première alarme amena Molière à achever le rôle de Cléante; peut-être est-ce à la prolongation de la lutte que nous devons Alceste.
En tout cas le Misanthrope complète le Tartuffe. Ces deux grandes œuvres ne sont que deux parties d'une œuvre unique. Impossible de les séparer; il faut les juger l'une par l'autre. Les contemporains du poète ont pu ne pas le comprendre ; mais, aux yeux de la postériié, c'est le Misanthrope qui donne à Molière l'autorité morale dont il a besoin.
Singulière contradiction , qui fait la richesse et la beauté de l'œuvre de Molière : cette œuvre immense, vaste satire, variée comme le siècle où vécut le poète, semblait n'être destinée qu'à railler les travers de ceux qui passent les limites et outrent les choses; et cependant L'Ile a pour héros suprême un homme qui les passe à son tour, qui, sincère à outrance , franchit les barrières factices de bienséances mensongères. Molière renverse de sa propre main l'idole qu'il avait élevée; après avoir morigéné son siècle au nom de l'idéal que ce siècle rêvait , il s'en prend tout-à-coup à cet idéal lui-même, et le met en pièces dans une
œuvre d'inspiration, qui est devenue son meilleur titre de gloire.
j Dans le Misanthrope, Molière n'invoque plus seule- /ment le droit de la société; il invoque aussi le droit plus élevé de la nature, et les met hardiment en présence.
Par là il fait dans le domaine de la morale ce qu'il avait fait déjà dans celui de la littérature en raillant les règles convenues : il se pose en travers du mouvement général, il fait barrière contre le flot du siècle.
La simple nature, telle qu'elle apparaît chez Alceste, était rarement la bien-venue au XVII® siècle. On la voulait renouvelée par un double baptême, celui du monde et celui de l'église. A vrai dire, ces deux baptêmes, le second siu'tout, n'opéraient pas toujours d'une manière très efficace; mais on les avait reçus; c'étaient les lettres de créance de tout honnête homme. La vie n'était complète alors qu'autant qu'elle se partageait soigneusement entre les salons et le confessionnal. Les bonnes sociétés recevaient deux sortes de personnes : les unes d'une moralité douteuse, qui n'en étaient pas moins régulières à confesse et dociles entre les mains de directeurs, qu'elles avaient soin, il est vrai, de ne pas choisir parmi les plus difficiles; les autres réellement pieuses et convaincues de cœur, mais qui savaient rendre la piété traitable, et, comme dit Philinte, faire grâce à la nature humaine. De même la littérature avait deux arènes, le théâtre et la chaire; elle avait deux héros : le poète séducteur, dont l'amour était le thème favori, et le sévère prédicateur, qui parlait de la mort et du jugement. En gé-
néral, le poète et le prédicateur restaient strictement dans leurs domaines respectifs. Toutefois, de temps à autre, malgré leur réserve prudente, un mot les trahit : on s'aperçoit qu'ils ont reçu une éducation semblable, et qu'ils doivent un jour ou l'autre se rencontrer. Tantôt c'est Racine qui étudie pour le théâtre cette vertueuse douleur :
De Phèdre malgré soi perfide, incestueuse,
et qui conquiert le suffrage inattendu du grand Arnauld ; tantôt c'est Bossuet qui porte dans la chaire quelque vague réminiscence du monde et qui émaille d'un compliment l'austérité de son éloquence. Dans celui-ci, il reste quelque chose du vieil homme; dans celui-là se prépare le travail de la repentance. Ils sont frères; parfois ils sont complices.
Sans être précisément leur adversaire, et en donnant satisfaction à des idées et à des besoins semblables, Molière se sépare d'eux sur un point capital. Il ne songe guère à une conciliation entre le monde et l'Eglise, et si parfois le monde ne lui suffit pas, si, à un moment donné, il éprouve le besoin d'un idéal supérieur, ce n'est pas à la religion qu'il le demande, mais à la simple nature.
A cet égard, le Festin de Pierre est une des comédies de Molière les plus intéressantes à méditer. Ce chef-d'œuvre improvisé ne vaut, dans l'ensemble, ni le Tartuffe, ni le Misanthrope , mais il renferme des scènes sans égales et des traits infiniment précieux.
Le don Juan de Molière n'est pas le même que le don Juan de Mozart. Il y a dans celui-ci de la jeu-
— 509 -' liesse et de la poésie. Il s'empare du monde comme d'un jardin créé pour ses plaisirs : il est né pour en cueillir toutes les fleurs et pour en épuiser tous les parfums. Il a la vie qui déborde; il a l'ivresse sans la satiété. Celui de Molière ne veut pas seulement jouir, il veut aussi corrompre. C'est un grand seigneur blasé, dépravé, ruiné, et qui conserve de la noblesse de son origine une brillante bravoure. L'un défie le monde, la mort et le ciel, et boit à longs traits dans la coupe de cette liberté enivrante à laquelle il porte son toast. L'autre, arrêté dans sa course par ses ennemis et par ses dettes, en est réduit à une volte-face piteuse. Pour demeurer impuni, le gentilhomme se fait dévot.
Nous l'avons vu déjà vanter les merveilleux avantages de ce vêtement d'emprunt. Mais avant d'avoir quitté le monde, il laisse tomber de sa bouche impie un mot qui jette sur le Misanthrope et sur toute l'œuvre de Molière une vive lumière. Un pauvre lui demande l'aumône. Don Juan lui offre un ducat, mais à la condition qu'il jure. Le pauvre s'y refuse. Don Juan insiste.