‹ Corona benignitatis anni DeiChapitre 31 sur 65 · SAINTE ODILE · texte numérisé non relu

SAINTE ODILE

A M"e Eisa Kœberlè.

« Et naturellement vous dites que je ne l'ai pas aimée? » dit le Père.

« Mais croyez-vous aussi qu'il fût agréable pour un pauvre diable de militaire,

« Avec les nécessités de la politique et par des temps aussi durs,

« Quand on s'est donné tant de mal et que les choses prennent enfin tournure,

« D'avoir chez soi tout le temps ces deux yeux qui me regardaient?

« Pas une bonne femme qui ne sache qu'à sa naissance, il est vrai,

« J'ai voulu la faire tuer à cause de ces mêmes yeux aveugles.

« Mais l'Evêque, en me la rapportant qui voyait, nous a remis dans la règle tous les deux,

« La sienne étant de me regarder et la mienne évidemment de la faire souffrir.

« Et celui qui prétend que je ne l'aimais pas, je n'ai pas autre chose à lui dire,

« Sinon qu'il est une grosse bête et ne connaît pas les gens de mon pays.

« Ah, pour être une sainte, elle n'a pas eu besoin d'autres péchés et ceux de son père lui ont suffi !

« Elle n'a pas eu à chercher son pain ailleurs, ni sa peine, et je lui en donnais assez.

« Et pourtant elle était ma grande fille chérie et je ne pouvais m'en passer,

« Ma grande Odile au visage si doux, avec des petits points de rouille,

« Ma fille d'Alsace en or, chargée de soie comme une quenouille !

« C'est pourquoi vous qui venez la voir sur la montagne en la maison que je lui ai donnée,

« Le meilleur de mes châteaux dans la Vosge, qui est clos et remparé

« D'un tel mur, fait par les gens de chez nous, qu'on n'en trouve nulle part ailleurs,

« Songez à moi qui pour plus tard ici plantai cette source de pleurs !

« C'est moi qui, pour que fût toujours sous ces yeux miraculeusement ouverts

CORON A BENIGNITATIS

« Ce pays que nous avons fait ensemble, elle et moi, et qui est à jamais son douaire,

« Plantai ici mon enfant vénérable et cette fille de mon sang.

« C'est pourquoi vous tous qui venez ici demander la guérison de vos yeux souffrants,

« Vous tous, les obscurcis d'en bas, tout le peuple clopin-clopant,

« Batteurs de blé, batteurs de fer, cantonniers et joueurs de clarinette,

« Porte-besaces, porte-bâtons, porte-bandeaux et porte-lunettes,

« Enfants que l'on conduit par la main, tristes bureaucrates à visière,

\< Vieilles sœurs des hôpitaux, soldats de la Légion Étrangère,

« Vous qui montez en chantant vers Odile entre les sapins,

« Songez que c'est tout de même à moi que sont la maison et le jardin :

« Si Odile vous donne son eau, moi je vous donne de mon vin.

« (Précisément ce bon chrétien sans eau, ce même petit vin de Ribeauvillé,

« Que l'on ne peut garder longtemps en tonneau et qui se boit comme du lait.)

« Et vous, jeunes filles de France, qui descendez à grand bruit dans le crépuscule,

« Priez pour le barbare Euticon dont le nom est si ridicule !

CORON A BENIGNITATIS

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