DIXIÈME LEÇON
MOLIÈRE — DON JUAH
CorneiDc et Rotrou nous ont fourni des exemples de ce que nous appelons le romantisme des classiques. Molière va nous en présenter d'autres, et de deux sortes : d'abord par ses innovations, qui firent une révolution dramatique; ensuite par une pièce, — empruntée, il est vrai, à l'Espagne et à l'Italie, — mais qui précisément par cela même continua, après Corneille, d'acclimater sur la scène française quelques libertés exotiques.
Premièrement Molière ne fit-il pas révolulioR lorsqu'à la comédie d'intrigue et d'aventures, aux imbroglios diffus, il substitua la comédie de mœurs, la pein*i"*" des ridicules
conlemporains, et qu'un vieillard du parterre lui cria, à la première représentation des Précieuses ridicules : « Courage ! Molière, voilà la véritable comédie 1 » — pendant que, d'autre part, les précieuses qu'il avait mises sur la scène soulevaient des cabales contre lui ? De sorte qu'il fut obligé, en présence de ce mouvement de la société polie, de faire, dans la préface de sa pièce, des distinctions un peu subtiles et politiques entre les précieuses ridicules et les précieuses véritables : celles-ci parfaites, admirables et dignes de tous les respects ; les autres, « mauvais singes, qui méritent d'être bernés ». Tout cela ne vous indique-t-il pas le grand mouvement que causa ce petit acte en prose''* Et Molière devait bien avoir conscience de son œuvre novatrice, puisque, n'ayant fait imprimer jusqu'alors aucune de ses pièces, il fit ou laissa imprimer celle-ci et y mit la préface dont nous parlons. — C'est pourquoi Fénelon a raison de dire, d'une manière générale, dans sa Lettre sur les Occupations de l'Académie française, que « Molière a ouvert un chemin tout nouveau ». — Vous n'ignorez pas quelles autres clameurs il excita, lorsqu'il osa jouer les faux dévots, et puis les médecins; vous savez comment la cabale formidable des uns et les coteries des autres s'insurgèrent contre lui. Disons d'un seul mot ce que presque tout le monde reconnaît aujourd'hui : c'est que Molière dépasse véritablement son siècle.
Il ne fut pas moins révolutionnaire dans la forme que dans le fond. C'était déjà une innovation, et beaucoup plus grande qu'on ne pense, d'écrire un petit acte en prose, au lieu des cinq actes en vers qui étaient le moule consacré. Plus tard, lorsqu'il poussa l'audace jusqu'à écrire en prose les cinq actes entiers de la comédie de l'Avare, le public des gens de cour se cabra. « Ah ça! disait-on, Molière est-il fou, de vouloir nous faire avaler cinq actes de prose? » — Non, RIolière n'était pas fou : il sentait que, lorsqu'il s'agit de serrer la réalité, la prose est un écrou qui convient mieux que le vers, celui-ci étant destiné plutôt à saisir l'idéal que le réel.
Au reste, selon qu'il se proposait tel ou tel dessein, il se servait alternativement de toutes les formes; et, outre celles qu'on connaissait déjà, il en inventait continuellement de nouvelles. Avec une variété et une técondité infinies dans une vie si courte, il a donné des spécimens et des modèles de tous les genres dramatiques : comédie, tragl-comé die, — tragédie même (exemple, sa Thébaide, s'il est \Tai qu'il en fit cadeau à Racine, au moins pour le plan); opéra, opéra-comique, ballet, revue, pièce à tiroir, pastorale; drame à spectacle et à machines ; intermèdes, divertissements : pas un type d'œuvrc théâtrale qu'il n'ait renouvelé ou créé.
Il était de ceux qui préfèrent le mouvement à la régularité. Si la liberté absolue des genres est un des
îléments du romantisme, chez quel ccrivam dramaique la renconlre-t-on plus que chez Molière? Mais on drame de Don Juan, à lui seul, où prescjue tous es genres se trouvent mêlés, où le liou de la scèDe hange à chaque acte, est une pièce à la Shakspeare, [ui suffira à notre démonstration. Et, dans ce drame, w scène seule du Pauvre, si neuve et si hardie, y uffirait encore. — Je me contenterai, pour le molent, d'étudier ceUe œuvre singulière ; puis, le type lême de Don Juan.
Molière, auteur, acteur et chef de troupe, — en lême temps qu'il avait la survivance du titre de )n père, tapissier valet- de-chambre du Roi, — availlait tantôt pour se satisfaire lui-même, tantôt our le divertissement de son maître, tantôt pour !S camarades et pour son public. C'est pour ceux-ci, 3ur son théâtre, et par concurrence avec les théâtres vaux, qu'il donna, en 1663, Don Juan, ou le es tin de Pierre.
Nous expliquerons tout à l'heure ce titre ; indilons d'abord le sujet et les sources. Le type de DU Juan est celui du libertin, dans le double ns où l'on entendait ce mot au dix-septième siècle, )st-à-dire h la fois impie et débauché. Ce type, li s'est répandu dans toutes les littératures mornes, avait pris naissance chez les Espagnols, |r la combinaison de deux légendes. L'une racon-
tait qu'un certain Don Juan, de l'illustre farni Tenorio, avait enlevé la fille du commandeur ■ Séville, puis tué le père en duel, et enfin profai son tombeau. Suivant l'autre légende, un certa Don Juan, de la maison de Marana, descenda d'une longue suite de nobles et pieux chevaliers es tillaû&v s'était donné au Diable, qui, ayant été vain» trois siècles auparavant par le chef de la famill avait pris sa revanche sur ce descendant der néré, en le faisant emporter par la statue du n outragé.
Cette double légende fut d'abord répandue comn propre à édifier les âmes, soit par la conve sion, soit par le châtiment du coupable. Un moin supérieur d'un couvent, Frà (le Frère) Gabriel Telle qui, toutes les fois qu'il oubliait son cloître c' présentait au public comme auteiL.' prof; prenait pour nom de guerre Tirso de Moîina, < t i composé sous ce nom au moins trois cents ce dies, dont quatre-vingts environ ont été imprime. ~ ce moine, dis-je, paraît être le premier qui a eu l'idée de combiner pour le théâtre ces dei légendes en une seule pièce, sous ce titre : Séducteur de Séville et le Convié de pierre, ]
BURLADOR DE SEVILLA Y EL CONVIVADO DE PIEDR
Voilà comment l'œuvre dramatique germa de dei
légendes populaires combinées. — A peu près <
même, plus tard, une simple histoire de marionnett