LES COMMENCEMENTS DE GORNEILLE
Ceux qu'on nomme aujourd'hui classiques ont commencé, avons-nous dit, par être des romantiques, même avant que ce nom fût inventé.
Et cela dès l'antiquité mémo. Horace, par exemple, qui est pour nous la fleur des poètes classiques latins, était criti(iué comme novateur par les partisans des anciens poètes. 11 faut voir comme il leur réplique ! C'est dans la première Épilre du livre H. V^oici, sommairement, les principaux traits de ce joli manifeste révolutionnaire:
Vivant, l'homme de génie excite l'envie; mort, il est adoré. Telle est l'injustice des contemporains. Toute œuvre qui n'est pas dans un grand loin-
iS LE ROMANTISME DES CLASSIQUES
tain, ils la dédaignent, ou la critiquent. Les anciens seuls ont le don de leur plaire : le texte de la loi des Douze Tables leur semble dicté par les Muses. — D'une manière analogue, Beyle Stendhal, dans sa haine pour l'emphase contemporaine, disait que l'idéal du style, pour lui, c'était le Code civil. Il en lisait une page tous les matins.
Si les poésies, continue Horace, sont pareilles aux vins, qui deviennent meilleurs en vieillissant, pourriez-vous me faire le plaisir de me dire combien d'années de bouteille il faut à un poème pour avoir son prix? Un poète mort il y a cent ans, par exemple, est-ce du vieux et bon vin? ou n'est-ce encore que du vin jeune et vert, de la piquette? Voulez-vous que nous prenions un chiffre pour nous entendre? Voyons : à quel nombre d'années commencez-vous?
— Soit! répond l'adversaire. Eh bien ! Quand on compte cent ans, on est un ancien et un bon.
— Mais quoi ! reprend noire poète, à cent ans moins un mois, ou moins une année, est-on un ancien, ou bien un moderne? est-on bon ou mauvais?
— Oh! un mois, ou un an, ne sont pas une affaire : on est encore un ancien et un bon.
— Fort bien. Mais, si j'ôte une année encore, puis une autre et ainsi de suite , j'arracherai, comme Sertorius, toute la queue du cheval, crin par crin; ou bien je ferai disparaître tout
le monceau de blé, grain par grain : le siècle ainsi s'en ira jour par jour. N'est-ce pas insensé, îonclut le poète, de regarder à la date pour savoir si un poème est bon ou mauvais?
Voilà, en abrégé, cette piquante riposte d'Horace, auquel on jetait à la tète Atta, Afranius, Attius, Pacuvius, Térence, Piaute, Ennius, Naevius, Livius Andronicus ; et jusqu'aux, vers Saliens du bon Numa!
Horace était donc un moderne, contesté, critiqué^ raillé ; aujourd'hui il est en possession de l'admiration universelle, et ses œuvres sont traduites dans toutes les langues.
La question des Anciens et des Modernes, chei les Romains, se trouve traitée aussi, en prose cette fois, dans le Dialogue des Orateurs, œuvre malheureusement mutilée, mais très remarquable, attribuée par les uns à Quintilien, par les autres à Tacite, avec plus de vraisemblance. Je me contente de rappeler cet ouvrage, dont l'analyse nous entraînerait trop loin.
Au dix-septième siècle et au dix-huitième, 1| question se renouvela, d'abord en Italie, ensuite en France, puis en Angleterre, puis encore en France. Cette histoire a été racontée en détail par notre très regretté ami Hippolyte Rigault ; nous la ré-
sumcrons peut-être quelque jour, quand nous commencerons l'histoire du Romantisme, qui n'est autre qu'une nouvelle phase de la même question Notons, en passant, un seul petit épisode, assez piquant; il se rapporte au dix-huitième siècle. — La question des Anciens et des Modernes avait fait tant de bruit, que le théâtre s'en était emparé. Dans une comédie, deux valets, Frontin et Trivelin, causent ensemble ; Trivelin raconte qu'après mille traverses il entra au service d'un brave homme qui passait sa vie à étudier les langues mortes. « Mon maître, diWl, était épris de passion pour certains quidams qu'il appelait les Anciens, et n'avait qu'un souverain mépris pour d'autres qu'il appelait les Modernes.
FRONTIN
Et qu'est-ce que c'est que les modernes î
TRIVELIN
Les modernes? c'est... comme qui dirait... toi, par exemple.
FRONTIN
Moi?... ho, ho!,., je suis un moderne, moi?
TRIVELIN
Oui vraiment, moderne. . et des plus modernes . U n'y a que l'enfant qui vient de naître qui le soit plus que toi, car il ne fait que d'arriver.
FRONTIN
Et pourquoi ton maître nous haïssait-il î
TRIVELIN
Parce qu'il voulait qu'on eût quatre mille ans sur la tête pour valoir quelque chose... Moi, pour gagner son amitié, je me mis à admirer tout ce qui était ancien. J'aimais les vieux meubles j'e louais les vieilles modes, les vieilles monnaies, les vieilles médailles,.., les lunettes ! . . . Je me coiffais chez les crieuses de vieux chapeaux. Je n'avais commerce qu'avec des vieillards... Il était charmé de mes inclinations.... J'avais la clef de la cave, oii logeait un certain vin. .. vieux, qu'il appelait son vin grec. 11 m'en donnait quelquefois, et j'en détournais aussi quelques bouteilles, par amour louable pour tout ce qui était vieux... Non que je négligeasse le vin nouveau ! Je n'en demandais pas d'autre à sa femme, qui, elle, estimait bien autrement les modernes que les anciens !... Et, par complaisance pour son goût, j'en emplissais aussi quelques bouteilles...
FRONTIN
A merveille.
TRIVELIN
Qui n'eût cru que cette conduite aurait dû me concilier ces deux esprits?... Point du tout! Ils s'aperçurent du ménagement judicieux que j'avais pour chacun d'eux; ils m'en firent un crime ! Le mari crut les anciens insultés par la quantité de vin nouveau que j'avais bu; il m'en fit mauvaise mine. La femme me chicana sur le vin vieux. J'eus beau m'excuser ; les gens de parti n'entendent point raison. 11 fallut les quitter, pour avoir voulu me partager entre les anciens el les modernes!... Avais-je tort?
Non, Trivelin n'avait pas tort, à part le larcin, d'aimer tour à tour le vin nouveau et le vin vieux.
Il faut aimer tout ce qui est bon, soit parmi les modernes, soit parmi les anciens, soit parmi les nationaux, soit parmi les étrangers. Ceux qui ne vivent que dans le moment présent et qui ne s'intéressent point aux œuvres anciennes n'ont guère plus de pensée ni de vie que les insectes éphémères ; mais ceux qui ajoutent à lem*s pensées et à leur existence présente la vie des siècles antérieurs, ceux-là s'assimilent la substance des diverses époques de l'humanilé, des différents chefs-d'œuvre de toute sorte, et donnent à leur âme plus d'étendue. La moelle de chaque siècle, ajoutée à la leur, accroît leur force, leur puissance et leur joie. Chaque civilisation qu'on étudie est une octave qu'on ajoute à son clavier. Ne restons donc pas enterrés dans notre pays et dans notre temps, comme certains oisifs dans leur province. Craignons de devenir volontairement des provinciaux, même des provinciaux de Paris.
Nos classiques ont donc commencé par être des révolutionnaires littéraires , qui ont heurté les règles établies et soulevé des luttes ardentes. — Corneille en sera pour nous un premier exemple. Nous étudierons aujourd'hui ses essais dramatiques, ses tâtonnements quand il cherche sa voie et son génie. Dans les leçons suivantes, nous analyserons le Cid et ses origines; puis les débats soulevés parce chef-d'œuvre, et l'ardeiile bataille Uttéraire qui s'en
suivit. Ce sera une première démonstratiim de notre idée.
La leçon d'aujourd'hui ne sera peut-être pas la pi us intéressante ; mais elle me paraît nécessaire pour vous faire mesurer la distance entre le point de départ et le point d'arrivée du grand poète. D'ailleurs il est possible qu'elle ne déplaise pas à ceux qui ont quelque curiosité littéraire et qui ne détestent point un peu d'archéologie poétique.
Après avoir préludé, comme Sliakspeare, par quelques poésies de jeunesse et d'amour, Corneille essaya plusieurs chemins dramatiques. Il entra d'abord dans celui de la comédie ; et c'est en qualité de poète comique qu'il se fit connaître, débutant à vingt-trois ans par Mélite, où. il n'avait pas suivi les règles des trois unités, qu'il ignorait au fond de sa province. — S'il avait pu les ignorer toujours, comme Shakspeare, ou ne pas s'en préoccuper outre mesure après qu'on les lui eut apprises, ou du moins rejeter le joug des deux dernières, car la première seule est fondée en raison, les destinées du théâtre français eussent été toutes différentes. Mais représentez-vous ce jeune provincial, timide et doutant de lui-même; essayez d'oublier la suite de sa vie et de le voir comme il est alors, tout frais débarqué dans Paris. On a ordinairement le tort de se représenter chaque grand écrivain ou artiste sous l'aspect qu'il avait en pleine gloire, ou bien à l'âge où
la mort l'a surpris. Il vaudrait mieux se le représenter . tel qu'il était quand il composa l'œmTe qu'on étudie dans le moment. Ainsi, on ne doit pas perdre de vue que l'auteur de Mélite était un jeune avocat l'ouennais de vingt-trois ans, s'appclant d'un nom encore inconnu et assez bizarre, M. Corneille, petit jeune homme brun et maigre, fort amoureux , mêlant ensemble les plaidoyers , la galanterie et la poésie, et prenant pour sujet de sa première comédie sa première aventure galante, oîi il avait eu le plaisir, mêlé de remords, de tromper un de ses amis. Ensuite, il faut nous figurer aussi et ne pas oublier que, par ses huit premières pièces, il se fit connaître comme poète comique, sans que le public, ni lui-même, se doutât qu'il deviendrait poète tragique, et beaucoup plus célèbre comme tel.
Ce sont ces huit pièces qu'il s'agit de faira passer rapidement devant vos yeux. Il n'y paraît très différent, ni de ses prédécesseurs, ni de ses contemporains.
Afin de vous le démontrer, il est indispensable de jeter un coup d'œil, auparavant, sur les poètes qui occupaient alors la scène.
Autour du vieil Alexandre Hardy, l'improvisateur de huit cents pièces, le fournisseur en quelque sorte breveté des comédiens français de ce temps, on retrouve les noms de quatre-vingt-seize poètes dramatiques , contemporains des débuts de Corneille. Sur ces quatre-vingt-seize, il n'y en a
qu'un très petit nombre qui méritent d'être menlionnés. Voici ceux qui étaient alors en possession de la renommée :
Mairet, Tristan, Du Ryer, Théopliilc de Viau, Scudéry, Benserade, La Calpreuède, Desmarets, Bois-Robert, etc.
Le premier, Mairet, avec sa tragi-comédie de Sylvie, fit courir tout Paris pendant quatre ans. II eut beaucoup de succès aussi avec sa tragi-comédie de Chryséïde et Arimant. En voici quelques vers qui suffiront à donner une idée du goût de l'époque. Arimant, devant la chaumière où habite Chryséïde, exprime ainsi son amour:
Voici le paradis où loge nia déesse !.,. Vraiment ! petit logis, vante-toi désormais D'avoir plus de beauté que tu n'en eus jamais: Fait de terre et de bois, et tout couvert de chaume, Tu vaux mieux qu'un palais, tu vaux mieux qu'un
royaume; Et, sans te point flatter, tu vaux mieux que les cieux, Puisque dans ton enclos tu loges ses beaux yeux ! Les cieux n'ont qu'un soleil qui fait qu'on les adore, Mais toi tu en as deux, et plus puissants encore !
Vous entendez (pie ce sont les yeux de Chryséïde, — Voilà les choses qui plaisaient alors.
La meilleure pièce de Mairet, Sophonùhc, dont le succès, en 1629, mit en honneur la règle des trois unités, se maintint longtemps au théâtre, même après que Corneille, trente ans plus tard, eut traité le même
sujet. Voltaire aussi, dans sa vieillesse, fit une. SopJwîiisbe. Il y en avait déjà sept en français. Le deuxième poète, Tristan, avait plus d'âme et de poésie que 3Iairet ; mais il se ressentait aussi du goût du temps. Sa Marianne, imitée de l'Espagne, fit pleurer, dit-on, Richelieu. Je ne sais si ce furent les vers suivants qui arrachèrent des larmes au Cardinal -ministre. Hérode aime Marianne, sans en être aimé. — « Mais, lui dit soï confident :
Quel plaisir prenez-vous de chérir une roche, Dont les sources de pleurs (i^ulent incessamment. Et qui pour votre amour n*a point de sentiment ?