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Horace, Corneille avait fait jouer le Cid, et que cette œuvre , applaudie du parterre , avait soulevé un des plus grands orages dont l'histoire littéraire de la France fasse mention. Mairet et Scudéri avaient attaqué violemment Corneille , et lui avaient reproché soit d'avoir , contre toute bienséance , produit sur la scène une fille dénaturée, qui épouse le meurtrier de son père, et qui débite, selon Scudéri, des maximes dignes d'une prostituée, soit d'avoir manqué de jugement dans la conduite de sa pièce et en particulier de n'avoir point observé l'unité de lieu. L'Académie, en exposant, par l'organe de Chapelain , ses sentiments sur le Cid, ne répondit pas tout à fait à l'attente de Scudéri; mais elle déclara qu'à ses yeux aussi le sujet n'était pas bon au point de vue moral , et que le Cid était une pièce mal disposée. Elle blâmait en particulier la violation de l'unité de lieu. Ce jugement sévère, moins sévère pourtant que ne l'eût désiré RicheHeu et par là honorable pour l'Académie, fit une grande impression sur Corneille qui était timide comme un enfant et susceptible comme un grand homme méconnu. Après avoir irrité ses critiques, il les avait bravés; mais cela lui avait mal réussi. Il jugea plus sage d'éviter, à l'avenir, de leur donner prise. Or, pour suivre dans le dénouement d'Horace le récit de Tite-Live, pour en dérober toute la poésie, il aurait dû violer de nouveau l'unité de lieu en transportant la scène sur la place publique , faire paraître la multitude sur le théâtre et fouler aux pieds toutes les convenances en représentant un jugement populaire. C'était susciter un orage semblable au précédent; c'était se mettre sur les bras Arislote et Hein-
— H2 — sius, les deux législateurs en titre de l'art dramatique, l'Académie et Richelieu lui-même, avec qui Corneille essayait de se réconcilier en lui dédiant Horace. Il recula. Soit qu'il eût conscience de ce qu'il faisait, soit qu'il fût dirigé par un de ces instincts que l'on ne raisonne guère , mais qui n'en sont que plus sûrs , il mit tous ses soins à régulariser son sujet.
Malheureusement le sujet n'était pas susceptible d'une régularité parfaite. Il est entré dans le moule convenu , mais en perdant une partie de ses plus précieuses beautés.
Telle qu'elle est, la tragédie à' Horace nous laisse entrevoir le dessin d'une œuvre grandiose, qui pourrait prendre place parmi les poèmes dramatiques les plus riches et les plus beaux. Mais ce dessin n'a pas été suivi jusqu'au bout. Le poète semble avoir reculé devant le plan hardi qu'il avait entrevu. En l'exécutant il l'a rappetissé. La façade est achevée, et certes elle est haute et fière ; mais il ne faut pas faire le tour de l'édifice pour en admirer les autres parties.
LEÇON QUATRIÈME Le génie de Corneille.
Messieurs ,
Après de longs tâtonnements en apparence stériles, Corneille avait enfin trouvé sa voie et pris son essor. Le Cid est demeuré l'un de ses chefs-d'œuvre. Il a pu écrire telle pièce dont l'ensemble est à tout prendre plus satisfaisant; il a pu aussi atteindre à des beautés plus fortes encore, plus corneil Hennés; mais le Cid a un charme de jeunesse et de verve que rien n'a effacé. L'Académie avait déjà remarqué qu'un agrément inexplicable se mêle à tous ses défauts.
Horace, joué trois ans plus tard, donna la mesure de Corneille dans le genre héroïque, et témoigna d'efforts réels, quoique malheureux, en vue de cette régularité, qui manquait au Cid , et dont on faisait la première loi de l'art dramatique.
Il l'atteignit enfin , cette noble régularité, autant du
moins que cela lui était possible, dans la tragédie de Cinna. Cette belle pièce est celle où Corneille paraît avoir le mieux réussi à concilier les exigences de son génie toujours indépendant et un peu sauvage avec celles de la rhétorique du temps. C'est la plus classique de ses œuvres. Nulle part d'ailleurs il n'a répandu plus de poésie. Cinna nous transporte dans un monde oii brille partout cette pourpre des Césars et des consuls dont Chàteaubriant retrouvait l'image dans les teintes du couchant au-dessus des collines romaines. Il vous souvient sans doute du récit de l'assemblée des conjurés.
Là, par un long récit de toutes les misères Que durant notre enfance ont enduré nos pères, Renouvelant leur haine avec leur souvenir, Je redouble en leur cœur l'ardeur de le punir. Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles Où Rome par ses mains déchirait ses entrailles, Où l'aigle abattait l'aigle, et de chaque côté Nos légions s'armaient contre leur liberté; Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves Mettaient toute leur gloire à devenir esclaves; Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers. Tous voulaient à leur chaîne attacher l'univers; Et l'exécrable honneur de lui donner un maître Faisant aimer à tous l'infâme nom de traître, Romains contre Romains, parents contre parents. Combattaient seulement pour le choix des tyrans.
Corneille était dans une bonne veine : à Cinna ^wccéddi Polyeucte , la tragédie religieuse. Elle est écrite dans un style plus familier, ce qui la rend plus touchante sans lui rien enlever de ces beautés mâles, qui sont le triomphe de Corneille.
Voilà les quatre fleurons de sa couronne poétique;
— usée sont les fruits de son génie dans la période de la plus grande force et du plus heureux épanouissement.
Il est facile d'en indiquer^ le trait orig^inal et saillant.
Il y a dans l'homme une puissance que l'on appelle la volonté. A la prendre isolément la volonté est une force aveugle, un levier, c'est-à-dire une masse qui reste inerte aussi longtemps qu'on ne l'emploie pas, et il faut pour l'employer bien des choses réunies. Elle est mise en œuvre par les sentiments et les passions ; l'exercice en est réglé par l'intelligence. Elle sert à vaincre les obstacles que nous rencontrons toujours, quel que soit le but que nous nous proposions d'atteindre.
Tantôt les obstacles à l'accomplissement de nos vœux viennent du dehors : Rodrigue et Chimène s'adorent; mais une querelle malheureuse, à laquelle ils sont étrangers, sépare violemment leurs familles. Le destin se place entre eux. Œdipe est un homme qui ne demande, comme les autres, qu'à vivre et à jouir de l'existence. Sans le savoir il tue son père. Dès lors il est voué à la vengeance des dieux; il n'a plus ni trêve, ni repos; partout il rencontre un ennemi invisible, la fatalité, qui se dresse devant lui et lui barre tous les chemins de la vie.
Tantôt les obstacles surgissent à l'intérieur et la lutte s'engage entre des passions rivales. L'homme n'est pas une machine dont toutes les pièces marchent d'accord; c'est un monde et il y a place dans son âme pour mille combats. Titus adore Bérénice; mais il sent ce qu'exige la dignité de l'empire et il ne veut point déroger. Qu'est-ce qui sera le plus fort , son amour pour la reine juive ou le respect qu'il se doit à lui-même ? Phèdre
brûle pour Hyppolite; elle sait que son amour est un crime; elle le condamne et elle y résiste en appelant à son secours tout ce qui lui reste de sentiments vertueux. Il y a guerre chez elle, guerre à mort entre une passion violente et les sages principes qu'elle a sucés avec le lait de sa nourrice , et qui , sanctionnés par sa conscience, sont devenus une partie d'elle-même.
Presque toujours ces deux sortes de luttes sont réunies et marchent de front. L'abîme creusé entre ChimèrKî et Rodrigue est rendu mille fois plus profond par l'horreur naturelle qu'éprouve Chimène en présence du meurtrier de son père; elle adore Rodrigue et elle ne saurait le voir sans frémir : l'obstacle extérieur en a fait naître un au-dedans. Phèdre triomphe de ses scrupules ; mais Hyppolite refuse de répondre à sa flamme : quand l'obstacle intérieur a été vaincu, il s'en est dressé un autre au dehors.
C'est toujours un spectacle saisissant que de voir l'homme , armé de volonté , de raison et de passion , lutter contre les puissances qui s'opposent à la réalisation de ses désirs, surtout lorsque ces puissances ont un allié secret dans son cœur, et qu'il est à la fois en guerre avec le monde et en guerre avec lui-même. Cette lutte dont les aspects varient à l'infini , selon les temps, les mœurs, les caractères et les croyances, est le thème éternel sur lequel travaille la poésie dramatique , le canevas sur lequel brode la fée.
La plupart des poètes l'ont envisagée d'un œil triste. Dans leurs drames , l'homme apparaît comme le jouet du destin ou comme la triste victime de ses propres déchirements. Oedipe et Prométhée dominent la scène
grecque. Phèdre est le type le plus saillant du théâtre de Racine, et, dans celui de Shakespeare, il n'y a pas de figure plus marquée que celle d'Hamlet. Or qu'estce qu'Hamlet, sinon l'homme qui se consume lui-même? II y a dans son cœur une place pour tous les sentiments, et une place dans son esprit pour tous les doutes, si bien que l'immobilité, ou plutôt une hésitation perpétuelle en face d'une grande tâche à accomplir, est le résultat final du choc de tant de passions et de tant d'idées dans une âme trop faible pour les contenir et les maîtriser.
Cherchez les mots les plus célèbres, les mouvements les plus admirés dans la tragédie grecque et dans celle de Racine ou de Shakespeare , et vous verrez que ce sont à l'ordinaire des cris d'impuissance ou de détresse, comme le mot de Phèdre : Ils s'aimeront tovjoxrs, ou comme celui de Macdufî : // n'a point d'enfants. ' Corneille a suivi une voie toute contraire. Ses héros luttent contre la destinée avec un courage que rien n'ébranle, et ils triomphent à l'ordinaire. L'émotion que produisent les pièces de Racine et de Shakespeare ressemble à celle que produit la vue d'une nacelle battue par les flots et à chaque vague sur le point de sombrer. Celle que font naître les tragédies de Corneille est d'une tout autre nature. On dirait un rocher de granit, contre lequel les flots viennent l'un après l'autre se heurter, et qui les renvoie à la mer avec un calme superbe. Les héros de Corneille sont inaccessibles à la faiblesse. Parce qu'ils sont hommes, ils peuvent être brisés, mais ils ne peuvent pas être vaincus.
Il y a un rapport frappant entre la poésie de Cor-
neille et la philosophie de Descartes, son contemporain. Descartes fait reposer toutes choses sur la conscience du moi; il commence par s'affirmer, passez- moi cette expression qui sent l'école : Je pense, dit-il, donc je suis. N'est-ce pas là précisément la traduction philosophique du fameux mot de Médée :