‹ Cornilius Nepos: ou, le premier plagiaire collectivisteChapitre 2 sur 25 · LE RÉVEIL DE LA MARMOTTE · texte numérisé non relu

LE RÉVEIL DE LA MARMOTTE

QtW8 vult perdere Jupiter prius dementat

Comment !...

Encore !...

Ça n'est donc pas fini cette affaire de plagiat Frank- Vandervelde-Cornil !...

Il faut croire que non et qu'un certain G. Cornil désire se faire apprécier à sa juste valeur par le grand public.

On se rappelle les faits :

Le 26 février 1896, mes ouvrages sur Les Salaires de la Famille ouvrière et sur L'Epargne de la Femme mariée furent soumis à MM. Ern. Solvay et Somzée qui consentirent à en prendre à leur charge tous les frais de publication.

Le 7 mars 1896, j'envoyai à l'impression ces travaux et un autre projet sur Le Témoignage de la Femme.

Ces trois projets de lois féministes devaient paraître en même temps, faisant partie d'une collection dont je commençais la publication.

La composition typographique du projet sur « les salaires » fut entièrement terminée, antérieurement au 8 avril, date de l'ouverture du congrès féministe de Paris, auquel je devais prendre part comme rapporteur sur la question.

Le 22 avril, je donnai le bon à tirer de la dernière feuille, le tirage des autres feuilles étant achevé.

Le 28 avril, M. Emile Vandervelde, au nom du groupe socia-

liste, déposa une proposition de loi sur c l'Epargne de la femme mariée », ayant précisément pour objet de reconnaître à la femme la propriété séparée de ses salaires et de son épargne, double objet de mes propositions.

Le jour même, je m'empressai de noter la c coïncidence étrange ». Quelques jours plus tard, après avoir pris connaissance du texte de la proposition Vandervelde et des < Développements » ou « Exposé des motifs », signé par M. Vandervelde, j'eus soin de retirer les termes de « coïncidence étrange » pour lancer contre l'honorable leader socialiste l'accusation précise de plagiat (1).

De là, entre M. Vandervelde et moi, une polémique violente, acharnée, qui se prolongea durant deux mois.

Au début, le 28 mai 1896, M. Vandervelde écrivit ceci au Journal de Bruxelles:

Les coïncidences et les analogies que vous relevez, s'expliquent aisément, dit M. Vandervelde, par ce fait seul que nous avons puisé aux mêmes sources.

Je tiens à votre disposition les documents que nous avons cités dans notre exposé des motifs et spécialement le projet français Goirand...

Nous avons cité nos auteurs; je souhaite que M. Frank en fasse de même et qu'il renonce à la ridicule prétention d'une paternité qui ne lui appartient pas.

Emile Vandervelde.

Je répondis :

J'ai cité 198 sources, dont de nombreux documants originaux et inédits que moi seul ai pu consulter, puisqu'ils émanent de ministres étrangers qui les ont élaborés à ma demande et pour mon usage personnel.

M. Vandervelde cite 8 sources : 7 lois étrangères et un seul docu-

(1) Pour bien comprendre certains détails de la polémique entre M. Vandervelde et moi, il faut noter ces deux points :

UEocposé des motifs ou Développements est signé en grandes lettres par M. Vandervelde, seul.

Conformément au règlement de la Chambre, le dispositif du projet a été signé par M. Vandervelde et cinq de ses collègues : MM. Anseele, Berloz, Bertrand, Denis, Destrée.

ment parlementaire qui propose précisément le contraire de l'objet de sa proposition.

Ma conception juridique est originale, nouvelle, indépendante de mes sources.

Je mets M. Vandervelde au défi de montrer dans ses huit sources la théorie juridique qui se trouve dans son Exposé des Motifs.

Louis Frank.

Journal de Bruxelks,

28 mai 1896.

Connaissant dès le premier jour le fin mot de l'énigme et voulant faire constater jusqu'où allait la bonne foi de mes adversaires, je pris soin de laisser entrevoir quelque peu le pot aux roses, et posai à M. Vandervelde cette question précise et formelle.

J'écrivis :

« Si comme il le prétend, M. Vandervelde n'a pas eu personnellement CONNAISSANCE DE MES OUVRAGES, N'EST-CE POINT

parce qu'il s'est borné a signer le travail d'un autre qui n'a point dédaigné d'utiliser l'épreuve de mes projets ? »

Journal de Bruxelles, 28 mai 1896.

M. Vandervelde, avec son assurance habituelle, répondit : « Je me borne a affirmer, UNE FOIS DE PLUS, que nous

NE CONNAISSIONS PAS LE LIVRE DE M. FRANK, QUE NOUS N' AVONS JAMAIS VU SES ÉPREUVES ET QUE LES ÉLÉMENTS DE NOTRE PROJET ONT ÉTÉ EMPRUNTÉS, DE PREMIÈRE MAIN, AUX DOCUMENTS QUE NOUS CITONS DANS NOTRE EXPOSÉ DES MOTIFS. »

E. Vandervelde.

La Chronique, Mercredi, 3 juin 1896.

Chacun devait donc supposer que M. Vandervelde, SEUL signataire de l'Exposé des motifs de son projet, en avait emprunté les éléments, — LUI-MÊME, DE PREMIÈRE MAIN, — aux documents que lui SEUL citait.

Il n'en était rien.

Dans les restrictions mentales (1) de M. Vandervelde, c NOUS » ne signifiait pas « mes collègues, cosignataires du dispositif de ma proposition et moi »; « NOUS » signifiait: « MOI et mon secrétaire volant ».

A la déclaration solennelle de M. Vandervelde, me menaçant même d'un procès en diffamation, j'opposai cette affirmation catégorique :

« Je maintiens tout ce que j'ai écrit contre M. Emile

Vandervelde, sans en retrancher une virgule. Et je mets

l'estimable député au défi de montrer dans ses sources ce qu'il pré-

tend y avoir puisé. »

La Chronique, Vendredi, 5 juin 1896.

Réponse de M. Vandervelde :

Comme il ne convient pas de rester sous le coup de l'inqualifiable accusation de M. Frank, je le mets en demeure de justifier ses allégations devant un ou des arbitres, et je lui propose de déférer la question qui nous divise à votre décision arbitrale.

Journal de Bruxelles,

5 juin 1896.

A M. Jules de Borchgrave.

J'accepte la proposition de M. Vandervelde. M. de Borchgrave accepte d'être arbitre.

Je me proposais de poser à M. Vandervelde devant l'arbitre cette seule et simple question : « Quelles sont vos sources ? Montrez-les ; montrez qu'elles renferment le système juridique développé dans votre Exposé des motifs; montrez-les, puisque les éléments de votre projet, vous dites les avoir empruntés de première main aux documents que vous citez ! »

(1) C'est peut-être en se souvenant de cette dialectique trop subtile du socialiste belge que, au Congrès international socialiste de Londres, le compagnon Lavigne, de Bordeaux, eut le tort grave de traiter de € Jésuite » le camarade Vandervelde. Le respect de la vérité m'oblige à ajouter que M. Vandervelde se borna, d'après le Peuple, à dédaigner cette « plate injure ».

€ Montrez! Faites la preuve !... »

Je ne pouvais prévoir ce qui m'attendait.

Devant M. de Borchgrave, reculade, volte-face de M. Vandervelde. Les affirmations de sa polémique, c'est de la poussière : il n'en reste plus rien.

Devant le juge qu'il a choisi lui-même, il ne daigne pas comparaître, se borne à lui faire savoir — par lettre — qu'il n'a fait que signer le travail d'un autre et livre publiquement enfin le nom de l'auteur du projet, le nom de Georges Cornil.

Immédiatement, je pris l'avis de Maîtres vénérés du Barreau, notamment d'un ministre d'Etat, ancien Bâtonnier de l'Ordre, dont la réponse fut celle-ci :

« Contentez-vous de demander acte de la déclaration « écrite » de M. Vandervelde. Son attitude constitue un aveu d'impuissance et la dénonciation de Cornil est la reconnaissance implicite du plagiat. »

Aux yeux de tous les hommes sérieux et honnêtes, le fait seul que M. Vandervelde, après deux mois de lutte et d'efforts désespérés, renonçait à prouver l'originalité et la paternité de son travail, ce fait seul me donnait pleine satisfaction et constituait un témoignage probant de la sincérité et de la véracité de mes affirmations.

L'arbitrage entre M. Vandervelde et moi n'avait plus désormais aucune raison d'être, et l'arbitre, choisi par mon adversaire seul et agréé par moi, se trouvait sans qualité pour se prononcer vis-à-vis d'un tiers, étranger à la polémique.

La capitulation de M. Vandervelde me suffisait. Le débat public avait eu lieu entre lui et moi. Il était battu, honteux et confus, forcé de désavouer sa signature.

Tandis que la polémique s'agitait bruyamment entre M. Vandervelde et moi, l'auteur du fameux projet Vandervelde s'enveloppait cependant dans l'obscurité de son nom et ne bougeait pas.

J'avais accepté le débat avec M. Vandervelde. J'en étais sorti vainqueur. Que me fallait-il de plus ? Ce que M. Vandervelde s'était reconnu impuissant à établir, son chevalier servant y serait-il parvenu ?..

Par une certaine grandeur d'âme, par dédain pour G. Cornil,

si vaillamment lâché ; par respect pour un noble membre de sa famille, que tous les étudiants en droit et les juristes entourent d'une estime méritée ; par sympathie pour l'Université libre et puis en vue de reprendre mes travaux, j'avais cru bien faire en laissant tomber ce grave et pénible scandale.

G. Cornil avait été jusque-là mon ami; comme étudiant, j'avais reçu les enseignements précieux de son père.

Je me souvins et je me tus.

Bien plus, par déférence pour son père gravement malade, ja cherchai par tous les moyens à éviter que son nom fût même prononcé. Et le jour où l'arbitre, M. de Borchgrave, me révéla officieusement le nom du plagiaire, — que je n'ignorais pas, — j'adressai sur le champ à 6. Cornil, cette lettre sincère, que je ne regrette pas de lui avoir écrite :

Bruxelles, ce vendredi 5 juin 1896.

Mon cher Cornil,

Maintenant que l'arbitrage est accepté de part et d'autre et que Vandervelde vient de livrer ton nom — que je savais depuis le premier jour par Léon L... et deux de tes amis — ne vaudrait-il pas mieux en finir?

(1). Avoue spontanément à M. de Borchgrave que tu as eu

connaissance de mon travail et tout sera dit : ton nom ne sera même pas publié dans la décision arbitrale. J'ai obtenu cette concession de M. de Borchgrave.

Cependant, si tu te refuses à cet aveu loyal et décisif, et si, contrairement à la vérité et à tes intérêts, tu revendiques la paternité de mon projet, je me verrai bien à regret contraint de révéler tout ce que j'ai appris et de rendre le public juge de ta conduite : auquel cas j'userai de ma victoire nouvelle sans faire de quartier et sans nul égard.

Eéfléchis !....

Je souhaite de tout cœur que tu n'aies voulu faire qu'une « blague >, ce qui n'entraînerait pour toi aucune des conséquences fâcheuses d'une lutte ouverte.

J'attendrai jusqu'à dimanche soir ta réponse.

Jusque-là, crois-moi.

Bien à toi, Louis Frank.

(1) Il manque une phrase que je ne puis reproduire.

Cette Ietw lui fut adressée par express et sous pli recommandé, de manière à ce qu'elle ne pût parvenir qu'entre ses mains propres. G. Cornil, qui ne comprit rien à la générosité de mes sentiments, m'accusa dans la suite d'avoir exercé contre lui une tentative de chantage !

La lettre du 5 juin 1896 demeura sans réponse.

L'arbitre M. de Borchgrave me convoqua le 22 juin.

Je me rendis chez lui, croyant y rencontrer M. Vandervelde. J'y reçus communication officielle de la lettre du leader socialiste, par laquelle celui-ci déclinait toute responsabilité dans l'affaire, après toutes ses fanfaronnades et dénonçait, enfin, officiellement son secrétaire volant.

L'objectif principal de ma polémique était atteint.

Mais, oh surprise ! au lieu de M. Vandervelde, G. Cornil se trouvait chez l'arbitre.

Mis en face de lui, je lui dis, sans mâcher mes paroles, crûment et sans ménagement, ce que je pensais de sa personne, de sa conduite et de ses actes. Je le lui dis bien en face, en présence de M. de Borchgrave. Et il accepta, muet, l'expression de mon indignation et de ma révolte.

Il s'était tu

U était moribond.

Je jugeai inutile de l'achever.

Cela se passait le lundi 22 juin 1896, à 5 heures de l'aprèsmidi, dans le cabinet de M. de Borchgrave, rue d'Idalie.

Près de sept mois plus tard, le 13 janvier 1897, M 08 Oscar Ghysbrecht et Gustave Smets-Mondez me prièrent de les recevoir, désireux de s'entretenir avec moi au sujet du différend que j'avais eu avec M. G. Cornil

Par déférence pour ces Messieurs, je consentis à leur fixer rendez-vous.

Us vinrent chez moi le 15 janvier.

Je commençai par leur dire que je les recevais, eux, à titre

personnel ; que, comme confrères, je leur fournirais volontiers tous les renseignements qu'ils pourraient désirer ; mais que, en tant que mandataires du dit Cornil, je me refusais à les recevoir et à leur donner la moindre explication. J'ai dit, ajoutai-je, au sieur Cornil lui-même, le lundi 22 juin 1896, ce que j'avais à lui dire, et cela en face de M. de Borchgrave. Ce que j'ai écrit, demeure écrit. Ce que j'ai dit, reste dit. Les questions d'honneur se règlent dans les quarante-huit heures au plus tard. Je ne vous réponds pas, car G. Cornil n'a droit à aucune réponse.

— Alors vous nous mettez à la porte !... dit M e Ghysbrecht.

— Vous, personnellement, non; car vous êtes des hommes estimables. Mais pour les mandataires de G. Cornil, la porte est là...

Me levant, j'ouvris la porte du vestibule, et sans longues salutations, j'indiquai à ces Messieurs le chemin de la rue....

Grande fut ma stupéfaction, quand on me signala que, dans le Journal des Tribunaux, du jeudi 21 janvier 1897, le sieur Cornil relevait la tête et publiait dans la folie d'un triomphe — qui sera bien éphémère — une lettre abracadabrante, insultant, « un M. Louis Frank, féministe. »

MM: 0. Ghysbrecht et G. Smets, « ses bien affectionnés », lui décernaient gentiment ce candide certificat de virginité immaculée :

Cher ami,

Nous nous sommes rendus, à votre demande, chez M. Louis Frank, et nous lui avons posé les deux questions suivantes :

1° Reconnaissez-vous avoir accusé M. Georges Cornil d'avoir plagié un de vos écrits et plus spécialement de vous avoir soustrait l'épreuve d'une publication que vous vous proposiez de faire paraître pour s'approprier le fruit de votre travail ? Si vous reconnaissez avoir tenu ce langage, maintenez -vous votre accusation?

2° Consentez- vous à constituer un jury d'honneur de quatre membres qui serait appelé à statuer sur le fondement de votre accusation ?

Rien n'a pu déterminer M. Frank à modifier son attitude et nous n'avons pu obtenir de lui d'autre réponse que celle qu'il nous avait faite au début de notre entretien. Cette réponse ne peut s'interpréter que comme un refus de désavouer ou de rétracter les propos qui lui sont

imputés et comme un refus de constituer le jury d'honneur auquel vous lui aviez si loyalement (?) fait offrir de déférer le jugement de cette affaire.

H nous reste, cher ami, à vous exprimer le regret d'avoir aussi complètement échoué dans les négociations que vous nous aviez confiées. Nous nous consolerons par cette pensée que le refus de votre adversaire de soutenir ses accusations devant un jury d'honneur, où toute liberté d'en établir le fondement lui eût été laissée, sera considéré par tout homme sérieux et honnête, comme un aveu d'impuissance qui vous lavera aussi complètement qu'eût pu le faire une sentence arbitrale.

Vos bien affectionnés, O. Ghysbrecht, G. Smets.

Ces Messieurs — oubliant les usages reçus en matière de règlement des questions d'honneur — sont donc venus, le 15 janvier 1897, me réclamer des explications au sujet d'une affaire commencée le 23 avril 1896, et réglée définitivement dans le cabinet de M. de Borchgrave, le 22 juin de la même année.

Cornil a dormi tout l'été, tout l'automne, rêvant sans doute aux dures vérités que je lui avais dites face à face devant l'arbitre. Aux premières neiges, ayant l'illusion de se blanchir la conscience, il m'a envoyé de braves témoins.

J'ai refusé alors de fournir à ces Messieurs des explications c hors de saison ».

Aujourd'hui, je choisis moi-même le Tribunal d'Honneur devant lequel je tiens à m'expliquer en toute franchise. C'est le grand public, — hommes de lois, législateurs, juristes, professeurs, lettrés de tous genres, — qui sera juge du débat. C'est devant lui que je formulerai à présent contre G. Cornil toutes les accusations que j'avais consenti à taire pour ne pas nuire à un ancien ami.

Ah ! Cornil, je craindrais un Tribunal d'honneur !...

Vous oubliez donc qui était le preux chevalier, se dérobant, se cachant, tandis que deux autres se battaient pour lui...

Vous oubliez que, moi, après une polémique publique qui a tourné à la confusion de vos amis, j'ai accepté l'arbitrage proposé et l'arbitre choisi par M. Vandervelde...

Vous oubliez que M. Vandervelde, malgré toute sa fierté, a cane sur le terrain

Provoqué par M. Vandervelde, j'ai accepté l'arbitrage avec lui seul. Ma dignité dont je suis seul juge, m'interdisait d'accepter sur le terrain une substitution de personne et, après avoir écrasé le Maître, de recommencer la lutte avec l'un de ses servants...

Je craindrais un Tribunal d'Honneur, moi !...

Malheureux Cornil ! Vous à qui j'ai dit en pleine figure vos vérités, chez M. de Borchgrave, par quelle aberration nouvelle pouvez-vous croire et laisser s'accréditer que je sois homme à colporter derrière le dos de certaines gens ce que je redouterais de leur dire en face !...

Votre attitude, Cornil, constitue une bravade nouvelle. Elle est à la fois un acte d'impudence et d'imprudence.

Acte d'imprudence, de votre part, car, malheureux et inconscient garçon, vous venez de signer votre arrêt de mort.

Un Tribunal d'Honneur !

Parfait, Cornil...; mais j'en choisirai seul les membres.

Des milliers de lecteurs apprécieront c la loyauté de votre conduite » et « l'impuissance de mes accusations ».

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