LEÇON D'OUVERTURE
Je remercie en premier lieu le Collège de France, en second lieu l'Académie française, qui l'un et l'autre m'ont fait l'honneur de m'clire et de me présenter à l'option de M. le ministre de l'instruction publique; en troisième lieu je remercie M. le ministre lui-même et M. le Président de la République, qui ont daigné ratifier le choix de ces deux illustres compagnies.
Me voici donc revenu vraiment dans mon pays, au pays des lettres et des sciences, et dans leur acropole, sur la montagne sainte, au milieu de cette jeunesse des écoles dont j'ai fait partie, soit comme élève, soit comme maitre, et à laquelle il me semble, malgré tant d'années écoulées, que j'appartiens encxïre, du moins par les idées et par le cœur. 1. 1
Cette chaire est intitulée : Langue et Littérature françaises modernes. Par conséquent, l'une des deux leçons de la semaine, celle du samedi, sera consacrée à la langue; l'autre, celle du mercredi, à la littérature. C'est-à-dire que, le samedi, nous lirons et analyserons les textes, en les accompagnant d'un commentaire historique, littéraire et philologique, selon la méthode très simple et très bonne, qui était celle, par exemple, de M. Boissonade, dont nous suivions le Cours ici autrefois. La différence, c'est qu'il étudiait les textes grecs, et que nous étudierons les textes français; mais le procédé sera le même, autant que possible. Nous nous permettrons, comme lui, les rapprochements et les excursions. Si, par ce procodé, on n'avance pas toujours très vite, on voit cependant beaucoup de pays; et on serre de près la réalité. Or, une des qualités de notre esprit contemporain, c'est un besoin d'information exacte et complète; on veut des faits, et non des phrases. Le document, comme on dit, le document, humain ou autre, triomphe sur toute la ligne; le document, qu'il soit naturaliste ou qu'il soit archéologique, ne tend à rien de moins qu'ù remplacer, qu'à détrôner la littérature et l'art. — Mon Dieu! je ne souhaite point maie mort au document : le document a du bon. Il ne faut pas, toutefois, qu'en fuyant recueil de la vaine éloquence et de la banalité oratoire, on risque de s'enlizer purement et sira-
plcment dans les sables de la philologie. On peut être sérieux sans être ennuyeux ; l'érudition, ce me semble, ne doit exclure ni l'art ni l'esprit. Et « l'esprit, disait M. Bersot, est le don de pénétrer les choses, sans s'y empêtrer ». En d'autres termes, il est bon de remonter aux sources, pourvu qu'on n'aille pas s'y noyer. La philologie doit être, à mon avis, œuvre d'artiste, tout comme la littérature : il y faut aussi du goût et du choix. Henri Heine, daus son livre charmant des Rcisebilder, jette en passant cette jolie esquisse : « Il était encore de très bonne heure quand je quittai Gœttingue, et le savant Eichhorn était certainement encore étendu dans son lit, oii il faisait peut-être son rêve ordinaire : qu'il se promenait dans un beau jardin, sur les plates-bandes duquel il ne poussait que de petits papiers blancs chargés de citations, qui brillaient d'un doux éclat au soleil, et dont il cueillait plusieurs çà et là, qu'il transportait laborieusement dans une planche nouvelle, pendant que les rossignols réjouissaient son vieux cœur de leurs accents les plus doux. »
Ce jardin vous l'avez reconnu: c'est celui de la philologie. — La philologie aura donc son jour, le samedi, auquel je n'ose convier que les humanistes, ceux qui aiment à étudier les textes de près, et à 86 promener dans ce beau jardin tout à loisir. Il me souvient que notre cher maître M. Boissonade, dont je rappelais, il y a un instant, le
très honoré souvenir, ayant pris pour sujet de •son cours de langue et littérature grecques le Dialogue de Platon intitulé: Ion, qui commence par ces mots : « Bonjour, Ion », fit toute sa leçon de début sur ces mots seuls : a Bonjour, Ion * ». Je ne vous promets pas d'être aussi érudit : je craindrais de ne pas semer dans mon érudition autant d'agrément que M. Boissonade en avait dans la sienne. Il n'est permis qu'à des maîtres célèbres de prendre ainsi parfois le chemin des écoliers. — Voilà pour la philologie.
Quant à la littérature, elle aura également son jour: le mercredi. Un vaste champ lui est ouvert. Nous avons à choisir entre quatre siècles, dont chacun, y compris le nôtre,' a sa beauté et sa grandeur. La turbulente fécondité du xvi% Rabelais, Calvin, d'Aubigné, Montaigne, Ronsard ; la richesse et la variété du xvn^, en ses deux aspects : l'un bouillonnant des restes de la Fronde, l'autre apaisé, réglé, rangé sous le niveau du pouvoir absolu de Louis XIV et de BoiJeau ; je xvni^ siècle, explosion de la liberté reconquise, et de la licence ; fournaise d'idées nouvelles et hardies, volcan d'oîi jnillit la Révolution ; le xix^, grand par la poésie, par l'histoire, par la critique, par le roman, par le théâtre : quelle éclosion, quelle forêt d'œuvres gplendides ! De ces quatre siècles lequel choisir ?
1. Il est vrai qu'en grec cela fait trois mots au lieu de deux; XaïpE, (ô Icov.
Tous quatre, à Ja vérité, ont été déjà étudiés, décrits, analysés, par des maîtres illustres ou par des critiques émiiients; mais, comme le taisait remarquer M. Doudan, « les hommes ont sans cesse besoin qu'on leur renouvelle les formes de la vérité: ils ne comprennent plus ce qu'ils ont entendu trop longtemps ». A ce compte, on peut trouver là une raison de reprendre un sujet déjà traité. Soit qu'on chante sur un air nouveau la vieille chanson, soit qu'on mette sur un air ancien une chanson nouvelle, cela déjà peut raviver l'intérêt. Le mieux serait, j'en conviens, que tout fût nouveau, l'air et la chanson ; mais un si heureux privilège n'est donné qu'à un petit nombre.
Une autre raison qui ne m'est point purement personnelle, qui vous regarde, vous aussi, peut nous donner quelque espoir. Il arrive que les années en s'écoulant renouvellentlespointsde vue, et que l'observation attentive, grâce à ce bénéfice du temps, peut encore trouver quelque chose. L'étude directe, précise, consciencieuse, l'exactitude et la sincérité, ont des ressources imprévues. 11 n'est pas nécessaire que les œuvres qu'on étudie soient nouvelles, lorsque le public est nouveau. De même que, dans un portrait, la nature de l'artiste se combine avec celle du modèle, de sorte qu'on y trouve à la lois quelque chose de l'un et de l'autre, et que, plus est vigoureux le génie ou le tempérament du peintre, plus intense est cette combinaison, cette complexité.
ce mariage des deux natures, cette harmonie, — ■ exemple, le Portrait de Charles /", parVanDyck, . — de même chaque génération survenante, involontairement et sans le savoir, mêle ses propres impressions aux œuvres de génie des siècles passés, soit en littérature, soit en peinture, soit en musique, et cela donne lieu à des effets nouveaux, que n'ont pas prévus les auteurs eux-mêmes. Vous entendez ce que je dis, pour l'avoir souvent éprouvé : l'écrivain, le peintre, le musicien, — celui que vous voudrez, — a mis dans une œuvre son esprit, son cœur, sa nature, son tempérament ; le public ensuite, et chaque nouveau public, de génération en génération, en présence de cette œuvre dont il reçoit l'effet, y mêle ses propres impressions, d'où se produit un effet en retour, qui jaillit de sa nature à lui. II se met dans cette œuvre comme l'auteur s'y est mis : de là une combinaison nouvelle; et ainsi de suite, de siècle en siècle. Nos âmes, aimantées par le génie et attirées par lui, mêlées à lui, sont fécondées par lui d'abord, et ensuite, si l'on ose ainsi parler, le fécondent à leur tour, en découvrant ou en ajoutant dans ses œuvres des effets nouveaux, auxquels lui-même n'avait pas directement songé, et qui ne pouvaient se produire que par la combinaison de tel ou tel siècle survenant, gros de ses éléments inédits et riche de ses complexités nouvelles. Telle est la mutuelle lécondation, réciprocité de la vie. Ainsi
je serais tenté de dire que l'humanité tout entière travaille aux cliefs-d'œuvre, longtemps avant et longLemps après l'artiste qui les proiuit. Cela ne diminue point la gloire de celui qui les signe; bien! au contraire ! Voilà comment, à mesure que l'on s'éloigne, soit dans l'espace, soit dans le temps, le point de \ue se modilie ; de sorte que les œuvres des siècles passés présentent aux générations successives des aspects toujours nouveaux, qui rajeunissent la critique.
Les admirateurs de la Bible, d'Homère, de Dante, de Shakspeare, ceux de Haydn, de Mozart, de Beethoven, y décomTent sans cesse des choses nouvelles, qui ne sont pas toutes de fantaisie pure, que l'auteur, dis-je, n'a pas prévues, mais qu'il ne désavouerait pas, — comme il arrive lorsque les bons comédiens interprètent à l'auteur dramatique son propre ouvrage et le créent une seconde fois. — En d'autres occasions, j'en conviens, le poète, le musicien, ou le peintre, pourrait être quelque peu étonne : Rembrandt, par exemple, ne serait-il pas surpris, et un peu désappointé, j'imagine, en voyant que son chef-d'œuvre, dont l'action se passe fin plein jour, et dont la scène ne nous présente pas un seul luminaire, ni torche, ni flambeau, ni lanterne, est appelé universellement la Ronde de nuit ? Cela prouve, une lois de plus, que chacjue peintre voit d'une certaine façon, sent la lumière et les couleurs à sa manière, et que chaque sper-
tateur, à son tour, voit le tableau avec ses yeux à lui, avec sa façon de sentir, avec son daltonisme particulier, soit du corps, soit de l'âme ; et chaque public aussi, et chaque siècle ; de telle sorte que, après que la nature s'est, pour ainsi dire, réfractée dans les yeux et dans la pensée de l'artiste, l'œuvre de celui-ci se réfracte dans les yeux et dans le sentiment du public, et de tous les publics successifs, sous des angles toujours nouveaux.
Voltaire, et c'est Victor Hugo qui en fait la remarque, « Voltaire, si grand au xvni^ siècle, est plus grand encore au xix^... De sa gloire il a perdu le faux et gardé le vrai... Diminué comme poète, il a monté comme apôtre... Le xvni^ siècle voyait son esprit; nous voyons son âme. »
De même on peut trouver, dans le xvii^ siècle, des aspects qui sont devenus nouveaux par l'opposition du XIX® siècle, et que je suis tenté de grouper sous ce titre : le Romantisme des Classiques.
j'aurais eu grande envie de prendre tout de suite pour sujet l'histoire du Romantisme lui-même et la littérature du xix® siècle ; mais mon regretté prédécesseur, M. Paul Albert, avait commencé cette histoire : c'est une des raisons pour lesquelles je préfère n'y arriver que plus tard.
Je prendrai donc tout simplement, pour commencer, une partie de la littérature du xvii® siècle,
et j'essayerai de renouveler ce sujet en le préseatant dans le cadre et sous le jour que je viens de dire. Assurément, il n'y a plus ni classiques ni romantiques ; depuis longtemps la bataille est Unie ; mais on peut encore employer, dans la langue de la critique littéraire, les noms qui ont servi autrefois de drapeaux, surtout si c'est pour taire voir, comme je vous le propose (et ce sera le sujet, non de ma leçon d'aujourd'hui, mais de mes autres leçons du mercredi), que ceux qu'on appelle aujourd'hui classiques ont commencé par être des romantiques, môme avant que ce nom tut inventé. Je veux dire que ceux que nous admirons le plus aujourd'hui, et qui sont en possession d'une gloire désormais incontestée, furent d'abord, chacuu en son genre, des révolutionnaires littéraires. Et ceux i|ui n'ont pas fait révolution en leur temps n'ont pas survécu, parce qu'ils n'avaient ni assez de relief ni assez de ressort ; ou bien ils ne survivent qu'au second rang, ou au troisième, dans la mesure môme et dans la proportion du plus ou moins d'originalité de leur talent. — C'est la sélection naturelle, le combat pour la vie^ la loi de Darwin appliquée à la littérature : on ne survit invinciblement qu'en raison de sa force ou de son génie, de môme que c'était en raison de cette force et de ce génie qu'on avait commencé par déranger les habitudes d'esprit de ses contemporains, par les scandaliser, par les révolter, par soulever leurs
critiques, lears railleries et leurs injures, en faisant un trou, comme un boulet, dans leurs préjugés, dans leur ancien régime poétique. Il en a été ainsi dans l'antiquité, il en a été ainsi dans tous les temps, parce que cela résulte de la nature des choses.
Eh bien, nos mercredis seront employés à montrer en quoi ceux que l'on appelle classiques furent d'abord des romantiques, tel sera l'un des deux sujets de notre élude. En second lieu, comme tous, ou presque tous, lurent de grands peintres de la vie humaine, raison pour laquelle ils survivent et survivront autant que survivra l'humanité, ce sera une occasion pour nous de nous étudier nousmêmes à leur lumière.
Ne vous semble-t-il pas que ce double sujet, qui d'abord regarde la forme, et qui ensuite pénètre au fond, a de quoi nous intéresser?
Je crois, d'ailleurs, que le sujet n'est pas ce qui importe le plus. Après la compétence du professeur, ce qui importe, quelque sujet qu'il traite, c'est la , conscience et la sincérité qu'il y met : c'est cela qui donne l'accent et le prix à sa parole et à son cours. Le plaisir de dire ou d'écrire ce qu'on croit vrai, quelque prix qu'il en coûte, quand il ne s'agit pas des personnes, mais des idées, est un des plu» vifs que je connaisse, et des plus dignes d'ut.
galant homme. Tant pis pour qiù se le refuse ! C'est h mon sens, le luxe des honnêtes gens. On peut faire li de tout autre luxe, et aimer celui-là avec passion. Pour moi je ne m'en suis jamais privé, et j'espère, en gardant la mesure qui convient, m pas m'en priver encore, ici même.
Fontenelle disait que, s'il avait la main pleine de vérités, il se garderait de l'ouvrir. Moi, j'avoue qu'en pareil cas, et si j'étais absolument sûr que ce fussent des vérités, j'aurais grand'peine à la tenir fermée. Tout ce que la prudence de l'âge a pu m'apprendre, c'est de me contenter d'entr'ojvrir les doigts, — peut-être aussi afin que tout ne s'écliappe pas d'un seul coup et que le plaisir dure plus longtemps. — Le mal, à mon avis, ne vient pas ordinairement des vérités que l'on montre, mais des vérités que l'on cache. C'était aussi l'opinion de Leibniz, qui écrivait dans une de ses lettres : « Je croîs que ce qu'on dit pour blâmer la raison est à son avantage. Lorsqu'elle détruit quelque chose, elle édifie la thèse opposée ; et, brs(iu'il semble qu'elle détruise en même temps les deux thèses opposées, c'est alors qu'elle nous promet quelque chose de profond, pourvu que nous la suivions aussi loin qu'elle peut aller. »
Être sincère, avec autrui et avec soi-même, croire fermement à quelque chose, et agir et parler en toutes circonstances d'accord avec ce que l'on croit,
m'a toujours paru la vraie joie et la vraie force. Que si notre sincérité a le bonheur d'en rencontrer d'autres et de les attirer à soi, cette force nouvelle s'ajoutant à la nôtre est un des grands réconforts de la vie, et nos facultés s'en accroissetit.
De la sincérité dépend, en grande partie, la justesse : ce qui n'est pas sincère sonne faux. Supposez le plus grand talent, — Chateaubriand, par exemple : — lorsqu'il manque de sincérité, lorsqu'il prend un rôle, avec quelque éclat qu'il le joue, il ne nous convainc pas, il ne nous touche pas : nous sentons, si vous me permettez l'expression, qu'il y a une paille dans son génie. Par quoi avait-il débuté, lorsqu'il était inconnu ? par un livre étrange et désordonné, l'Essai sur les Révolutions, commencé à vingt-six ans, publié à vingt-neuf, en 1797, à Londres, pendant qu'il était émigré : livre sceptique, libre-penseur — et même athée, dans une seconde édition préparée qui ne parut point. — Voilà le premier jet de sa pensée, voilà ce qui était sorti de son fond, avant qu'il eût pu concevoir la possibilité d'un rôle politico-religieux, offert par des circonstances nouvelles. Mais ces circonstances s'étant , présentées lui suggérèrent l'idée d'un ouvrage bien différent, qui devait s'intituler d'abord : Des Beautés poétiques et morales de la Religion chrétienne, et de sa supériorité sur tous les cultes de la terre, et qui s'intitula enfin : le Génie du Christianisme. Soit que Chateaubriand eût été converti, comme il l'a
prétendu, par la mort de sa mère et de sa sœur, soit que son compagnon d'exil, Fontanes, homme très délié, qui était en bonnes relations avec le Premier Consul, eût indiqué au jeune écrivain avide de renommée l'à-propos qu'il y aurait à préparer et à lancer un tel livre à la veille du Concordat, toujours est-il que par ce livre Chateaubriand entra dans un rôle nouveau, tout l'opposé du premier. Dès lors son attitude publique, fort peu d'accord avec ses mœurs privées et avec ses anciens sentiments secrets, essaye de se conformer à ce rôle. Il prend dès ce moment un masque, et le porte pendant toute sa vie. De là des discordances, des notes fausses,que tout le prestige du talent ne réussit pas à couvrir. Sainte-Beuve, dans deux admirables volumes, qui sont peut-être son chef-d'œuvre,a merveilleusement percé à jour ce qu'il appelle « cette double et triple écorce ». Il admet, toutefois, dans une certaine mesure, en ce qui regarde le Génie du Christianisme, « sinon la sincérité du fidèle », c'est-à-dire du croyant, a du moins la sincérité de l'artiste et de l'écrivain », — distinction un peu subtile et encore bien sujette à caution !
Benjamin Constant ne l'eût certes pas admise, lui qui écrivait à Fauriel, à propos de cet ouvrage : « Dans les plus beaux passages, il y a un mélange de mauvais goût, qui annonce Tabsence de la sensibilité comme de la bonne loi »
En effet les arguments sont ramassés de ci
de là; quelques-uns pitoyables et ridicules; on sent partout non seulement le peu de solidité de la démonstration, mais encore le manque de sérieux et de respect ; si bien que la cour de Rome elle-même, après avoir, dans le premier moment, complimenté l'auteur pour son intention, finit par désavouer le livre et le mettre à l'in'lex.
Chateaubriand, lorsqu'il eut une fois pris cette attitude pseudo-religieuse, aurait bien voulu pouvoir supprimer son premier ouvrage V Essai sur les Révolutions, non seulement cette deuxième édition athée, qu'il avait préparée au moins par des notes à son usage, mais même la première, assez libre encore dans l'entrecroisement de ses milles fusées bizarres et de ses déclamations téméraires. N'ayant pu y réussir, il crut devoir, à son corps défendant, la comprendre dans l'édition de ses œuvres complètes, en 1826, et alors il l'atténua le plus possible, corrigeant, rétractant, ou même falsifiant son ancien texte ou ses anciennes pensées, essayant de les accommoder à son nouveau rôle de ministre, de personnage officiel, d'homme monarchique et religieux. Et, chose singulière, le public du temps parut se prêter à toutes ces feintises. — Un homme politique qui avait connu Chateaubriand dans sa jeunesse, M. Mole, faisait remarquer que « sa destinée offre l'exemple, peut-être unique, de tout un temps qui se fait le complice et presque le compère d'un écrivain ; qui se prête au rôle
LE ROMANTISME DES CLASSIQUES Ifi
emprunté que cet homme joue pendant près de cinquante ans, et cela sans le démentir un seul instant ».
Je n'aurais pas osé parler avec tant de fermeté, mais je ne suis pas fâché que d'autres l'aient fait pour moi. Sismondi, de son côté, écrit à la comtesse d'AIbany, à propos de l'auteur des Martyrs : « Comme il n'est rien qu'avec effort, comme il veut toujours paraître, au lieu d'être lui-même, SCS défauts sont tâchés comme ses qualités ; et une vérité profonde, une vérité sur laquelle on se repose avec assurance , n'anime pas tous ses écrits. »
Eh bien ! je ne dis pas autre chose, et c'est la démonstration que j'ai promise. Ils sont brillants, ces écrits ; mais ils sonnent creux, parce que la sincérité en est absente.
Au contraire, dans les écrivains que nous nous proposons d'étudier, même quand nous ne partageons pas leurs idées, même quand ces idées nous choquent ou nous révoltent (comme il arrive, par exemple; dans Pascal ou dans Bossuet), elles nous intéressent cependant et nous attachent, parce que nous les sentons sincères. Nous pouvons les combattre, mais nous voyons que nous avons affaire à des hommes convaincus, pour lesquels la parole n'est pas un jeu. Et nous trouvons presque un plus grand plaisir à entendre exprimer d'une manière si juste des sentiments qui ne sont pas les nôtres,
qu'à entendre même les nôtres, quelquefois, contrefaits par des expressions où l'on ne sent point le naturel, et qui les faussent en les exagérant ou en les simulant. A plus forte raison est-ce une joie vive pour le lecteur lorsqu'avec le style le plus naturel l'écrivain exprime les pensées les plus justes et les sentiments les plus vrais.
Ce que nous étudions, ce que nous aimons, chez les maîtres, ce n'est pas seulement le style, c'est la lumière dont ils éclairent les sentiments éternels de l'humanité; c'est la vie saisie au passage en sa mobilité fuyante, et peinte d'une touche enflammée, ou d'un trait léger et impérissable.
Il y a, parmi les écrivains, d'une part les ciseleurs et orfèvres de style, tels que Montaigne ou La Bruyère, pour lesquels la forme a presque autant de prix que le fond, et quelquefois plus; la maind'œuvre surpasse la matière. li y a, d'autre part, ceux qui mettent au-dessus de tout la vérité, la justesse et la perfection de la pensée; qui, en vue d'elle seule et par elle seule, portent ces mêmes qualités dans leur style à un tel degré de simplicité et de naturel qu'on cesse presque de les apercevoir, disparaissant par leur achèvement même. L'artiste a remporté ce'te victoire, de se faire oublier. Les autres, au contraire, quel que soit leur mérite, ne veulent point qu'on les oublie; ils veulent qu'on sache qu'ils sont là, qu'ils ont du
taient; qu'on s'en aperçoive à toute minute, à chaque phrase; de sorte que parfois la trop grande couleur des (expressions nous éblouit, ou bien le cliquetis des mots nous empêche d'entendre les idées. Chez les premiers, c'est le style qui disparait presque, par sa perfection; chez les seconds, c'est le sujet qui disparaît dans les détails du style. Et c'est l'auteur qui le fait oublier, parce qu'il pense trop à luimême, n'étant pas assez désintéressé, tenant plus à son style qu'à son idée, et beaucoup plus désireux d'étonner que de convaincre ; tandis que l'écrivain sérieux, \Taiment homme, tient par-dessus tout à persuader, et ne songe qu'à communiquer le sentiment dont il est plein : alors la puissance de la conviction lui donnant l'éloquence, même sans qu'il y songe, la gloire lui vient par surcroît, et d'autant plus grande ! Tels Pascal, La Rochefoucauld, Retz, Molière, La Fontaine, madame de Sévigné, Saint- Simon, Voltaire, — et ceux de notre temps, que vous nommez tous et que nous étudierons à leur tour : car, si nous admirons vivement les trois grands siècles précédents, nous avons de bonnes raisons aussi d'admirer le nôtre, qui n'est certes pas moins grzjid. Et, si par hasard il est des personnes qui ne partagent pas toute notre admiration pour le xvn* siècle, j'inclinerais à croire qu'elles ne connaissent peut-être pas non plus les meilleures raisons qu'il y ait d'admirer aussi le nôtre, dans lequel elles veulent s'enfermer. Je compte les leur
exposer un jour, si elles veulent bien me faire L'honneur do me suivre jusque-là : elles verront, alors, que c'est du même fonds et des mêmes principes que se tire notre admiration soit pour les grands écrivains d'autrefois, soit pour ceux d'aujourd'hui.
Si le XVII® siècle a peut- être moins fait, en apparence, pour le progrès de l'humanité et l'avènement de la liberté, que le xvi® et surtout que le xviii®, on peut dire que, par l'analyse morale et par l'étude de l'âme humaine, de ses ressorts les plus profonds, les plus cachés, les plus subtils, sa littérature est d'une richesse et d'une variété incomparables. Or, sous les différentes formes littéraires, dans tous les temps, qu'est-ce qui toujours nous intéresse et nous attache ? C'est précisément cette étude et cette analyse de l'âme et de ses passions, qui fait que nous nous contrôlons nous-mêmes par les autres, et les autres par nous. C'est l'expérience humaine, c'est la science de la vie ; c'est, en un mot, la morale, dans son sens courant le plus étendu. Eh bien ! presque tous les écrivains du xvii® siècle sont maîtres en cette science; presque tous, au fond, sont des moralistes; non seulement ceux, soit sacrés, soit profanes, qui le sont par profession ou par dessein : tels que les prédicateurs, Bossuet, Bourdaloue, Massillon ; ou les auires, plus ou moins du monde , Pascal, Nicole, La Rochefoucauld, La Bruyère ; mais ceux même qui n'y
songeaient pas ou ne paraissaient pas y songer, ailleurs dramatiques, romanciers, historiens, écrivains de mémoires ou de simples correspondances tous et toutes se plaisent et excellent à observer^ à peindre les mœurs, les caractères, le jeu des passions, s'y mettant tout entiers, eux et leurs souvenirs, et ceux de leurs amis.
Cela devient même, à un certain moment, une mode, un divertissement de société : tout le monde se mêle de peindre des portraits ou des caractères, d'écrire des maximes et des réflexions morales ; on n'échange plus une visite ni un billet sans se communiquer mutuellement ses primeurs en ce genre ; ce qui donne lieu à des discussions et â des productions nouvelles. C'est la morale en serre chaude.
De là, transplantée au théâtre, elle y déploie toutes ses branches et ses plus éclatantes floraisons. On ne se demande pas alors si les œuvres d'art admettent la morale; à quoi bon discuter cette question? Oui, l'on sait bien que l'art est une chose et que la morale en est une autre ; on sait aussi que l'art a pour objet la beauté, non l'utilité; mais, messieurs, est-ce que par hasard la beauté morale serait seule exclue? Ce serait un étrange privilège, un privilège à rebours.
II y a, d'ailleurs, la morale directe et la morale inilirecte, celle-ci résultant, qu'on le veuille ou non, des représentations vraies de la vie. Doutez-vous,
à ce compte, que les auteurs dramatiques, et les romanciers eux-mêmes, soient des moralistes? Est-ce que le théâtre de Corneille n'est pas (sans y songer, je le veux bien) une prédication morale des plus éloquentes, des plus élevées? L'auteur du Cid n'a pas l'indifférence superbe, la non-moralité entière et absolue de la Nature, ou de Shakspeare : ii prend parti résolument pour le devoir contre la passion. Mais ce n'est pas qu'il sacrifie la passion, bien loin de là ! le théâtre est le cirque où il la fait courir, il lui lâche toutes les rênes ; mais aussi il lui tient le frein, et le secoue quand il le veut ; il la bride à la fin, la dompte, la subjugue, et en reste vainqueur. 2n même temps qu'elle a tout son essor, le devoir aussi a tout le sien, et plus grand encore : de telle façon que le poète souverain nous donne ce double plaisir, d'être emportés avec la passion dans cet entraînement tumultueux dont nous partageons l'ivresse, et puis d'y échapper enfin, et de nous trouver aussi de moitié, du moins par l'imagination et par le cœur, dans la vertu qui en triomphe et qui la foule sous ses pieds, et qui nous élève avec ses héros jusqu'aux sphères de l'idéal.
On l'a dit, « en somme, il n'y a que deux choses qui nous plaisent réellement : ou l'idéal, ou notre ressemblance. » Eh bien, l'attrait, le charme de toutes les grandes littératures en général et de celle du xvii^ siècle en particulier, c'est que,
SOUS des formes d'une variété infinie, elles nous présentent ces deux choses ; non seulement l'una des deux, mais les deux tour à tour, et même, par moments et dans certaines œuvres, les deux â la fois : notre ressemblance et l'idéal ; exemple, le Cid, ou bien la Princesse de Clèves.
Au surplus, est-ce bien deux choses ? Ce que l'on nomme l'idéal, n'est-ce pas notre ressemblance encore, et la meilleure, et la plus vraie, en même temps que la plus haute et la plus noble ? Lorsque Corneille ou madame de La Fayette conçoivent cet idéal et lui donnent la vie dans leurs personnages, où donc le prennent-ils, si ce n'est en eux-mêmes? Est-ce que Rodrigue et Chimène, est-ce que madame de Clèves, ne sont pas conçus et créés par ces beaux génies à leur propre ressemblance, à leur propre image, à leur image intérieure? Et nous, lorsque nous admirons ces héros et ces héroïnes, la sympathie qui nous émeut ne rend-elle pas, du moins pour un moment, nos âmes semblables aux leurs ? Et l'émulation de leur ressembler ne fait-elle pas que nous leur ressemblons en effet, au moins dans cette minute propice où, nous dégageant du torrent des sensations qui nous entraînent, nous nous élevons au-dessus de nous-mêmes, portés que nous «;ommes par ces grandes âmes, mais aussi par le ressort propre qui, au fond, se trouve en nous comme en elles ? Ce ne sont donc pas deux choses, véritablement: non, ce n'en est qu'une, et nous
les trouvons là toutes les deux à la fois ; et noua buvons à pleine coupe le divin, l'enivrant mélange du réel et de l'idéal ! Concluons donc que ce qu'on nomme l'idéal se trouve, lui aussi, en nous-mêmes, et qu'il n'est autre, en y regardant bien, qu'une aspiration puissante de nos facultés les plus hautes^ un coup d'aile, uu sursum corda l
Tout en prenant le xvii® siècle pour centre, nous ne croirons pas qu'il nous soit interdit d'en sortir, pour aller quelquefois en excursion, par exemple, de Corneille à Guillem de Castro et à Alarcon, ou à Shakspeare, ou à Schiller, ou à Victor Hugo de Molière et de son Don Juan à tous les ascendants et descendants de ce type. Si l'unité est la condition nécessaire, la variété n'est pas exclue. Nous avons à notre disposition quatre ou cinq siècles: le champ est ouvert devant nous depuis François Villon jusqu'à Sully-Prudhomme. Il n'est pas défendu d'éclairer un siècle par un autre, ni la littérature de notre pays par celle des pays étrangers. Ce que nous chercherons, ce que nous limerons partout, ce ne sont ni les mots ni les phrases; ce qui nous attirera, ce qui nous intéressera, sans jamais nous lasser, sans nous rassasier jamais, c'est l'âme humaine s'analysant elle-même et interprétant tout ce qui l'entoure, la société ou la nature.
Un des premiers auteurs dramatiques de notre temps,
un homme passé maître, de père en lils, dans l'art du théâtre, M. Alexandre Dumas, a trcs bien dit : « Si l'art n'était que la reproduction exacte de la nature, il resterait toujours inférieur à elle, puisqu'il ne pourrait jamais prétendre ni à l'ampleur, ni à l'étendue, ni à la fécondité, ni à l'ensemble, ni à la variété du modèle ; et, constaté inférieur, il deviendrait inutile; tandis que, s'il est toujours au-dessous de la nature prise dans sa totalité, il peut être son égal, il peut être supérieur à elle quand il fait son choix dans ses innombrables parties. Il faut évidemment qu'on sente, qu'on retrouve, qu'on admire toujours la nature dans l'art, mais vue, interprétée et restituée d'une certaine façon par le génie particulier de l'artiste. Elle est la base, elle est la preuve, elle est le moyen ; elle n'est pas le but. L'artiste, le véritable artiste, a une plus haute et difficile mission que celle de reproduire ce qui est ; il a à découvrir et à nous révéler ce que nous ne voyons pas dans tout ce que nous regardons tous les jours, ce que seul il a la faculté de percevoir dans cet ensemble en apparence ouvert à tous; et, s'il emprunte à la création, ce n'est que pour créer à son tour. Qu'il tienne l'ébauchoir, la plume ou le pinceau, l'artiste ne mérite véritablement ce nom que lorsqu'il donne une âme aux choses de la matière, une lorme aux choses de l'âme ; que lorsqu'en un mot il idéalise le réel qu'il voit, et réalise l'idéal qu'il sent. »
Que pourrait-on ajouter à une page si lumineuse et si pénétrante ? En effet, la théorie de l'art pour l'art, si on la prenait à la lettre, serait bien creuse et bien puérile. La littérature n'a de prix que si elle propage les idées ou révèle les sentiments, si elle a pour support la vie et la communique à son tour. Mademoiselle Pauline de Meulan , qui devint madame Guizot, disait d'une manière piquante : « Un mot spirituel n'a de mérite pour nous que lorsqu'il nous présente une idée que nous n'avions pas encore conçue ; et un mot de sensibilité, que lorsqu'il nous retrace un sentiment que nous avons éprouvé. C'est la différence d'une nouvelle connaissance à un ancien ami, » — Ehbien, à chaque instant, chez les vrais écrivains, on goûte l'un ou l'autre plaisir : à chaque pas, on fait de nouvelles et charmantes connaissances, ou bien on rencout"e d'anciens amis.
A mesure qu'on avance dans la vie et qu'on la connaît davantage, on apprécie de plus en plus ceux qui l'ont pénétrée à fond et peinte en traits ineffaçables. Les uns nous élèvent au-dessus de nousmêmes ; les autres nous enseignent à n'être point dupes ; tous savent revêtir de force ou de grâce la fleur et le fruit de l'expérience, ou les nobles aspirations vers l'infini. C'est par là qu'ils nous intéressent, nous étonnent et nous enchantent. Étant émus, ils nous émeuvent. Même des comédies, ils les écrivent parfois, — voyez Molière, — non
seulement avec Jeur plume et avec leur esprit, mais avec leur cœur et avec leurs larmes, avec leur passion encore saignante, — témoin l'École des Femmes et le Misanthrope — ou avec leur ferme raison et leur com'age intrépide, héroïque, — le mot n'est pas trop fort, — témoin Tartuffe. C'est par là qu'ils ravissent nos âmes, qu'ils les affermissent et les consolent. Ils sont des éducateurs et des nourriciers; ils nous élèvent et nous fortifient : quand ce n'est pas directement par leurs idées, c'est par la puissance de leurs peintures, par leurs analyses si profondes et si déliées , à représenter la vie humaine; c'est par les nobles sentiments qu'ils prêten* à leurs personnages et qu'ils tirent de leurs cœurs pour relever les nôtres. Les pensées des vrais poètes, brûlantes et brillantes de la flamme intérieure qui les consume, sont pareilles à ce vin de la côte du Vésuve, si exquis qu'on l'appelle larme du Christ, et qui croît sur un sol incessamment chauflFé par le feu souterrain du volcan.
Telle est la noble étude à laquelle j'ai l'honneur de vous convier; étude inépuisable, comme la littérature française qui en fait le sujet, et comme la France elle-même, dont cette littérature est l'image. Ronsard, dans un discours en vers à la reine d'Angleterre Elisabeth, disait, faisant alhision aux malheurs récents de notre pays, d'où le noble
blessé se relevait avec une rapidité qui élounaît ses ennemis :
Le Français semble au saule verdissant : Plus on le coupe, et plus 11 est naissant Et rojetonne en branches davantage, Prenant vigueur de son propre dommage.
Ces vers, en leur forme naïve et ancienne, n'expriment-ils pas bien ce que nous-mêmes avons éprouvé ? Cette France, tout en changeant de siècle en siècle, demeure elle-même toujours, et pareillement sa littérature. Comme un fleuve qui toujours s'écoule et qui toujours se renouvelle, ce ne sont jamais les mêmes flots et c'est toujours le même fleuve. Cette grande littérature est et sera toujours la meilleure part de notre gloire nationale. Quels que soient les malheurs qui aient pu nous frapper, elle reste intacte et brillante au milieu de tous les désastres : ni la guerre, ni la politique ne sauraient l'atteindre. Elle est, si l'on peut ainsi dire, la plus belle constellation de notre ciel. Telle autre a subi des éclipses, celle-là n'en connut jamais ; toujours sereine, elle rayonne, non de rayons froids et stériles, encore moins de rayons sanglants. Et ses étoiles immortelles épanchent sur tout l'univers la raison, l'esprit et la liberté-