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et d'horreurs, soit! Mais que par delà l'orage, si som bre soit-il, on aperçoive un coin de ciel. Les œuvres où manque ce trait de lumière, V Œdipe roi, Macbeth, peuvent être fortes et imposantes ; mais elles ne se font accepter que par une sorte de violence. Elles n'attirent pas, elle subjugent, elles poursuivent, et il semble qu'elles nous refusent une partie de ce que nous attendons de la poésie.
La poésie n'est pas faite uniquement pour être l'écho de nos souffrances; elle a une mission consolatrice à remplir; il lui faut un sourire, et de là vient que ces œuvres terribles, où il n'y a que des ombres accumulées sur des ombres, sont chose rare dans l'histoire de l'art. La plupart d'ailleurs ne sont pas des peintures isolées; elles se rattachent dans la pensée du poète à telle autre peinture, qui a de la lumière pour deux et qui les éclaire d'un reflet, h' Œdipe-roi nous conduit à y Œdipe à Colonne; le Tartuffe ne s'explique que par le Misanthrope, et Macbeth lui-même ne saurait être détaché de l'ensemble de cette grande galerie créée par Shakespeare où, à côté des portraits sinistres, il y en a tant de suaves.
Ces figures touchantes ou sublimes, mais toujours sereines, qui répandent la lumière autour d'elles, font rarement centre dans les tableaux des maîtres, sauf toutefois dans la peinture ou dans la poésie religieuse, dans quelques toiles de Raphaël , par exemple , ou dans le Pohjeucte de Corneille. En général, ce sont des figures qui se détachent du groupe et qui font sommet, passez-moi l'expression. Ce sont volontiers des figures de femme : Francesca dans l'Enfer de Dante, Cordé-
lia dans le Boi-Lear. Dans la tragédie de Corneille, ce beau rôle appartient à un vieillard. Ses cheveux blancs dominent la scène, et son mot fameux, ce qu'il mourût, que les acteurs vulgaires prononcent avec une emphase ridicule et les vrais artistes avec une grave simplicité , est bien le rayon divin qui illumine tout le tableau.
Il y a çà et là dans ces trois premiers actes des taches analogues à celles qu'on peut relever dans le Cid, du bel esprit, une analyse exagérée des sentiments, des dissertations trop symétriques et quelques vers gâtés par l'enflure; mais ces taches disparaissent devant l'incomparable énergie des scènes essentielles et décisives. Tous les traits importants sont accusés de main de maître. Jusqu'ici tout n'est pas parfait, mais tout est grand.
Le quatrième acte a pour sujet le meurtre de Camille. C'était un pas délicat. Corneille l'avait préparé en marquant avec soin le caractère outré et violent du patriotisme d'Horace.
Si vous n'êtes Romain, soyez digne de l'être; Et si vous m'égalez, faites-le mieux paraître. La solide vertu dont je fais vanité N'admet point de faiblesse avec sa fermeté,.., etc.
Toutefois , préparé ou non , le passage était critique. "Voyons si Corneille en a évité les périls.
Camille attend Horace chez elle ; dans un long monologue elle se persuade à elle-même de tenir tête au vainqueur et de le recevoir comme le meurtrier de Curiace.
Eclatez, mes douleurs; à quoi bon vous contraindre? Quand on a tout perdu, que saurait-on plus craindre? Pour ce cruel vainqueur n'ayez point de respect; Loin d'éviter ses yeux, croissez à son aspect; Offensez sa victoire, irritez sa colère, Et prenez, s'il se peut, plaisir à lui déplaire. Il vient, préparons-nous à montrer constamment Ce que doit une amante à la mort d'un amant.
Ceci est fâcheux déjà. Il y a parti pris chez Camille , tandis qu'elle ne devrait céder qu'à un mouvement de passion. Qu'elle maudisse son frère, rien de plus naturel et de plus dramatique; mais le dessein de le mal recevoir et de l'irriter est chose froide dans la situation de Camille. On dirait une gageure.
Horace arrive suivi de Procule, qui porte les épées des Curiaces. Il s'adresse à sa sœur dans ces termes :
Ma sœur, voici le bras qui venge vos deux frères, Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires , Qui nous rend maîtres d'Albe; enfin, voici le bras Qui seul fait aujourd'hui le sort de deux états. Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire, Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire.
Pour le coup , nous protestons. Les prétentions d'Horace ne sont pas seulement cruelles; elles n'ont pas l'ombre de raison ni de vraisemblance. Le héros faitil donc le tour de tous les membres de sa famille pour mendier des louanges? La belle parade, vraiment? Il y a là une ostentation de vanité tout-à-fait puérile et qui tombe dans le ridicule.
Poursuivons :
CAMILLE
Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois.
HORACE
Rome n'en veut point voir après de tels exploits, Et nos deux frères morts dans le malheur des armes Son trop payés de sang pour exiger des larmes : Quand la perte est vengée ^ on n'a plus rien perdu.
Ces maximes sont froides, et l'on a peine à comprendre cette manière de peser le pour et le contre dans des choses de cette nature.
CAMILLE
Puisqu'ils sont satisfaits par le sang épandu. Je cesserai pour eux de paraître affligée. Et j'oublîrai leur mort que vous avez vengée; Mais qui me vengera de celle d'un amant. Pour me faire oublier sa perte en un moment?
HORACE
Que dis-tu, malheureuse?
CAMILLE
0 mon cher Curiacel
Voilà un mot heureux, un mot de passion. Mais il ne fait que mieux ressortir ce qu'il y a de faux dans la scène. Si Horace n'en est pas touché il devient brutal : or, il est des choses qui échappent au domaine de l'art, ce sont les défauts vulgaires et qui ne sont que laids, la brutalité, par exemple.
HORACE
0 d'une indigne sœur insupportable audace ! D'un ennemi public dont je reviens vainqueur Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton cœur! Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire! Ta bouche la demande, et ton cœur la respire! Suis moins ta passion, règle mieux tes désirs. Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs ;
Tes flammes désormais doivent être étouffées; Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées; Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien.
De plus en plus fort. Le poète a pris un mauvais chemin , et il s'y enfonce avec une obstination étrange. Chaque pas de plus est une faute de plus. Il est dans la situation de ces voyageurs fourvoyés de nuit dans les bois , et qui s'égarent tout-à-fait par les efforts qu'ils font pour se retrouver.
La scène se termine par les fameuses imprécations de Camille.
Rome, l'unique objet de mon ressentiment!
Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant!
Rome qui t'a vu naître, et que ton cœur adore!
Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore!
Puissent tous ses voisins ensemble conjurés
Saper ses fondements encore mal assurés!
Et, si ce n'est assez de toute l'Italie,
Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie;
Que cent peuples unis des bouts de l'univers
Passent pour la détruire et les monts et les mers!
Qu'elle même sur soi renverse ses murailles,
Et de ses propres mains déchire ses entrailles !
Que le courroux du ciel allumé par mes vœux
Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux!
Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre.
Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre.
Voir le dernier Romain à son dernier soupir.
Moi seule en être cause et mourir de plaisir!
Voilà de beaux vers. Voltaire, qui les a souvent imités sans réussir à les égaler, a sans doute bien mauvaise grâce lorsqu'il en parle à peu près comme le renard de la Fable parlait des grappes trop vertes. Et cependant si on met ce morceau à sa place, à la fin
— i05 — de la scène qu'il doit couronner, il a quelque chose de factice. L'insulte y est voulue et préméditée plus encore que passionnée. Corneille a fait en les écrivant un effort surhumain pour sortir d'une position fausse, et cet effort a produit une magnifique tirade d'éloquence. Si Téloquence des paroles suffisait pour légitimer le meurtre de Camille, il aurait sans doute réussi; mais il fallait autre chose encore.
Sur ces imprécations Horace met l'épée à la main et se précipite sur sa sœur :
C'est trop , ma patience à la raison fait place; Va dedans les enfers plaindre ton Curiace !
Ainsi le meurtre de Camille est le triomphe de la raison. Ceci est le coup de grâce.
Evidemment la scène est manquée dès le début. Il fallait par-dessus tout éviter de faire tomber Horace sous le coup du ridicule ou du mépris. Corneille a pris plaisir , au contraire , à rabaisser gratuitement son héros. Il en a fait un fanfaron de comédie, qui n'excite plus le moindre intérêt , et à qui l'on souhaite non pas même un châtiment égal à son crime, mais des mortifications égales à sa vanité.
Il y avait un moyen pourtant d'éviter ces fautes accumulées, et c'était de rester fidèle à ce grand art qui fait la beauté des premiers actes, et qu'un critique a eu la maladresse de reprocher au poète.
Ce critique a blâmé Corneille d'avoir représenté iiitra privatos parietes un événement public dont dépend le sort de deux peuples. Mais quelle erreur ! L'événement public, dont nous savons l'issue dès le collège, ne nous intéresse pas le moins du monde. Ce qui nous
intéresse et ce qui fait le vrai sujet de la pièce, c'est l'événement particulier, la lutte intérieure dans laquelle Camille, Sabine, Curiace, Horace le jeune et son père engagent toutes les forces de leurs âmes. Corneille ne songe pas à nous donner le spectacle d'une bataille ; il n'écrit pas pour le cirque, il veut parler à l'esprit, et il aurait manqué à son art s'il eût placé la scène ailleurs que là où se poursuit le drame intérieur. Aussi longtemps que les guerriers peuvent hésiter et que l'on se demande si les larmes d'une femme ou d'une amante ne triompheront pas de leur vertu , le lieu naturel de l'action est celui où ils peuvent rencontrer Camille et Sabine. Lorsqu'ils ont croisé le fer et qu'ils subissent leur destinée, la scène doit être encore où se continue le drame intérieur, c'est-à-dire où sont les femmes, tremblantes et à l'affût des nouvelles. Quant aux maris, nous ne tenons pas à les suivre; nous savons qu'ils sont excellents ferrailleurs. Mais, le combat terminé , nous demandons à voir le vainqueur au milieu de la foule qui le salue et l'acclame. C'est là que ses passions s'excitent et s'embrasent comme dans une fournaise, là que l'ivresse de la gloire lui monte au cerveau. Figurez-vous Horace porté sur les épaules de la foule et savourant toutes les voluptés de l'orgueil. Poussez jusqu'à ses dernières limites le délire du triomphe et ajoutez-y l'exaltation du patriotisme; puis, au milieu de ce peuple hors de lui , imaginez Camille perçant jusqu'à son frère et venant maudire devant tous Rome et l'épée d'Horace. Imaginez le silence qui se fait autour d'elle, et le regard morne du triomphateur, sa surprise et son courroux. Si les imprécations de Ca-
mille pouvaient avoir quelque part tout leur accent , ce serait là , et ce serait là aussi que le héros pourrait frapper sans s'avilir.
Dans le cinquième acte, le jugement d'Horace, le poète n'a pas mieux réussi. C'est la partie la plus froide de la pièce. Nous sommes en présence du roi : Valère, un ancien amant de Camille , un rival malheureux de Curiace , dont Corneille ne peut avoir trouvé le modèle que dans les mauvaises pièces du temps, accuse le jeune Horace. La scène est transformée en tribunal. Nous entendons une longue série de plaidoyers, l'accusateur d'abord , puis le criminel , qui ne demande pas mieux que de mourir pour n'avoir pas l'occasion de souiller sa gloire ; puis Sabine , qui vient s'offrir à la mort en lieu et place de son époux; après elle enfin le vieil Horace, qui parle comme le défenseur en titre de son fils. Malgré les beaux vers dont ces quatre discours sont semés , ce procès dans les formes n'a jamais intéressé. Tous les personnages y font une triste figure : l'accusateur, parce qu'on lui suppose des mobiles mesquins; l'accusé, parce que, après son crime, il ferait beaucoup mieux de se taire que de déclamer encore sur la gloire; Sabine, parce que sa proposition n'a pas le sens commun et ne fait que prolonger les débats; le vieil Horace, parce qu'il parle en avocat au lieu de parler en père , et le roi lui-même , parce que son rôle était dicté à l'avance et qu'on ne peut pas le prendre pour un juge sérieux.
La légende , telle que nous la trouvons dans Tite- Live, était bien autrement poétique et dramatique. L'historien a trouvé le secret de nous émouvoir là où
le poète nous laisse indifférents. Voici la fin de son récit :
« Un des duumvirs se lève : « Publius Horatius , dit- B il , tu as mérité la mort; va, licteur, attache-lui les D mains. » Le licteur s'approche et saisit la corde, quand Horace, sur l'avis de TuUus, interprète clément de la loi, s'écrie : « J'en appelle. t> Ainsi la cause fut déférée au peuple; mais le peuple s'émut en entendant le vieil Horace déclarer que la mort de sa fille était juste, qu'autrement, en vertu du droit paternel, il aurait châtié son fils. Il suppliait les Romains de ne pas le dépouiller de tous ses enfants, lui qu'ils avaient vu naguère riche d'une si belle famille, puis il embrassait son fils et montrait les dépouilles des Curiaces suspendues à ce que l'on appelle encore aujourd'hui le piher d'Horace : « Romains , s'écriait-il , pourrez-vous » voir celui que vous regardiez tantôt s'avançant en » triomphe et paré des trophées de la victoire, pour- » rez-vous le voir sous le poteau , lié , battu de verges, » supplicié? Les Albains eux-mêmes supporteraient-ils » un si monstrueux spectacle? Va, licteur, attache ces » mains qui viennent de gagner , à la pointe de l'é- D pée, un empire pour Rome; va, couvre la tète du » sauveur de Rome , suspends-le à l'arbre fatal , frappe ! » Que ce soit, si tu le veux, dans l'enceinte de ces ï murailles , mais devant ces trophées et ces dépouil- T> les; que ce soit hors de l'enceinte, mais entre les » tombeaux des Curiaces. Où le conduirez-vous pour j> que les monuments de sa gloire ne le vengent pas » de toute la honte de son supplice? » Le peuple se laissa fléchir par les larmes du père et par l'intrépidité
du fils. Il fit grâce, plus entraîné par son admiration pour le courage que convaincu de la bonté de la cause. »
Voilà la vraie tragédie. Elle était tout entière dans l'histoire; il n'y avait qu'à l'en dégager. Horace est sérieusement menacé par la loi; déjà la main des licteurs s'est approchée de lui; il n'a plus cette vaine arrogance que Corneille lui fait conserver jusqu'au bout, il baisse la tête, comme il lui convient, et il n'est sauvé que par son père, qui lui fait un rempart de ses bras et de ses larmes. Il n'est pas jugé, il est enlevé à la justice par ce père qui n'a plus d'enfants et à qui Rome doit tout. N'eût-il pas été beau de voir le vieil Horace de Corneille emmener en triomphe son dernier fils? On le lui eût souhaité plus volontiers encore qu'à celui de Tite-Live. Le qu'il mourût méritait bien celte récompense.
Ainsi Corneille a gâté la légende en la remaniant. Mais n'a-t-il pas compris tout ce qu'elle renfermait de trésors poétiques? Pourquoi y a-t-il touché d'une main si malheureuse?
Il y a plusieurs raisons à en donner. Quelques-unes proviennent de la nature même du génie de Corneille. Vous pourrez les deviner aisément, lorsque nous chercherons dans une leçon prochaine à caractériser ce génie, qui fut grand, mais incomplet. D'autres se rattachent soit à la nature du sujet, soit aux circonstances dans lesquelles se trouvait Corneille lorsqu'il écrivit Horace.
Le procès d'Horace , tel que nous le raconte Tite- Live, est un procès démocratique. Le peuple romain fait les fonctions de juge. Corneille, élevé dans la so-
- ilO — ciété du XVII® siècle et nourri des idées de son tenips, n'eût pas pu, et probablement n'eût pas su mettre sur le théâtre une telle scène. Ces mœurs lui étaient étrangères; il n'aurait pas réussi à les rendre et, y fût-il parvenu, le public n'aurait pas compris. A cet égard le sujet, quoique admirable en soi, n'était pas bien choisi pour l'époque. Il devait subir une transformation forcément malheureuse. C'est ce qui est arrivé. Le roi a remplacé le peuple comme juge; le procès a pris un caractère plus régulier et par là même plus froid : une séance de tribunal peut faire une bonne scène de comédie, comme dans les Plaideurs, mais non pas une belle scène de tragédie. Enfin , les héros, tout en conservant leur énergie et leur patriotisme , se sont dépouillés de leurs mœurs républicaines. Corneille en a usé avec la famille d'Horace comme avec celle de don Diègue, il l'a rendue docile et royaliste. Voyez la manière dont s'exprime le jeune Horace :
A quoi bon me défendre?
Vous savez l'action, vous la venez d'entendre; Ce que vous en croyez me doit être une loi. Sire, on se défend mal contre l'avis d'un roi; Et le plus innocent devient soudain coupable, Quand aux yeux de son prince il parait condamnable ; C'est crime qu'envers lui se vouloir excuser : Notre sang est son bien, il en peut disposer; Et c'est à nous de croire, alors qu'il en dispose, Qu'il ne s'en prive point sans une juste cause.
Evidemment le théâtre où les héros des premiers temps de Rome devaient parler ainsi n'était pas préparé à recevoir la scène du jugement d'Hoi^ace.
En second lieu, il faut se rappeler qu'avant d'écrire