LOROT PAR LUI-MÊME
En têle de cette anthologie, nous avons placé un portrait : celui de Corot par lui-même (PL 1). Le peintre a déjà vingt-neuf ans, et ce n'est encore guère qu'un débutant. Son existence, depuis la sortie du collège, s'est passée longtemps derrière un comptoir. Son père appartient à la bourgeoisie positive. La première fois que son fils a parlé de faire de la peinture, il a levé les bras au ciel, et Camille a vendu du drap pendant cinq ou six ans, tout en dessinant furtivement à ses moments perdus. Mais, un beau jour, l'autorité paternelle a faibli. C'était en 1822. Le jeune homme, né en 1796, entrait dans sa vingt-septième année. Pressé par son père de « s'établir », il déclara tout net qu'il n'était pas fait pour auner de l'étoffe, et (ju'il voulait être peintre pour tout de bon. « Eh bien, dit le père, agis à ta guise; mais ne me demande pas plus de quinze cents francs par an pour payer tes couleurs et tes toiles. C'est tout ce que tu tiendras de moi tant que je serai de ce monde. » Quinze cents francs! Mais, c'était l'indépendance elle bonheur pour le grand garçon naïf, qui jouait encore comme un enfant avec les ouvrières delà modiste en renom qu'était la maman Corot, et qui passait ses journées au bord de la Seine, le regard perdu dans l'azur, à crayonner sous l'œil amusé de ces nymphes amies, sans se laisser distraire par leurs agaceries.
Los arts du dessin sont soumis à uno c^rammaire qu'il faut ap|U(.'ndio. L'rcolier commença par prendre unmaîlie en vogue qu'on nommait Michallon. Mais, Micliallon mourait dans la fleur de l'àiie. Corot passait de son atelier dans celui de Victor Bertin, un autre paysagiste estimé de ses contemporains. 11 y travaillait Ihiver avec application et docilité. Mais, aussitôt la belle saison venue, il ne tenait plus entre quatre murs. H lui fallait de l'espace et du ciel. Une année, il partait pour Rouen, retrouver des souvenirs d'enfance en même temps que son « correspondant » du temps où il était là-bas au collège, un certain Sennegon, dont sa sœur devait épouser le (ils. Une autre fois, son été se passait sous les ombrages de Fontainebleau. Mais, le lieu qui l'attirait entre tous, depuis le jour oii son père y avait acquis un pied-à-terre au bord de l'étang dans lequel se miraient doucement les saules, c'était Ville-d'Avray. Chaque année, les verdures printanières l'enlevaient à la capitale, et son chevalet habitait les feuillées toulï'ues jusqu'aux premières bises. L'hiver venu, adieu le plein air. En cette saison maussade, Corot rêvait de rilalie, paradis des paysagistes, grâce à son ciel serein et à son atmosphère clémente. 11 en parlait avec tant de feu que le père se laissa toucher. Enl82o, il lui paya le voyage. Toutefois, ce fut à la condition que Camille lui laisserait son portrait, peint de sa main. Le jeune artiste s'exécuta. C'est la pièce que nous avons sous les yeux (Pi. i).
Pl 1.
Cliché Yvon.