COMMÉMORATION DES FIDÈLES TRÉPASSÉS
Commémoration du jour de la première pénitence où Dieu se repentit de son ouvrage,
A cause de l'homme à peine commençant qui fornique et prostitue son image,
La semence de toutes les espèces est conservée dans l'Arche qui flotte à l'abri du naufrage Sur les eaux qui recouvrent la terre.
Premier Novembre, commémoration du déluge dans l'obscurité et le brouillard qu'on peut couper comme du pain !
Mais à l'église le matin, fête double-majeure en or et en latin et Anniversaire de Tous-les- Saints,
De tous les Saints sans qu'il en manque un seul
CORON A BENIGNITATIS
dont le Ciel pour s'allumer a attendu que le nôtre fût éteint
Dans l'inimaginable Mystère !
Au chœur, recension de tous les Saints jusqu'au dernier avant Midi, et le soir
Intronisation de la mort à tous les murs, exhaussement du pli funèbre dans le noir !
Entrée avec nous de tous les morts, la cloche sonne dans la pluie ! dont nous gardons ou non la mémoire,
Commencement de la nuit.
Commémoration de tous les morts, commencement de Tous-les-Fidèles-Trépassés,
La lampe qu'on allume avec un frisson, glas des cloches dans la pluie glacée, pleur,
Gêne, poids du péché mortel sur le coeur, et peur du Jugement dernier, Anticipation de l'agonie !
Je lis l'Office des Morts dans la nuit, et bientôt je serai mort aussi, et déjà le monde extérieur a disparu.
Un brouillard aussi obscur, aussi cru que l'eau de mer, ensevelit le port et les rues.
Il n'y a plus que moi de vivant dans la lampe, et sous moi serrées les eaux de ces grandes multitudes inentendues '
A qui je lis le Miserere !
Je suis vivant, et l'onde et le remuement sous moi de ces grandes multitudes pitoyables !
Je lis le Miserere à la mer sans bordure qui gît entre le ciel et le diable,
Je lis et j'entends respirer, tout près dans l'éternité, sous moi battre la mer coupable, Le peuple qui ne peut plus mériter.
Incapable de mériter et livré sans aucune défense à la Grâce !
L'âme sans habit et sans corps, exhibée à Dieu face à face,
La mer toute nue qui bout et qui frit dans la vision et la glace
D'un soleil de froid et de nuit !
1 Aquaî quas vidisti populi sunt et gentes et linguae.
Apoc. XVII, 16.
Dieu vérifié dans le soleil dur, le même qui sert à l'Enfer !
Mais la purgation est plus complète que le supplice, plus intime, plus aiguë et plus foncière.
C'est autre chose à supporter que Dieu tout pur ! et la préparation à Lui-même est plus sévère Qu'il n'en faut pour choir en un puits.
La lampe est basse et la nuit est comme un carré de drap noir par derrière,
Non point la nuit qui est l'ombre du jour, mais le néant de toute lumière,
Et je suis comme un prisonnier dont le tour est venu et qui sur le papier judiciaire suit d'avance pas à pas
Sa sentence et son itinéraire.
L'instant de la rupture effroyable et l'arrivée où les autres sont déjà !
La clémence qui a cessé et le Juge qui est là !
Et j'espère fermement que l'Enfer n'est pas pour moi, ni l'astre invisible d'en bas :
Cependant c'est possible.
Que l'Enfer pour le temps éternel soit possible et c'est assez !
Et je lis amèrement l'Office et l'essor coup sur coup de ses grandes ailes désespérées,
Le psaume à longs cris vers par vers et l'obsécration entrecoupée
Par les neuf Lectures terribles !
Car nous sommes peu de chose, ô mon Dieu, et nous savons bien que Vous êtes le plus fort,
Vous nous interrogez, et quand on veut s'expliquer, c'est tout de même nous qui avons tort,
L'argument péniblement que nous avons essayé
de mettre ensemble est interrompu par la mort.
Cependant nous avions quelque chose à dire !
« Pourquoi Te dresses-Tu contre moi et penses- Tu que je suis Ton ennemi?
Est-ce que Tu trouves digne de Toi de me suivre ainsi pas à pas et de me regarder ainsi?
Épiant la chose que je vais faire, faisant attention à ce que j'ai dit,
Comme si c'était tout pour toujours ?
CORON A BENIGNITATIS
« Moi que Tu vois fuir comme une ombre et qui jamais ne demeure dans le même état !
Moi qui vais être détruit dans un moment comme un vêtement qui est mangé par les cancrelats !
Et je dis que je n'ai rien fait contre Toi, puisque l'homme ne peut pas
Sortir de Ta main qui l'entoure !
« Va, c'est vrai que je suis un homme et je sais bien que Tu es Dieu !
Et c'est vrai que mes péchés sont grands, je le sais, mais mon malheur est au-dessus d'eux !
Laisse-moi en repos un moment, éloigne-Toi de moi un peu
Le temps que j'avale ma salive !
« Le Ciel et la Terre passeront, mais la souffrance de l'Innocent est inexpiable.
Entends le cri de Tes petits qu'on tue et le silence de l'enfant qui n'est pas coupable,
Qui meurt seul dans le désespoir final et dans des ténèbres ineffables,
En attendant que Ton règne arrive !
« Ça ne fait rien, ô mon Dieu, et je sais bien que ça n'est pas Votre faute !
C'est nous qui nous sommes fait l'Enfer des Sept Flammes de Votre Pentecôte !
Je sais que Vous n'y pouvez rien et Votre perte est aussi griève que la nôtre,
Qui Vous privons de Vos enfants !
« Mais quand Vous auriez tort, je dirais encore que Vous avez raison, ô mon Père !
Avec l'éternité que Vous administrez, avec la damnation et l'enfer,
Il est une chose, Dieu suprême, une que Vous ne pouvez pas faire,
C'est d'empêcher que je Vous aime !
« Et quand Vous me damneriez, je dirais encore que c'est Vous qui êtes le meilleur.
Il y a une chose que Vous ne pouvez pas empêcher, c'est que Vous soyez, Seigneur !
Et quand Vous me damneriez, je sais que Vous êtes mon Créateur !
Vous êtes mon Père tout de même ! »
CORON A BENIGNITATIS
La lampe file et tremble, et je suis seul, et ma lampe est bientôt éteinte.
J'entends, détaché de tout, un seul coup dans le néant qui tinte, l'heure,
Mais par delà la profondeur et le temps, par delà les ténèbres et la crainte,
Je sais que mon Rédempteur vit !
Je crois que mon Rédempteur vit et que je le verrai à mon dernier jour !
Tu tendras la main droite à Ton œuvre et je Te tendrai la mienne à mon tour.
Et je T'affronterai qui me regardes, avec cette espèce d'amour
Propre à l'Homme que Tu fis !
J'écoute et j'entends tout-à-coup une sirène, puis trois ensemble, puis toutes, et tousser les rauques remorqueurs dans le brouillard.
Du fond de l'espace sans nom et de tous les horizons du Purgatoire,
C'est la mer comme au temps de Noé barre à barre qui monte, l'ébranlement là-bas et la tribulation dans le noir
Des Eaux dont il n'est mémoire ou nombre !
Commémoration de la Mort qui est au-dessus de tous les horizons !
Commémoration de la mer qui est haute et qui, dans le recoin du havre le plus profond,
Cogne et vient avertir que le premier bateau est parti et que ce n'est déjà plus le second
Qui tousse et qui signale dans le brouillard !
CORON A BENIGNITATIS