HYMNE DU SAINT SACREMENT
Les six longues journées sont finies, l'œuvre de la moisson est faite.
Toute l'orge et le blé sont à bas, la paille est par terre avec le grain,
Les six jours de la moisson sont faits et le septième jour est demain,
Et déjà les troupes des travailleurs ont regagné pour la fête
Bethléem, la « Maison du pain ».
Le riche Booz, cette nuit, est resté seul dans son champ.
C'est un homme craignant Dieu, un cœur droit que la sagesse habite.
Bienheureux qui sur le pauvre et la veuve est intelligent,
Et dont les faucheurs inexacts laissent derrière eux en marchant
Des épis pour la glaneuse Moabite.
Cependant qu'il est couché sans dormir au milieu de l'immense moisson préparée,
Regardant la pleine lune du sabbat, la nuit jubilaire et consacrée.
Voici qu'il sent à son côté comme un chien timide qui le frôle,
Et la glaneuse Ruth, s'étant lavée et parée, Met la tête au creux de son épaule.
« Ma fille, que me voulez-vous? vous voyez que je suis solitaire et vieux.
« J'ai vécu de longs jours avant vous et maintenant ma barbe est grise.
« Va, Ruth, vers le frère de ton mari, selon que la loi de Moïse le veut. »
Et Ruth lui répond sans lever les yeux :
« A l'ombre de Celui que mon cœur désirait je me suis assise. »
Nous de même, mon Dieu, nous voyons que Vous êtes solitaire et abandonné,
CORON A BENIGNITATIS
Comme un vieillard au milieu de ces passants d'un jour, ces jeunes gens occupés et frivoles.
Mais parce que nous avons goûté le miel qui passe toute saveur de Votre bonté,
Versant la tête sur Votre épaule, nous Vous
offrons avec un cœur trop plein pour des paroles
Cette pauvre chose que nous pouvons donner.
Donnez-nous à manger, homme riche de la « Maison du pain » !
Recevez pour toujours l'Étrangère dans Votre demeure !
Nous en avons assez loin de Vous d'avoir soif et d'avoir faim !
Que ne nous faille plus jamais, soustrait à l'envie du publicain,
L'épi gratuit épargné par Votre faucheur.
Donnez-nous aujourd'hui notre pain supersubstantiel.
J'en ai assez de cette manne d'un matin, de ce pain qui passe en ombre et figure.
Nous en avons assez du goût de la chair et du sang, du lait, des fruits et du miel.
Arbre de vie, donnez-nous le pain réel. Vous-même êtes ma nourriture.
Booz a engendré de Ruth Obed de qui sont nés David et les Rois.
C'est moi maintenant que Vous choisissez, rejetant Jérusalem et Samarie.
O pain des Anges, que de fois Vous avez souffert la meule et la croix,
Avant que je reçoive à mon tour d'un cœur fondu de tendresse et d'effroi
Cette chair que Vous avez reçue de Marie !
Je goûte donc de Vous ! Saint des saints, Vous goûtez de moi, pécheur!
O égalité de l'amour! ô parole incommunicable!
O communion avec Vous ! instant de mon cœur dans ton cœur !
Main droite de mon Dieu qui m'attire et main gauche de mon Sauveur
Sous ma tête que la honte accable !
Terrible silence de midi où Votre nom seul est répondu !
O gardiens de Jérusalem, qu'aucun de vous ne me réveille ou m'appelle !
O foi qui surpasse le sens ! acclamation de la prière entendue !
CORON A BENIGNITATIS
O véritable ami, Votre nom est comme un parfum répandu !
« Demeure comme un signe sur mon bras et comme un bouquet de myrrhe entre mes mamelles ! »
Un instant vaut mieux avec Vous que mille jours dans les parvis humains.
Il est bon pour nous de rester dans Votre présence considérable.
Vous m'appelez, Verbe de Dieu, qui étiez hier et demain,
Et je me suis écrié en élevant les mains :
« Je passerai jusque dans le lieu du tabernacle admirable ! »
Moi aussi, j'aurai part à Votre calice !
Vous me purifierez et je serai pur comme' le lin éblouissant!
Seigneur, que Votre volonté et non pas la mienne s'accomplisse.
Moi aussi avec Votre prêtre montant à l'autel du sacrifice
Je laverai mes mains entre les innocents !
J'entrerai à l'autel de Dieu, vers le Dieu qui réjouit notre jeunesse !
Jugez-moi et discernez ma cause de la race d'Edom et d'Amalech.
Bienheureux qui loin des hommes vieillissants reçoit sa part avec Votre promesse,
Et dont les mains saintes et vénérables élèvent les deux Espèces,
Votre prêtre à tout jamais suivant l'ordre de Melchisédech !
Qu'elles montent devant Votre trône en odeur de suavité !
Recevez le sang de l'Agneau qui est immolé depuis la création du monde,
Vieillard, que le sang d'Abel émeuve les entrailles de Votre Paternité,
Qui supplie avec une forte clameur pour nous autres que Vous voyez saoulés et vautrés,
Pauvres hommes, dans notre stupidité profonde !
Recevez ce sacrifice que nous Vous offrons pour les vivants et les morts.
Premièrement faisant mémoire de nos plus proches et moi de mon père et de ma mère,
CORON A BENIGNITATIS
De ma femme et de mes deux enfants et de tous ceux à qui j'ai fait tort.
Mêmement de tous les fidèles défunts que leur faute retient encor
Captifs dans le lac de misère.
Pieux Pélican, qui souffrez devant nous Votre crucifixion,
Administré par les anges en pleurs qui Vous portent patène et vase,
Donnez-nous la porte de Votre flanc ainsi qu'au centurion,
Afin que Vous nous soyez ouvert et que nous unissions
Notre nature à Votre hypostase.
En Vous toute créature a reçu sa consommation.
Nous avons fait par le travail de nos mains de ce fruit inutile et de cette herbe
Le froment qui végète les forts, la grappe qui enivre Sion,
Et maintenant sous la vigne crucifiée, à ce bout de notre sillon
Nous dressons une table superbe I
Seigneur, Vous voyez cet univers que Vous nous avez donné à consommer.
Tout a passé, ciel et terre, en ce pain pour me nourrir.
Consommez donc à son tour cet homme que Vous avez conformé,
Et mangez enfin avec nous, dans le pain et dans le vin rédimés
Cette Pâque que Vous avez désirée d'un grand désir !
Les siècles passés et futurs Vous sont éternellement en spectacle.
Vous voyez tout, invisible au fond de cette église sombre et vieille.
Donnez-nous une fois de regarder dans le centre de Votre miracle,
En ce jour de la Fête-Dieu, quand le prêtre ouvrant Votre tabernacle
Elève entre ses mains le soleil !
Comme l'astre quand s'élevant de la terre il tire toutes choses à lui,
Ainsi ce soleil de douceur que le prêtre dans le grand lange de soie apporte comme un enfant nouveau.
COR ON A BENIGNITATIS
Heureux le ventre qui Vous a conçu et le sein qui Vous a nourri !
Je suis comme l'Aveugle-né qui dans le néant et la nuit
Reconnaît la présence de l'Agneau.
Cause invisible, venez voir ce monde que Vous avez fait.
Vous n'êtes plus enveloppé comme jadis par la foudre et par le nuage.
Quatre notables naïvement soutiennent Votre pauvre dais,
Cependant que Vous Vous avancez, rayonnant sur les bons et les mauvais,
A travers les rues de notre village.
Vous le jurâtes aux pères de nos tribus avec un grand serment,
Lorsque Votre arc-en-ciel apparut au dessus de la terre claire et purgée :
Voici que je suis avec vous et vos fils tous les jours de mon Testament.
Et Vous renouvelez avec nous dans la piété de Votre sacrement
Cette foi que Vous nous avez engagée.
L'hérétique ne sait que rompre par violence, séparer toujours et reséparer,
A chaque morceau mutilé, son œuvre, appliquant sa méchante critique;
Il a mis Dieu de côté et l'homme d'un autre côté.
Le monde sans devoir pour lui, libéré de Votre unité,
Retourne à l'atonie chaotique.
Dieu, si loin que Vous soyez de nous, nous sommes rejoints à Vous par l'amour.
Il n'est point de séparation des membres au chef mystique.
Nous savons que chaque chose est différente des autres par amour,
Vous conviez tous les êtres qui ont de Vous leur par et leur pour
A la communion eucharistique.
C'est Vous-même qui avez dit que je peux manger de Votre chair.
C'est écrit. Ce n'est pas moi tout de même qui l'ai inventé !
Pourquoi douterais-je un moment, lorsque Votre parole est si claire ?
CORON A BENIGNITATIS
Soyez tout seul, ô mon Dieu, car pour moi ce n'est pas mon affaire,
Responsable de cette énormité !
L'odeur de l'encens se mêle à celle des fleurs et des foins.
La grappe et l'épi sont formés pour le sacrifice et la Messe.
Le temps est venu pour nous de passer un peu plus loin.
Seigneur, que Votre monde était beau ■ mais le Ciel ne l'est pas moins.
« Vene^l » nous dit la Sagesse.
Vous m'avez accablé de Vos bienfaits qui suis un ingrat et un pécheur.
Qu'un autre, c'est possible, trouve que Votre joug est lourd.
Mais moi je n'ai connu que Votre bonté et jamais Votre rigueur.
Je tiens Votre main dans la mienne, je sais que Vous êtes mon Rédempteur
Et je rirai à mon dernier jour !
Demeurez avec moi, Seigneur, en ce jour de la guerre et du danger !
Regardez Votre serviteur qui n'est pas bien brave et vaillant !
O mon maître ! donnez-moi de ce pain à manger !
Et ni les hommes, ni l'enfer, ni Dieu même, ne pourront m'arracher
Votre corps que je possède entre mes dents !
CORON A BENIGNITATIS