SAINTE ODILE
A M"e Eisa Kœberlè.
« Et naturellement vous dites que je ne l'ai pas aimée? » dit le Père.
« Mais croyez-vous aussi qu'il fût agréable pour un pauvre diable de militaire,
« Avec les nécessités de la politique et par des temps aussi durs,
« Quand on s'est donné tant de mal et que les choses prennent enfin tournure,
« D'avoir chez soi tout le temps ces deux yeux qui me regardaient?
« Pas une bonne femme qui ne sache qu'à sa naissance, il est vrai,
« J'ai voulu la faire tuer à cause de ces mêmes yeux aveugles.
« Mais l'Evêque, en me la rapportant qui voyait, nous a remis dans la règle tous les deux,
« La sienne étant de me regarder et la mienne évidemment de la faire souffrir.
« Et celui qui prétend que je ne l'aimais pas, je n'ai pas autre chose à lui dire,
« Sinon qu'il est une grosse bête et ne connaît pas les gens de mon pays.
« Ah, pour être une sainte, elle n'a pas eu besoin d'autres péchés et ceux de son père lui ont suffi !
« Elle n'a pas eu à chercher son pain ailleurs, ni sa peine, et je lui en donnais assez.
« Et pourtant elle était ma grande fille chérie et je ne pouvais m'en passer,
« Ma grande Odile au visage si doux, avec des petits points de rouille,
« Ma fille d'Alsace en or, chargée de soie comme une quenouille !
« C'est pourquoi vous qui venez la voir sur la montagne en la maison que je lui ai donnée,
« Le meilleur de mes châteaux dans la Vosge, qui est clos et remparé
« D'un tel mur, fait par les gens de chez nous, qu'on n'en trouve nulle part ailleurs,
« Songez à moi qui pour plus tard ici plantai cette source de pleurs !
« C'est moi qui, pour que fût toujours sous ces yeux miraculeusement ouverts
CORON A BENIGNITATIS
« Ce pays que nous avons fait ensemble, elle et moi, et qui est à jamais son douaire,
« Plantai ici mon enfant vénérable et cette fille de mon sang.
« C'est pourquoi vous tous qui venez ici demander la guérison de vos yeux souffrants,
« Vous tous, les obscurcis d'en bas, tout le peuple clopin-clopant,
« Batteurs de blé, batteurs de fer, cantonniers et joueurs de clarinette,
« Porte-besaces, porte-bâtons, porte-bandeaux et porte-lunettes,
« Enfants que l'on conduit par la main, tristes bureaucrates à visière,
\< Vieilles sœurs des hôpitaux, soldats de la Légion Étrangère,
« Vous qui montez en chantant vers Odile entre les sapins,
« Songez que c'est tout de même à moi que sont la maison et le jardin :
« Si Odile vous donne son eau, moi je vous donne de mon vin.
« (Précisément ce bon chrétien sans eau, ce même petit vin de Ribeauvillé,
« Que l'on ne peut garder longtemps en tonneau et qui se boit comme du lait.)
« Et vous, jeunes filles de France, qui descendez à grand bruit dans le crépuscule,
« Priez pour le barbare Euticon dont le nom est si ridicule !
CORON A BENIGNITATIS