Où Beaumarchais placera aussi le Barbier eA son Mariage
Aujourd'hui encore, je crois, peu de spectateurs, à la représentation, s'aperçoivent de cette licence. Alexandre Dumas père, dans Angèle, ne se gêne pas pour mettre l'Escurial à Madrid. Or l'Escurial en est à quinze lieues. « Les poètes, dit Horace, peuvent tout oser. » Shakspeare en a fait bien d'autres : n'a-t-il pas mis un port de mer en Bohême?— Ce qui est intéressant, c'est d'examiner les raisons qui ont poussé Corneille à ces licences et qui l'ont forcé de recourir à de tels artifices. C'étaient précisément ces fameuses règles de l'unité de temps et de heu. S'il avait pu changer de lieu tout à son aise, comme le poète espagnol, et s'il n'eût pas été enfermé dans les vingt-quatre heures, Corneille n'eût pas eu besoin de donner ces entorses à la géographie et à l'histoire. N'accusons donc pas le poète, mais les règles absurdes dans lesquelles il était serré et mis à la gêne. Encore, malgré tant d'inventions et tant d'efforts pour s'y ajuster de son mieux, y a-t-il quatorze changements de lieu: trois dans chacun des deux premiers actes, deux dans chacun des deux suivants, quatre dans le dernier. Ainsi, à l'endroit même où nous sommes, au milieu du troisième acte, le lieu change sans qu'on le dise: les dernières scènes que nous avons vues, le grand duo pathétique entre Chimène et Rodrigue, se passaient dans la maison du comte de Gormas, — qui déjà n'était plus le même lieu que celui des actes
précédents, car auparavant on était au palais du Roi, et on avait été déjà d'abord dans la maison du comte, aux premières scènes de la pièce ; — tout à coup nous sommes transportés dans une place publique. Il lait nuit : le vieux Don Diègue cherche sou fils, qu'il n'a point revu depuis le duel. Vous vous rappelez que Rodrigue, après avoir tué le comte, a couru à la maison de Chimène, pendant que celle-ci était allée trouver le Roi et que Don Diègue de son côté se jetait aussi aux pieds du prince en demandant la grâce de son fils. A présent donc il cherche partout ce fils qui lui a rendu l'honneur et qu'il a hâte d'embrasser. On peut s'étonner d'abord qu'il le cherche par les rues, dans l'ombre : il risquait de l'y chercher longtemps ; mais songez que, si Rodrigue était rentré dans la maison de son père, il pouvait y être arrêté par ordre du Roi ; au contraire, dans la maison de Chimène, quelque paradoxal que cela puisse paraître, il était en sûreté plus que partout ailleurs : comment les gens du roi se seraientils avisés de chercher le meurtrier dans la maison même du mort? De sorte que l'objection, si grave cependant, qu'on a élevée contre celle « visite » de Rodrigue à Chimène (le mot est de Corneille), est bien loin, d'être sans réplique, — outre que cette visite donne lieu à l'admirable scène que nous avons étudiée.
Rodrigue vient donc de quitter Chimène, et, marchant dans les rues, au milieu de la nuit^ ren-
contre, — par un heureux hasard, on peut le dire,
— son père qui le cherchait. — Dan? l'auteur espagnol, qui n'est pas gêné par les unités de temps et de lieu, les choses sont arrangées avec plus de vraisemblance : le père, en envoyant le fils se battre, a eu soin de lui indiquer un lieu précis et écarté oii il pourrait le retrouver après ; chose naturelle: lorsqu'il s'agit d'un duel, on pense aux suites qu'il peut avoir, et on prend ses mesures. — Le père, chose naturelle encore, arrive le premier au rendez-vous, attend et s'inquiète. Enfia il entend le galop d'un cheval : situation et monologue saisissants. Mais Corneille eût-il pu et osé faire entendre ce galop de cheval, détail bien réaliste pour la scène française de ce temps-là? D'ailleurs il eût craint d'avertir par là les spectateurs du changement de heu, qu'au contraire il essaye d'escamoter,
— il l'avoue dans son Examen et dans son Discours s«r le Poème dramatique, d'une naïveté si ingénue. Il a donc été réduit ù nous représenter Don Diègue errant par les rues et cherchant vaguement son fils, sans beaucoup de chances de le rencontrer. Il le rencontre cependant.
Ici encore se trouvent des touches familières et naïves, qui maintiennent toujours la variété libre et romantique de la tragi-comédie. Don Diègue, ce vieillard illustre, ce héros, dit avec une simplicité et une bonhomie pareilles à celles de Corneille luimême :
Tout cassé que je suis, je cours toute la ville :
Ce peu que mes vieux ans m'ont laissé de vigueur
Se consume sans fruit à chercher ce vainqueur.
A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre,
Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre:
Et mon amour déçu par cet objet trompeur
Se forme des soupçons qui redoublent ma peur :
Je ne découvre point de marques de sa fuite;
Je craifts du comte mort les amis et la suite;
Leur nombre m'épouvante et confond ma raison ;
Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison...
Justes Cieux! me trompé-je encore à l'apparence,
Ou si je vois enfin mon unique espérance?
C'est lui ! n'en doutons plus ! mes vœux sont exaucés.
Ma crainte est dissipée et mes ennuis cessés !
Rodrigue, enfin le Ciel permet que je te voie!
RODRIGUE
Hélas !
DON DIÈGUE
Ne mêle point de soupirs à ma joie.
Laisse-moi prendre haleine afin de te louer. Ma valeur n'a point lieu de te désavouer : Tu l'as bien imitée, et ton illustre audace Fait bien revivre en toi les héros de ma race ; C'est d'eux que tu descends, c'est de moi que tu viens; Ton premier coup d'épée égale tous les miens; Et d'une belle ardeur ta jeunesse animée Par cette grande épreuve atteint ma renommée. Appui de ma vieillesse, et comble de mon heur. Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneuv; Viens baiser cette joue, et reconnais la place Où fut empreint l'affront que ton courage efface...
Mais Rodrigue, à présent qu'il a accompli le sacrifice commandé par l'honneur et le devoir, est
tout entier au désespoir de son bonheur perdu; il repousse, en pleurant, les consolations paternelles;
Ne me dites plus rien; pour vous j'ai tout perdu l Ce que je vous devais, je vous l'ai bien rendu 1
DON DIÈGUE
Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire :
Je t'ai donné la vie, et tu me rends ma gloire;
Et, û'autant que l'honneur m'est plus cher que le j"nr.
D'autant plus maintenant je te dois de retour.
Mais d'un cœur magnanime éloigne ces faiblesses :
Nous n'avons qu'un honneur, il est tant de maîtresses I
L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir.
« Tant de maîtresses ! » voilà bien un mot de vieillard, — et une nouvelle touche de tragi-comédie. — Aux yeux de Rodrigue, il n'existe qu'une maîtresse au monde, et qu'une femme sous le ciel 1
Pour ranimer ce jeune héros et le relever du fond de l'abîme, son père sent qu'il n'est rien de tel qu'une nouvelle occasion de gloire. Justement il la lui apporte : les Maures d'Afrique s'apprêtent à surprendre la ville pendant la nuit, à la marée montante ; il s'agit d'aller les surprendre eux-mêmes et les arrêter au passage, avec tout ce que nous avons d'amis :
Là, si tu veux mourir, trouve une belle mort !
Mais plutôt reviens-nous vainqueur. Et, habilement, le vieillard ajoute ce dernier argument qui, si Rodrigue pouvait hésiter, le déciderait :
lOG LE ROMANTISME DES CLASSIQUES
Force par ta vaillance Le monarque au pardon, et Chimène au silence ; Si tu l'aimes, apprends que revenir vainqueur C'est l'unique moyen de regagner son cœur.
Grâce à cet épisode et à cette heureuse péripétie. — dont l'invention, il faut le dire, appartient à Guillem de Castro, — et grâce à la victoire de Rodrigue sur les Maures, sa situation si tragique et si sombre va commencer à s'éclaircir.
Le drame espagnol qui n'est gêné ni par l'unité de lieu, ni par l'unité de temps, présente, ici encore bien plus de vraisemblance, et aussi d'agréable va riété : il y est question, non d'un débarquement mais d'une incursion des Maures des frontières, qui ont fait une razzia et qui emmènent des prisonniers il s'agit de leur couper la retraite, de leur reprendre le butin et de les exterminer. Pour cela, il faut, sans tarder, se mettre à la tête de cinq cents amis et parents, déjà convoqués et rassemblés à cet effet. — Dans la pièce de Corneille, ces cinq cents amis sont venus chez Don Diègue pour mettre leur épée à son service dans sa querelle avec le comte : c'est beaucoup d'amis et bien des offres de service pour un simple duel :
Mon bonheur a permis Que j'ai trouvé chez mol cinq cents de mes amis, Qui, sachant mon aû'roni, poussés d'uu même zèle, Se venaient tous offrir à venger ma querelle.
A ce passage, le spectateur, lorsqu'il est attentif, ne peut s'empêcher de sourire.
Dans la pièce espagnole, l'expédition contre les Maures, si prompte et si rapide quelle soit, doit durer au moins plusieurs jours : on assiste au brillant départ du jeune Rodrigue, déjà illustré par son duel avec le comte de Gormas; on voit et on entend son courtois entretien avec l'Infante, qui rêve au balcon de son palais d'été; on a là d'agréables scènes, de jolis raotiis, et même un mélange de comique, une pointe de grotesque, ce berger, qui, à la vue des Maures ravageant la plaine, s'enfuit dans la montagne, au plus haut des rochers, et qui, le combat terminé, ayant assisté à la victoire de Rodrigue et à ses grands coups d'épée sur les infidèles, s'écrie : « Par ma foi ! il y a plaisir à les voir comme cela de loin ! Les spectacles de cette espèce doivent être regardés de haut. »
Cela, c'est le romantisme pur : le comique ou le grotesque alternant avec l'héroïsme. Corneille a dû se contenter de nuances moins heurtées ; mais il a su pourtant tirer des effets 1res heureux de ces touches l'amilières, intimes, naïves de ces scènes de demi-caraclère et de quasi -comédie, qu'il a fondues si naturellement, si agréablement, avec les scènes grandioses et sublimes; à tel point que cette tragi-comédie, envisagé-e de ce c<jté-là, pourrait s'appeler, si l'on voulait : le Mariage interrompu, quoiqu'elle soit , en môme temps , un fragment d'épopée immense, et que le poète nous transporte, comme de plain-pied et sans effort, sui' les sommets
408 LE ROMANTISME DES CLAaSiÛLES
les plus tragiques, et nous élève, sans perdre terre, dans les régions de l'idéal.
Rodrigue, non content de repousser l'invasion des Maures, les met en déroute, s'empare de deux de leurs rois, qui, désarmés, le reconnaissent poui Cid, ou Seigneur *. Par cette victoire il sauve le royaume : comment le Roi, après un tel service, pourrait-il le punir ? Aussi lorsque Chimène, par devoir, par point d'honneur filial, reviendra réclamer justice, lui répondra-t-il avec grandeur et avec esprit :
Les Maures en fuyant ont emporté son crime.
La reconnaissance du Roi envers Rodrigue doit être d'autant plus grande qu'averti de l'approche de l'ennemi, ce monarque comme on n'en voit guère, mais comme on en a vu pourtant, avait pris très peu de précautions, et laissait fort bien surprendre sa ville, si Rodrigue et son père et leurs « cinq cents amis » ne se fussent trouvés là fort à propos, d'une manière inespérée et inespérable sans l'occasion tout à fait fortuite de cette affaire avec le comte et de ce soufiQet à venger. Mais tout est bien qui finit bien.
Ce beau récit épique de l'expédition nocturne des Maures surpris quand ils venaient surprendre, de la bataille et de la victoire, appartient à Corneille, et il est admirable,
i. Cid ou Sidi.
On raconte que, dans un théâtre d'Italie, au moment où l'acteur faisait le récit d'une bataille, quelques spectateurs crièrent qu'on levât la toile du fond et qu'on leur fît voir la bataille elle-même. Ce serait là, en effet, le procédé tout à fait réaliste ; c'est celui qu'on a essayé parfois dans nos grandes pièces militaires. Il agit par le choc violent dont il frappe les sens. Les coups de fusil, les coups de canon, les tambours, les trompeltes, l'infanterie, la cavalerie, les drapeaux qu'on agite, les chants patriotiques, la musique et les fanfares, tout c^la dans un beau décor, et avec une beUe mise en scène bien réglée, saisit à la fois par les yeux, par les oreilles, par tous les sens, la masse des spectateurs, et agit nécessairement sur le système nerveux d'abord, sur l'imagination ensuite ; je ne lais pas difficulté d'en convenir. Toujours est-il que, pour des esprits cultivés, un récit comme celui de la bataille du Cid, dans la pièce de Corneille, ou comme celui de la bataille de Salamine dans les Perses d'Eschyle, présente un intérêt bien autre, un intérêt tout de pensée et d'héroïsme, où l'imagination supplée aux sens, — ce qui est le procédé de l'art véritable. L'art n'est pas un trompe-l'œil ; c'est une certaine idéalisation de la réalité ; c'est le fait ramené à l'idée, c'est la matière ramenée à l'esprit.
Toutefois je conviendrai volontiers que dans notre théâtre du xyii** siècle en général, sous l'iu- !• 7
llO LE ROMANTISME DES CLASSIQUES
fiuence d'une noble philosophie, il y a peutêtre excès dans le sens spiritualiste; on sacriiie d'une manière un peu trop absolue le mouvement extérieur aux mouvements de l'âme. C'est le contraire du théâtre anglais et du théâtre espagnol.
Ici, par exemple, dans Guillem de Castro, deuxième journée, scène V, nous avons un rapide tableau de guerre dans les montagnes : un roi maure, traînant après lui son butin et ses captifs, est arrêté et fait prisonnier par Rodrigue, qui reçoit son hommage, puis se met à la poursuite de quatre autres rois. Tout se passe sous les yeux du spectateur, moins la mêlée, que décrit le berger poltron monté sur l'arbre.
Tout cela, sans doute, est plus animé qu'un simple récit, il y a plus de mouvement, du moins pour les yeux ; comment le nier? Reste à savoir si ce mouvement matériel est d'un aussi grand effet et élève autant les âmes que le récit suivant ;
Nous partîmes cinq cents; mais, par un prompt renfort, Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port ; Etc.
Ou a dit avec esprit que le grand Condé ne devait pas raconter autrement la bataille de Rocroî. Et, à propos de cette parole piquante, nous pourrious comparer au récit du Cid la
LE ROMANTISME DES CLiSSIûUES Hl
tableau de cette bataille, tel que l'a donné Bossuct dans l'oraison funèbre du Prince. A ceux d'entre vous qui auront du loisir je propose trois beaux sujets d'étude, la comparaison de ces trois grandes i)ages, animées du souffle de la poésie et de l'éloquence : la bataille de la flotte athénienne contre la flotte perse dans Eschyle, celle du Cid dans Corneille, et Gondé peint par Bossuet dans la bataille de Rocroi.
Après ce grand récit épique, Corneille, par un heureux contraste, et avec une agréable variété, ramène tout à coup une scène de tragi-comédie. Chiraène, obstinée dans le devoir de venger son père, vient une seconde fois demander justice au Roi, tout en souhaitant au fond du cœur et malgré elle de ne pas l'obtenir ; car elle ne peut s'empêcher d'adorer plus que jamais ce jeune héros dont elle demande la tête. Le Roi alors, un gentil petit roi de comédie, pour éprouver Chimène, s'avise, — comment dire autrement? — de lui jouer un tour. Il lui dit donc qu'il n'y a plus lieu de poursuivre Rodrigue, qui a été tué dans le combat. Aussitôt la pauvre Chimène pâlit et va se trouver mal. L'épreuve a réussi. Remarquez, je vous prie, que c'est le même moyen dramatique qu'emploiera Molière pour le dénouement du Malade imagùuiire. C'est donc bien un procédé de comédie. Mais cela est conforme au dessein de l'auteur.
L'idée de cet incident est empruntée à la pièce espagnole. Un des gens, qui en a reçu l'ordre, vient annoncer par feinte la mort de Rodrigue ; et il y a un détail touchant : le vieux Don Diègue, en entendant cette nouvelle, qu'il sait cependant n'être qu'une feinte, dit à part soi : « Je sais que la nouvelle est fausse, et pourtant elle me fait pleurer. »
Lorsque Chimène revient à elle, le Roi, en souriant, la détrompe, la rassure :
Non, non, il voit le jour, Et te conserve encore un immuable amour; Calme cette douleur qui pour lui s'intéresse...
Chimène, par dignité, et piquée qu'on lui ait arraché son secret, essaye de faire croire (ceci est également dans l'espagnol) que, si elle a failli s'évanouir, c'était de joie, en apprenant la mort du meurtrier de son père ;
Sire, on pâme de joie ainsi que de tristesse.
Oh ! pour le coup, cette feinte-ci est un peu trop forte, et le Roi le lui dit gentiment:
Tu veux qu'en ta faveur nous croyons Timpossible, Chimène, ta douleur a paru trop visible. . .
Elle insiste, et se débat dans son charmant petit mensonge, avec toutes sortes de subtilités, auxquelles le spectateur prend plaisir, parce qu'elles
expriment la lutte obstinée du devoir filial contre la passion. Ne nous y trompons pas, ce qu'elle demande, ce qu'elle réclame, en bon français, pour les spectateurs du temps de Louis XIII, ce n'est rien de moins que l'exécution de l'Édit terrible contre le duel, Édit qui prononçait la peine de mort *.
Mais, dans cette composition d'ordre mixte, voici le moyen âge lui-mêmo qui va reparaître à son tour. Lorsqu'elle voit enfin que le Roi ni personne n'ajoute loi à ses dires et ne fait droit à ses réclama-tions, alors cette charmante fille s'avise d'une autre invention : le Roi lui refusant justice, elle réclame le jugement de Dieu; elle promet sa main à qui vaincra Rodrigue en combat singulier, et dit au Roi :
1. Vainement Henri IV, en 1602, avait interdit le duel sou3 peine de mort. Plus de huit mille lettres de grâce avaient été accordées en moins de vingt ans à des genlilsliommcs qui en avaient tué d'autres en combat singulier. Richelieu, qui avait vu succomber son propre frère le marquis de Richelieu dans une de ces rencontres sanglantes, flt demander à Louis XIII, par l'assemblée des Notables, de 1626-16:27, le renouvellement de l'édit de Henri IV. Cependant, en 1627, le comte de Chapelle et le duc de ilontmorency-Bouteville, père du célèbre Luxembourg, bravant les édits royaux, tirèrent l'épée, sur la Place-Royale même, contre deux autres seigneurs, dont l'un fut tué dans le combat. Ces « illustres gladiateurs » furent condamnés à mort et exécutés, malgré les prières des plus grands seigneurs pour les sauver (21 juin 1627). « C'est une chose inique, disait Richelieu au Roi, que de vouloir donner exemple par la punition des petits, qui sont arbres qui ne portent point d'ombre ; et, ainsi qu'il faut bien traiter les grands qui font bien, ce sont eux aussi qu'il faut plutôt tenir en discipline. »
A tous VOS cavaliers je demande sa tête.
Oui, qu'un deux me l'apporte, et je suis sa conquête...
J'épouse le vainqueur.
Le Roi hésite à autoriser ce nouveau duel; il finit par y consentir, mais à deux conditions : la première, c'est que ni lui ni la Cour n'y assistera ; la seconde, c'est que, après le duel, Chimène ne demandera plus rien.
Au fond, Chimène se dit que Rodrigue vaincra tout le monde, et qu'alors enfin, ayant épuisé tous les moyens de venger son père, elle sera acquittée, en conscience, de son cruel sacrifice.
Don Sanche. qui, vous vous en souvenez, aime Chimène et lui avait offert déjà ses services et son épée*, se présente aussitôt pour champion : il se battra, et avec quelle joie ! contre ce rival préféré.
Alors Rodrigue, avant cette dernière épreuve, vient faire ses adieux à Chimène ; c'est là le second duo admirable entre les deux amants, au commencement du cinrjuième acte. Cette scène d'éternelle beauté appartient tout entière à Corneille : Rodrigue, pour forcer Chimène à lui ouvrir son cœur, lui déclare que, puisqu'elh s'obstine à vouloir sa mort, il ne compte point se défendre ; il se laissera tuer par Don Sanche. C'est la scène la plus éblouissante de la pièce, qui en contient déjà un si grand
1. En la reconduisant du palais à sa maison, acte III, fcène IL
nombre du pathétique le plus sublime. Cette fois, ftodrigue ne vient pas à la dérobée et lu nuit, comme un coupable poursuivi qui se cache ; il vient en plein jour, tête haute, après sa victoire.
CHIMÈNE
Quoi! Rodrigue? En plein jour !D"oùtevientcetle audace? Va, tu me perds d'honneur; retire-toi, de grâce!
RODRIGUE
Je vais mourir, madame, et vous viens en ce lieu, Avant le coup mortel, dire un dernier adieu : Cet immuable amour qui sous vos lois m'engage N'ose accepter ma mort sans vous en faire hommage.
CHIMÈNE
Tu vas mourir?
RODRIGUE
Je cours à ces heureux moments Qui vont Hvrer ma vie à vos ressentiments.
CHIMÈNE
Tu vas mourir? Don Sanche est-il si redoutable Qu'il donne répjuvaiito à ce cœur indomptable? Qui t'a rendu si fiiible ? ou qui le rend si fort? Rodrigue va combattre, et se croit déjà mort? Celui qui n'a pas craint les Maures, ni mon père, Va combattre Don Sanche, et déjà désespère 1 Ainsi donc au besoin ton courage s'abat !
RODRIGUE
Je cours a mon supplice, et non pas au combat ;
Et ma fidèle ardeur sait bien m'ôtor l'envie,
Quand vous cherchez ma mort, de défendre ma vie.
J'ai toujours même cœur ; mais je n'ai point de bras Quand il faut conserver ce qui ne vous plaît pas.
Il essaye de la faire parler ; mais elle, sans doute, estime qu'elle en a déjà dit assez, trop peut-être, dans la première entrevue, lorsque Rodrigue la sollicitant de même et lui disant qu'il ne peut vivre s'il est hai par elle, elle a laissé échapper le mot charmant : « Va, je ne te hais point. » Elle n'en veut donc pas dire davantage. Mais, d'autre pari, elle ne veut point que son amant se laisse tuer; elle essaye alors de le piquer par l'amourpropre et par l'honneur :
En cet aveuglement ne perds pas la mémoire Qu'ainsi que de ta vie, il y va de ta gloire. Et que, dans quelque éclat que Rodrigue ait vécu, Quand on le saura mort, on le croira vaincu.
— Non, non, de celui qui a défait les Maures, on ne croira rien de tel, répond Rodrigue, qui ne veut point qu'elle se dérobe sous ce prétexte ;
On dira seulement : Il adorait Chimène ; Il n'a pas voulu vivre et mériter sa haine ; Il a cédé lui-même à la rigueur du sort Qui forçait sa maîtresse à poursuivre sa mort : Elle voulait sa tête ; et son cœur magnanime, S'il l'en eût refusée, eût pensé faire un crime» Pour venger son honneur il perdit bon amour. Pour venger sa maîtresse il a quitté le jour, Préférant, quelque espoir qu'eût son âme asservie, Son honneur à Chimène, et Chimène à sa vie.
Alors enfin, poussée à bout, la pauvre Chimène, avec toute la plénitude de la tendresse la plus profonde si longtemps contenue, et de la pudeur la plus délicate vaincue par l'amour le plus noble et le plus élevé, laisse échapper, d'une voix basse, passionnée, pleine et vibrante, ces paroles divines qui récompensent d'un seul coup tant d'adoration :
Puisque, pour t'empêcher de courir au trépas,
Ta vie et ton honneur sont de faibles appas,
Si jamais je t'aimai, cher Rodrigue, en revanche
Défends-toi maintenant pour m'ôter à Don Sanche ;
Combats pour m'affranchir d'une condition
Qui me donne à l'objet de mon aversion.
Te dirai-je encore plus? Va, songe à ta défense
Pour forcer mon devoir, pour m'imposer silence ;
Et, si tu sens pour moi ton cœur encore épris,
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.
Adieu : ce mot lâché me fait rougir de honte.
Et elie se sauve. Et Rodrigue, éperdu de joie, élevant son front jusqu'aux astres, lance à pleine poitrine les paroles flamboyantes qui, dans cette minute céleste, n'ont rien d'excessif et expriment simplement ses sentiments vrais ;
Est-il quelque ennemi qu'à présent je ne dompte?
Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans,
Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillants;
Unissez-vous ensemble, et faites une armée
A combattre une main de la sorte animée :
Joignez tous vos efforts contre un espoir si doux;
Pour en venir à bout c'est trop peu que de vous!
Telle est cette scène immortelle, encore plus belle que la première, chose qui ne paraissait pas possible, et tout entière, ne l'oublions pas de l'iiiventioii de notre poète. Et maintenant» pernicltez-moi de rappeler un second passage de VExamen si ingénu que lui-même fit de sa pièce, cinquante ans après, et d'en détacher quelques lignes : « Kodrigue, dit-il, suit son devoir sans rien relâcher de sa passion ; Chimène fait la même chose à son tour, sans laisser ébranler son dessein par la douleur où elle se voit abîmée par là; et, si la présence de son amant (dans la première des deux entrevues) lui fait faire quelque faux pas (Corneille veut dire le demi-aveu : « Je ne te hais point. »), c'est une glissade dont elle se relève à l'heure même; et non seulement elle connaît si bien sa faute, qu'elle nous en avertit ; mais elle fait un prompt désaveu de tout ce qu'une vue si chère lui a pu arracher. Il n'est point besoin qu'on lui reproche qu'il lui est honteux de souffrir l'entretien de son amant après qu'il a tué son père ; elle avoue que c'est la seule prise que la médisance aura sur elle. Si elle s'emporte jusqu'à lui dire qu'elle veut bien qu'on sache qu'elle l'adore et le poursuit, ce n'est point une résolution si ferme qu'elle l'empêche de cacher son amour de tout son possible lorsqu'elle est en la présence du Roi. S'il lui échappe (dans la seconde entrevue) de l'encourager au combat contre Don Sanche par ces paroles :
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix,
elle ne se contente pas de s'enfuir de honte au même moment, mais, sitôt qu'elle est avec Elvire, à qui elle ne déguise rien de ce qui se passe dans son âme, et que la vue de ce cher objet ne lui fait plus de violence, elle forme un souhait plus raisonnable, qui satisfait sa vertu et son amour tout ensemble, et demande au Ciel que le combat se termine
Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur.
Si elle ne dissimule point qu'elle penche du côté de Rodrigue, de peur d'être à Don Sanche pour qui elle a de l'aversion, cela ne détruit point la protestation qu'elle a faite un peu auparavant, que, malgré la loi de ce combat et les promesses que le Roi a faites à Rodrigue, elle lui fera mille autres ennemis, s'il en sort victorieux. »
Après cette magnifique création, qui est le vrai triomphe de Corneille, viennent, il faut bien le dire, deux ou trois scènes médiocres qui ne servent ([u'à occuper le théâtre en attendant l'issue du duel entre Rodrigue et Don Sanche. — Puis, par un artifice imité de l'espagnol, et un peu atténué seulement, vient encore un moyen de tragi-comédie, une méprise, une équivoque, qui vraiment dure trop longtemps. Au moment oii Don Sanche vaincu apporte, par ordre de Rodrigue, son épée à Chimène ne
i20 LE ROMANTISME DES CLASSIQUES
guise d'hommage, celle-ci croyant qu'il revient vainqueur et que Rodrigue est mort, tué par lui, sans vouloir rien entendre, lui ferme la bouche et s'abandonne à sa douleur et à sa colère. Le Roi avec toute sa cour, survient avant que Don Sanche ait pu placer un mot pour la détromper. N'est-ce pas là de la comédie, et un moyen peu vraisemblable? Mais on excuse l'un et l'autre poète puisque, grâce à ce moyen, Chimène laisse éclater enfin publiquement l'aveu, désormais irrécusable, de son amour :
Sire, il n'est plus besoin de vous dissimuler
Ce que tous mes efforts ne vous ont pu celer.
J'aimais, vous l'avez su ; mais, pour venger mon père.
J'ai bien voulu proscrire une tête si chère :
YoLre Majesté, sire, elle-même a pu voir
Comme j'ai fait céder mon amour au devoir.
Enfin Rodrigue est mort, et sa mort m'a changée
D'implacable ennemie en amante affligée.
J'ai dû cette vengeance à qui m'a mise au jour,
Et je dois maintenant ces pleurs à mon amour.
Don Sanche m'a perdue en prenant ma défense ;
Et du bras qui me perd je suis la récompense?
Sire, si la pitié peut émouvoir un roi,
De grâce, révoquez une si dure loi !
Pour prix d'une victoire où je perds ce que j'aime.
Je lui laisse mon bien; qu'il me laisse a moi-même;
Qu'en un cloître sacré je pleure incessamment.
Jusqu'au dernier soupir, mon père et mon amant.
DON DIÈGUE
Enfin elle aime, Sire, et ne croit plus un crime D'avouer par sa bouche un amour légitime.