LE PRÉFET
Et vous?
— Parfois les rois, et parfois les esclaves.
— Vous?
— Les extravagants, les furieux, les braves.
— Et toi ?
— Les assistants.
C'est-à-dire le peuple, la foule, — représentés, chose assez drôle, par un seul acteur, — sans douto
le chef des comparses plus ou moins absents, ces moucheurs de chandelles dont parlait Corneille.
Il les engage, pour prouver leur fidélité, à visiter leur camarade dans sa prison, et à le ramener, s'il est possible, au bon sens et à son métier.
Au cinquième acte, saint Genest, seul et enchaîné, dit des stances comme Polyeucte, mais non pas si belles :
0 fausse volupté du monde I...
Ainsi, c'était d'abord une pièce qu'on jouait; mais à présent voilà que la tragédie continue au naturel : le martyre fictif d'Adrien va être remplacé par le martyre réel de saint Genest.
Je ne veux pas pousser plus loin l'analyse; mais il y a encore bien des détails curieux. Par exemple, lorsque la comédienne Marcelle est envoyée par ses camarades pour tenter de ramener Genest à la raison et essayer de le fléchir (ca.r. sans lui, sans l'appui de son grand talent, ils mourront de faim), — comme Genest ne lui répond qu'en l'exhortant à se convertir aussi, Marcelle qui, tout à l'heure, dans la pièce du Martyre d'Adrien, jouait le rôle de Natalie, chrétienne fervente, à présent parlant en son propre nom, se moque du Dieu des chrétiens :
0 ridicule erreur, de vanter la puissance
D'un Dieu, qui donne aux siens la mort pour récompense,
D'un imposteur, d'un fourbe, et d'un crucifié!..
Qui l'a mis dans le ciel? Qui l'a déifié?
Un nombre d'ignorants et de gens inutiles.
De malheureux, la lie et l'opprobre des villes.
De femmes et d'enfants, dont la crédulité...
Etc.
La scène se termine par un dialogue qui peut soutenir la comparaison avec ceux de Polyeucte. C'est comme un duel de vers admirables et d'hémistiches flamboyants :
MARCELLE
César n'obtenant rien, ta mort sera cruelle.
GENEST
Mes tourments seront courts, et ma gloire éternelle. \
MARCELLE
Quand la flamme et le fer paraîtront à tes yeux,...
GENEST
M'ouvrant la sépulture, ils m'ouvriront les cieux.
MARCELLE
0 dur courage d'homme!
GENEST
0 faible cœur de femme !
MARCELLE
Cruel ! sauve tes jours l
GENEST
Lâche ! sauve ton âme I
MARCELLE
Une erreur, un caprice, une légèreté,
Aux plus beaux de tes ans, te coûter la clarté?
GENEST
J'aurai bien peu vécu, si l'âge se mesure Au seul nombre des ans prescrit par la nature; Mais l'âme qu'au martyre un tyran nous ravit Au séjour de la gloire à jamais se survit!...
Oa souhaiterait qu'il y eût dans la pièce un plus grand nombre de ces dialogues drus et étincelants, et un peu moins de monologues et de tirades. Mais les tirades et les monologues plaisaient alors. Il n'y avait qu'un très petit nombre de bons comédiens, et dans les monologues ils n'avaient pas à craindre, comme dans les dialogues, que leur succès put être compromis par les manques de mémoire ou les maladresses de l'interlocuteur ; outre qu'ils y brillaient sans partage : c'est pourquoi acteurs et actrices les aimaient beaucoup. Le public aussi. Quant à la tirade, c'est une convention théâtrale; elle n'est guère dans la nature : des gens passionnés ne se permettent pas, l'un à l'autre, de longs développements. Une (emme, dans la vie ordinaire, laisse rarement son interlocuteur achever même une seule phrase ; à plus forte raison, dans les moments '^^yalhéliques^ ne laisserait-elle jamais faire un
long discours. Les hommes eux-mêmes, non seulement dans les conversations, mais dans les assemblées délibérantes, où le silence attentif est un devoir, interrompent fréquemment leurs adversaires, en dépit du règlement et du président. Je ne parle pas bien entendu de ceux dont c'est la profession et l'unique talent, d'être interrupteurs ; mais de ceux qui interrompent sans le vouloir. Cela nous fait voir que les longues tirades du théâtre classique en général et de Rotrou en particulier ne sont guère conformes à la nature; mais c'était l'habitude et le goût de ce temps. Le théâtre moderne a changé tout cela; mais souvent il est tombé dans l'excès contraire ; le dialogue, aujourd'hui, est trop uniformément haché, déchiqueté. Scribe, à l'imitation de Diderot, croyant retrouver le naturel, prit l'habitude de ne plus finir les phrases et de les laisser suspendues, avec plusieurs points. C'est un excès en sens inverse.
Pour conclure, le Saint Genest est une pièce originale et émouvante, dans laquelle on admire la facilité des vers, le large flot des métaphores et d£S images^ leur nouveauté hardie et juste, leur éclat, leur fraîcheur, leur al'ondaate floraison. Il y en a (le vraiment belles. En parlant des jeunes martyrs <încore enfants, de quch traits, de quelle couleur le poêle sait peindre ce^ douces victimes, fières
De tendre un^ gorge assurée A la sdii;^l;inte mort qu'ils voyaient préparée,
Et tomber sous le coup d'un trépas glorieux, Doux fruits à peine éclos, déjà mûrs pour les cieux!
Ce vers charmant se trouvait en germe dans un mot de la tragédie latine de Louis Cellot : Jam matura Deo *. Mais quel parti le poète français a su tirer de ce simple trait si court! — Ailleurs, parlant du martyr qui va répandre son sang pour la croix de Jésus-Christ, il trouve ces deux autres beaux vers :
Il brùle d'arroser cet arbre précieux
Où pend pour nous le fruit le plus chéri des cieux.
Ailleurs, sur la même idée, il ne se gêne pas pour répéter les mêmes rimes, mais avec une image nouvelle et hardie :
Sur un bois glorieux Qui fut moins une croix qu'une échelle des cieux.
Il a des vers d'un jet puissant et dru, comme ces deux-ci ;
Après les avoii' vus, d'un visage serein,
Pousser des chants aux cieux dans des taureaux d'airain.
1. Et, chose curieuse, le Père Cellot, habile versificateur latin, comme plusieurs autres jésuites, a évidemment emprunté ce trait au Jam malura viro de Virgile, spirituellement dé tourné; à peu près comme le It nigrum campis agmen d'Ennius, que ce poète avait dit des éléphants, et que Virgile a appliqué aux fourmis; ou bien encore comme le Gralum opué agricolis, que Virgile lui-même avait dit de ses Géorgiqaes, et qu'un auire jésuite a appliqué à saint Jean se nourrissant de sauterelles dans les champs.
Ou bien, les quatre autres qui suivent, sur cette idée que les martyrs chrétiens étant habitués à regarder la mort en face, elle s'apprivoise pour eux :
La mort, pour la trop voir, ne leur est plus sauvage ; Pour trop agir contre eux, le feu perd son usage ; En ces horreurs enfm le cœur manque aux bourreaux.
Aux bourreaux , et non aux victimes.
En résumé, dans la partie tragique, l'intérêt de l'action, avec la beauté des sentiments et des vers ; puis, la variété curieuse de la partie familière, qui sert de cadre au tableau ; tout cela ensemble forme une œuvre qui, ce me semble, attache, émeut, captive. Ajoutez-y ea pensée, — il le faut, — le jeu des acteurs, les décors, le double théâtre, le mouvement de la scène. Et j'espère que nous dirons ensemble, comme Sainte- Beuve : « Saint Genest, en plein dix-septième siècle, est la pièce la plus romantique qu'on puisse imaginer. »