LOUIS FRANK CONTRE EMILE VANDERVELDE
M. Vandervelde, chef de la gauche socialiste, accusé par M. Frank d'avoir « plagié » son projet sur « l'épargne et les salaires de la femme mariée », nous écrit la lettre suivante que nous publions, de mémo que la réponse de M. Frank, à notre « tribune libre » :
Monsieur le Directeur,
M. Louis Frank accuse les auteurs de notre projet de loi sur l'épargne de la femme mariée d'avoir dérobé les épreuves et plagié les idées du livre qu'il a fait paraître ou qu'il va faire paraître sur cette question
Nos explications, < que vous attendez avec curiosité », seront très simples : nous n'avons pas eu connaissance des épreuves de M. Frank et les analogies d'expressions qu'il signale entre son étude — que je ne connais pas encore et dont j'ai appris l'existence par les lettres-réclames qu'il a cru devoir publier — s'expliquent par ce fait que nous avons puisé aux mêmes sources : les documents parlementaires, lois et propositions de lois qui concernent l'épargne de la femme mariée.
Si vous mettiez mon affirmation en doute — et j'aime à croire que vous ne le ferez pas — , je tiens à votre disposition les documents que nous avons cités dans notre exposé de motifs et spécialement le projet de M. Goirand, en France, ainsi que le rapport sommaire auquel il a donné lieu.
Nous avons cité nos auteurs; je souhaite que M. Frank fasse de même et renonce à cette ridicule revendication d'une paternité qui ne lui appartient pas.
Recevez, monsieur le Directeur, l'expression de mes sentiments distingués.
Emile Vandervelde.
M. Louis Frank répond à la lettre de M. Vandervelde en les termes que voici :
Monsieur le Directeur,
Pour faire reconnaître que la paternité du projet sur « l'épargne et les salaires de la femme mariée » m'appartient, je n'aurais nul besoin de lancer à la légère contre M. Emile Vandervelde l'accusation de plagiat. Il me suffirait de rappeler la campagne que je mène depuis 1888 en faveur de ces réformes, mes écrits et mes conférences données un peu partout, même aux Maisons du Peuple.
Depuis quatre ans, plus particulièrement, je n'ai cessé de revendiquer pour la femme mariée le droit de disposer de son épargne et de ses salaires (1). L'idée première de la réforme a été lancée par moi, en Belgique, en 1891, précisément à l'époque où M. Emile Vandervelde combattit la thèse de l'affranchissement des femmes, au congrès international ouvrier. (Rapport officiel du congrès. Bruxelles, 1893, p. 84, 80.)
Je comprends que M. Vandervelde me reproche avec élégance une paternité « ridicule » qui le gêne. Malheureusement... pour lui, elle existe.
(1) Notamment dans mon Essai $ur la condition politique delà femme, Paris, Rousseau, 1892, p. 184. — Rapport à la première assemblée générale de la Ligue féministe, 27 novembre 1892. — Catéchisme de la femme, Gilon, 1894, 7 e et 8*' leçons.— Cotas sur la législation féministe, professé à l'Université de Bruxelles, avril 1895, etc.
Je n'ignore pas qu'il est « ridicule » de défendre les idées généreuses alors qu'elles sont trop nouvelles pour être acceptées par tous ; mais je sais bien aussi qu'il est « habile > de s'attribuer des idées généreuses que Ton avait d'abord combattues, lorsqu'elles sont enfin tout près de triompher.
Pour tout esprit impartial et honnête, la question de paternité ne peut m'être contestée. Dans l'espèce, elle importe peu cependant.
J'ai accusé M. Emile Vandervelde, lui seul, seul signataire des « Développements » ou Exposé des motifs de la proposition n° 172, d'avoir plagié une épreuve de mes travaux.
Si, comme il le prétend, il n'a pas eu personnellement connaissance de mes ouvrages, n'est-ce point parce qu'il s'est borné à signer le travail d'un autre qui n'a point dédaigné d'utiliser l'épreuve de mes projets ?
Vraiment, je ne m'explique pas que M. Vandervelde n'ait pas assez do confiance dans son talent personnel pour se livrer à une petite manœuvre qui est le fait d'esprits sans valeur et sans originalité personnelles.
Je më plains d'un plagiat de cinq idées, caractérisé non par des analogies, mais par des identités d'expressions.
D'après M. Vandervelde, ces prétendues « analogies > s'expliqueraient par le fait que nous aurions puisé aux mêmes sources !... L'explication est vraiment digne de l'excessive finesse de l'estimable député. Malheureusement, les sources citées par M. Vandervelde ou son secrétaire n'ont nullement la portée que leur attribue l'honorable représentant
Dans aucune des lois étrangères sur lesquelles M. Vandervelde entend s'appuyer, on ne parviendra à trouver la* pensée générale et le double objet de mes propositions, la combinaison des cinq idées fondamentales que j'ai précisées, la méthode, l'ordonnance du travail, les expressions typiques, les mots caractéristiques que j'ai relevés.
Bien plus, la proposition Goirand, adoptée par la Chambre française le 27 février 1896, et que M. Vandervelde cite comme l'une des sources de son projet, propose précisément le contraire de ce qu'il demande, lui.
Quant à mes deux volumes, ils sont en grande partie basés sur des documents originaux et inédits, que nul autre que moi n'a pu consulter : ces documents émanent de ministres étrangers qui les ont élaborés à ma demande et pour mon usage personnel.
J'ai l'honneur de déposer entre vos mains toutes ces pièces originales.
Il est donc faux que M. Emile Vandervelde et moi ayons pu puiser aux mômes sources.
En présence de l'aplomb de M. Vandervelde, une seule chose m'étonne : c'est qu'il ne m'accuse pas, moi, de l'avoir plagié, lui.
Il nous réserve peut-être cette plaisante surprise pour sa prochaine réponse.
Quant aux * lettres-réclames » dont parle M. Vandervelde, j'avoue n'y rien comprendre. Peut-être veut-il faire allusion à la plaquette que j'ai adressée aux Chambres et à la presse pour démasquer son plagiat. Mais de quoi se plaint- il ?
C'est une « lettre-réclame > pour lui, car il y est cité vingt-quatre fois !..
Je profite de la lettre nouvelle de M. Vandervelde pour maintenir avec la même certitude toutes mes accusations basées sur la logique et sur la vérité.
Veuillez, Monsieur le Directeur, agréer l'assurance de mes sontiments
de haute considération.
Louis Frank.
Journal de Bmxelles, 28 mai 1896.
En même temps, Y Art Moderne publia contre moi cet article, dont on va pouvoir apprécier le ton de bienséance et la loyauté parfaite.
Qu'on n'oublie pas que je revendiquais la paternité d'un système juridique original, fondé sur la combinaison de cinq idées nouvelles. On vorra ce que devient ma revendication fondamentale sous la plume de ces honnêtes adversaires.
ART MODERNE I 3 la gç m t.
Voici, e encore une fois, savez-vous », une affaire de plagiat?
Vous vous rappelez, sans doute, que dernièrement on a monté une garde terrible et fait une conduite de Grenoble assourdissante à l'italien d'Annunzio. l'admirable auteur de V Innocent, parce que, dans les quelques myriades de lignes qu'il a agencées en romans célèbres, un patient épuceur de coccinelles a trouvé encastrées des bouts de phrase réminisçant Guy de Maupassant, pour autant que je m'en souvienne, ou le Sar Péladan ; des bouts de phrase flottant là comme les épaves, à peine visibles, d'un brick naufragé sur les vagues infinies des atlantique?. Repêchées et alignées en un tableau comparatif adroitement condensé, ça avait l'air de quelque chose. Mais dans le tas, c'était aussi péremptoire qu'un grain de sel dans les sables du Sahara ou qu'une tousserie dans la canonnade de Sedan.
Il y a quelque dix ans, un travail analogue fut tenté, chez nous, par •d'adroits coupeurs de fil en seize, pour démontrer que les poésies charmantes de Georges Khnopff n'étaient qu'un pillage de Verlaine. Et jadis le même procédé fut essayé par les médiocres qui, invariablement, accompagnent le talent comme la vermine parasite les grands fauves, pour établir que Phèdre n'était que le plagiaire d'Esope, et La Fontaine Je plagiaire de Phèdre. Sans compter Corneille plagiant le Romancero dans le Cid, et Shakespeare les conteurs italiens dans Roméo et dans Othello.
Le cas actuel n'est pas littéraire. Il est juridique. Mais pourquoi s'étonjierait-on si des mœurs aussi chicanières et aussi étroitement revendi-
catoires passent du domaine de l'art proprement dit à tous les territoires où l'on écrit môme sans art. Un M. Louis Frank, dont il est impossible de ne pas avoir entendu parler tant il se charge lui-même d'entretenir les résonances où vibre son nom à étymologie annonciatrice d'audace, et qui qualifie sa demeure, on ne sait en vertu de quelle délégation : Office féministe universel ! vient de publier une ébouriffante brochure au sujet d'un prétendu plagiat dont il aurait été victime.
Il s'agit de la rédaction d'un projet de loi et d'un rapport à l'appui sur r Épargne de lu Femme mariée! Le coupable serait Emile Yandervelde ! Emile Vandervclde dont la brillante, féconde et turbulente personnalité ne semble vraiment pas avoir besoin d'aller faire des emprunts, fût-ce à VOffice féministe universel.
La théorie du plagiat tel que l'entend « cet officier > est vraiment c tourneboulante », comme eût dit Rabelais, et désarticule toutes les notions sur la matière. 11 érige le monopole en une institution qui, si elle était acceptée, condamnerait bientôt l'humanité au silence, ce qui réjouirait peut-être Maeterlinck, mais rendrait l'existence morose. Il croit, en sa candeur séraphique, que dès que, sur un sujet courant, fût-ce l'épargne de la femme mariée, il a coulé en phrases banales les idées circulantes, non seulement ces idées lui appartiennent comme des papillons happés au vol, mais aussi les mots dont il s'est servi, fussentils de ceux qui réalisent au suprême degré la notion des Communia Omnium, des choses qui sont à l'usage de tous et qui n'appartiennent à personne, telles que l'atmosphère et les eaux courantes.
Voici un échantillon de cette abracadabrante conception, produite avec accompagnement d'un tapage tintamarresque : c'est textuellement extrait de l'œuvre dont ici s'occupe notre critique. On croit rêver dans une cloche à plongeur.
Proposition Vandervelde
23 avril 1896.
Il existe'...
Dominés par le désir d'aboutir au plus TÔT...
La proposition de loi... réduite à de modestes limites...
Notre but unique pour le moment c'est d'empèciier qu'un mari débauché, paresseux et dissipateur, puisso rendre inutile le dévouement d'une femme qui peine et économise...
Proposition Louis Frank
Discutée à la Ligue féministe, en janvier 189:1.
A l'impression le 6 mars 1896.
Il existe...
Dksirki:x d'assurer tout d'abord...
Il i ni porto qu'une législation équitable remplace, au plus tôt...
Xotrk système, plus modeste, se borne pour lk moment...
Il faut... empêcher... Puisque ce