‹ Corot; biographie critiqueChapitre 8 sur 12 · DE · texte numérisé non relu

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râbles pour notre grande collection nationale ; mais y entrera-t-elle jamais? Ne courons pas jusqu'en Amérique pour rechercher Y Orphée inspiré, en 1861, au mélomane enthousiaste qu'élait Corot par l'opéra de Gluck et son admirable interprèlo, M^^^ Viardot. Contentons-nous de ce Souvenir de MorlefonCaine qu'un heureux sort nous a conservé et arrêtons-nous devant ce morceau de modestes dimensions, mais d'une poésie si profonde, qui rayonne à la cimaise du Louvre (PL 15). La toile fut produite pour le Salon de 1864. C'est l'heure où le génie de Corot s'impose sans conteste. La critique, si longue à apprivoiser, finit par capituler. L'homme qu'elle a si longtemps malmené fait à présent partie du groupe restreint d'artistes que le suffrage de leurs pairs envoie siéger aujury à côté des représentants de l'Administration. En achetant un de ces tableaux, l'État n'a fait que s'associer à l'hommage qui lui a été rendu par ses confrères. Ce tranquille paysage qu'anime un groupe d'humbles fillettes des champs, c'est la nature même saisie dans un de ses aspects les plus fugitifs, au moment où les vapeurs nocturnes répandues sur les eaux se dissipent sous les premiers rayons du soleil matinal. La main qui a tracé cette image a obéi si docilement aux suggestions de la mémoire qu'elle a créé l'illusion de la réalité. Et cependant, ce n'est qu'un peu de couleur sur un mince canevas ! Le secret de Corot réside dans sa méthode. Certain jour, un publiciste s'est permis de l'interroger et de lui demander une manière de confession. Il répond par cette profession de foi succincte : « Dans la carrière d'artiste, il faut

conscionoo, conlimco on soi el porsrviTance. Ainsi armo, les deux choses, à mes yeux, de la première importance sont l't'tude (lu dessin et des valeurs. » Celte importance de la l'orme et des valeurs, l'artiste ne perd aucune occasion de la proclamer. Un de ses carnets contient quelques notes qui complètent sa doctrine dans les termes que voici : «... Toujoui's la masse, l'ensemble : ce qui nous a frappés. Ne jamais perdre la première impression qui nous a rmus. Le dessin est la première cliose à chercher. Ensuite, les valeurs. Voilà les points d'appui. Après, la couleur; enfin, l'exécution. » Ses albums sont couverts de croquis indéchiffrables pour le vulgaire, où quelques traits essentiels indiquent le contour d'une forme et où les valeurs sont notées, dans leur gradation, par divers signes conventionnels. Tel griffonnage de cette espèce a servi (le point de départ à ce poème d'air et de lumière qu'est le Souvenir de Morêe fontaine. Quant aux détails de la pratifjue, la manière de procéder du maître a été décrite par un de ses élèves dans des lignes que tout professionnel lira avec intérêt. Évoquant des souvenirs qui remontaient à l'époque féconde où Corot, en pleine possession de son talent, produisait à l'atelier ces œuvres réfléchies, fruit de ses longues années d'apprentissage, Gustave Colin a écrit :

« ... Sa toile blanche, légèrement teintée, posée sur un clievalet, Corot la palpait de sa forte main; puis, saisissant un crayon blanc, il traçait, après un instant de recueillement, avec une ampleur et une souplesse particulières, les

principaux traits d'une composition qui devenait à l'instant compréhensible, et dont il ne s'écartait presque plus que pour l'enrichir de détails... Ces premiers tracés n'étaient repris qu'après avoir subi une période d'incubation. Ils revenaient alors sur le chevalet pour recevoir le travail de l'ébauche. Muni d'une palette assez sobre et assez mal ordonnée, et composée de tons entiers, armé de brosses fortes et souples, le maître établissait avec de la terre d'Ombre et du noir et du blanc, réchauffés par des terres de Sienne et des ocres, l'ordonnance de son tableau au point de vue des valeurs et de l'effet, en fixant tout d'abord les deux extrêmes : la plus grande lumière et la plus g-rande vigueur. 11 affirmait ainsi les principales formes intimes avec une fermeté presque violente, qu'il atténuait ensuite à l'aide de frottis légers. Un nouvel abandon succédait à ce principal effort. Puis, lorsque l'ébauche était bien solide, le maître cherchait rharmonie de son œuvre à l'aide de pâtes et de demi-pâtes colorées. Son exécution, pleine de verve, rapide et variée, était parfois soutenue d'appels aux maîtres anciens qu'il préférait, a Gorrège ou Giorgone (par exemple), prête-moi tes pinceaux, disait-il; et son œil s'animait; et les accents naissaient sur la toile plus rapides et plus vifs... »

Pour qui a lu ces lignes, la technique de Gorot n'est plus un mystère. Seul, le génie quilordonnademeuremystérieux et confondant.

72 COUOT.

L'kTOILE du BF.Rr.ER

En mémo temps qu'il montrait au Salon le souvenir do cette matinée fraîche et argentée rapportée de Mortefoiitaine^ Corot expédiait à Toulouse un de ces eii'ets du soir, dorés et mélancoliques, dont il s'était fait une spécialité et qu'il rendait avec un sentiment si profond. La scène était d'une simplicité extrême. Un lac reflétant la pureté lumineuse d'un ciel sans nuages : un unique tronc d'arbre occupant le premier plan et, adossée à cet arbre, regardant l'horizon, une jeune femme drapée à l'antique, qui adressait un salut à un astre du firmament (PI. 16). C'est à l'Etoile du Berger que ce salut s'adresse. La preuve en est que, sur le chemin qui côtoie la nappe claire des eaux, un troupeau chemine dans la pénombre, suivi du pasteur pour qui ce flambeau s'allume au zénith. Bien que l'œuvre soit datée de 1864, ou plutôt à cause même de cette date, addition insolite à la signature du maître, je me figure que Toulouse ne jouissait pas absolument d'une primeur. Un tel morceau est de ceux qu'un peintre réserve tout d'abord au Salon, avant de lui faire courir la province. Ou je me trompe fort, ou r Etoile du Berger de 1864 cache un « état » antérieur, exposé auparavant avec un titre moins suggestif et enregistré au livret parisien sous le vocable un peu vague de Soiî'ée, familier à un artiste qui laissait à autrui le soin de baptiser a littérairement » ses ouvrages. Quoi qu'il en

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soit, Toulouse reçut le tableau et conçut riiourouse pensée de le garder. Paye 3000 francs, paraît-il, il entra dès lors au musée. Il était temps. L'Amérique, où déjà certains amateurs avisés avaient l'œil sur Corot, guettait cette pièce de choix. Un certain Walters, de Baltimore, l'ayant vue dans l'atelier de la rue Paradis-Poissonnière avant son départ pour le Languedoc, s'en était montré friand. Le client ne s'était pas décidé sur l'heure ; il revint trop tard : les Toulousains l'avaient devancé. Il dut se contenter d'une réplique de dimensions restreintes. L'original, Dieu merci, restait chez nous.

Marissel

L'âge n'avait pas changé les habitudes de Corot pendant la belle saison. On sait qu'aussitôt les arbres en bourgeons, il faisait tous les ans son paquet et s'en allait retrouver les petits oiseaux. Il partageait son temps de son mieux pour ne point faire de jaloux parmi ses hôtes habituels, impossibles à contenter tous chaque année. Chacun prenait rang à son tour sur la liste de ses villégiatures, on le voyait arriver, avec armes et bagages, au jour exact fixé plusieurs mois à l'avance, avec une ponctualité étonnante chez un artiste aussi libre d'allures en apparence. En 1866, sa saison printanière débuta par un séjour dans le voisinage immédiat de Beauvais, à Voisinlieu. Il y rece-

7G COIIOT.

vait Ihospilalilé d'iin camarade dont la résidence, ontoun^e d'un parc planlé de beaux arbres, donnait sur la grande campagne et mettait le paysagiste à la portée des sites agrestes propres à inspirer sa verve. Un petit sentier conduisait, à travers cbamps, au village de Marissel, dont la vieille église, à la lléche aiguë, domine un monticule au pied duquel serpente un aimable ruisseau, à l'onde claire et chantante. Certain matin, Corot, ayant planté son chevalet auprt'S du petit cours d'eau, esquissait une étude où l'on voyait le Clocher de Mar^issel encadré des frondaisons d'un petit bois et reilété avec celles-ci dans le miroir qui coulait devant (PI. 17). Le temps se montra capricieux ; avril est inconstant et taquine le paysagiste. Il fallut s'y reprendre àsept ou huit fois pour mener l'entreprise à bien. L'eli'et changeait sans cesse; le soleil ne se montrait que pour se cacher tout aussitôt. Cette mobilité de l'atmosphère aiguillonna le vieux jouteur qui, déjouant la ruse des éléments, fixa d'une brosse nerveuse l'arabesque des nuages et arrêta dans les branchagesdespeupliers, aux verdures hésitantes, un souffle de l'aigre Lrise encore chargée de frimas. A la maison, entre deux « pipettes », le morceau fut reconnu «fameux». Ce fut le meilleur de cette campagne. Cette année-là, pou la première fois, Corot paya sa dette aux misères humaines. Un coquin de rhumatisme eut l'impertinence de lui rappeler pendant quelques semaines que sa soixante-dixième année venait de sonner. Le travail s'en ressentit. Impossible d'élaborer pour le Salon un de ces poèmes de rêve qui, chaque saison, transportaient le public sur une rive idéale aux

Pi.

Cliché YvoD.

MARISSEL. SALON DE 1867

(Musée du Louvre.}

frondaisons myslërieuscs. La simplicité ingénue de la belle étude rapportée de Marissd tint la place d'un ouvrage de plus grande envergure. C'était l'année où l'Europe s'était donné rendez-vous à Paris. Dans les galeries du Gliamp-de- Mars, où l'artiste avait envoyé plusieurs toiles anciennes, l'étranger put admirer le Corot aux grandes allures dramatiques ou élégiaques. Mais, au Salon desCliamps-Elysées,on n'entendit que « sa petite musique » : le limpide ruisselet du Beauvaisis murmura sa romance au pied du petit bois que couronnait le clocher rustique. C'en fut assex pour tenter une souveraine. L'humble page arrêta la reine Victoria, dont le mandataire, par bonheur, n'arriva pas à temps pour la disputer au tailleur Laurent-Richard, un fin connaisseur, qui n'avait pas hésité à payer la petite toile 4000 francs. Grâces lui soient rendues. Aurions-nous sans cela Marisset en notre Louvre, où sa place était marquée, et vers lequel il a fini par s'acheminer tout doucement ?

Un matin a Ville-d'Avray

L'année 1867 fut traversée par les mêmes inconvénients que la précédente. La santé de Corot lui causa quelques mécomptes, a Le temps n'a pas été bien favorable pour les douleurs; je ne suis pas encore bien allant », écrivait-il à l'un de ses amis. A un autre, qui l'avait invité à villégiaturer auprès de lui au bord de la mer, il répondait:

« Quoique je ne sois pas mal, je suis encore forcé de renoncer à r;iir«'(l('s vovaq'esun peu lonp:s : il me faul vivre encore en retraite et en silence. » Ce n'était pas sans amertume qui! rt^fusait les invilalions et s'interdisait de ((folâtrer» avec les amis pendant la belle saison, suivant la douce habitude à laquelle il s'était montré jusque-là si fidèle. Cet étélà. il ne quitta pas Ville-d'Avray. 11 y travaillait un peu dehors, et davantage à l'intérieur. A cette réclusion commandée par sa santé passagèrement ébranlée, nous devons l'un des tableaux envoyés par lui au Salon de 1868, qu'il avait intitulé Un Matin à Ville-d! Avrny (PI. 18). Le site est de ceux qu'un rhumatisant n'aborde pas sans quelque témérité. C'est une prairie marécageuse au bord de Tétang, dans laquelle une paysanne a conduit ses vaches, et où les animaux paissent à l'ombre d'un grand bouquet d'arbres- Par une échappée entre les troncs des baliveaux, on aperçoit les villas de la rive opposée. Le soleil commence à peine sa course lumineuse, et ses rayons n'ont pas encore dissipé les vapeurs répandues sur la contrée. Tout est dans la brume : tout est bleu ; d'autant plus bleu que certains glacis, qui atténuaient jadis la prédominance exclusive de cette coloration, ont fui, comme le brouillard, sous la caresse de la lumière.

Corot n'avait pas eu sa part équitable dans les récompenses de l'Exposition Universelle : ses confrères avaient eu le front de ne lui décerner qu'une médaille de 2*^ classe. Le souverain répara l'iniquité en lui conférant la rosette d'officier de laLégion d'honneur, qu'il méritait depuis longtemps

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sans qu'on pensât à la lui offrir : n'y avait-il pas vingt-deux ans qu'il portait la croix de chevalier? Mais, c'était un homme qui ne savait rien demander pour lui, et qui excellait à se laisser oublier. L'État pensa encore à lui à l'heure des achats du Salon, La Matinée à Ville-d'Avray fut acquise et partit pour Rouen. Rouen n'e'tait point une ville indifférente pour lui. Une partie desajeunesse s'était écoulée là. C'était là que, collégien, il avait fait ses humanités; là qu'il s'était risqué plus tard à peindre son premier paysage sur nature. Donner son œuvre au Musée d'une ville que chérissait son cœur, et dont la beauté avait en outre subjugué plus d'une fois ses pinceaux, c'était ajouter à l'hommage dont son talent était l'objet une délicate attention, à laquelle il se montra particulièrement sensible. Autrefois, au temps de sa jeunesse, une fois que le gouvernement de Louis-Philippe lui avait acheté une de ses toiles, on lui avait demandé où il désirait qu'elle allât. « A Rouen, » avait-il répondu. Mais un député avait réclamé le tableau pour le musée de sa circonscription. Cette circonscription, elle n'appartient plus à la France. Le Corot est devenu allemand avec Metz et son musée. Grâce à Dieu, la Matinée à Ville-d'Av ray ']omi d'un meilleur destin : nulle concession à la politique ne l'adétournée de la destination conforme aux vœux de son créateur.

ai COROT

La femmk a la perle

Corol appartenait par sa naissance à une époque où, dans le «loinaine de la peinture, lesgenres étaient nettementdéliniitrs. ctoùlepaysac^iste n'abordaillafigurequ'en maraude. Cela ne T avait pas empêché, on le sait, de s'instituer, dès son jeune âge, le portraitiste de sa famille et de ses amis. Cependant, en dehors de ces « mouvements du cœur », qu'il dissimulait au public, ses fij^ures ne furent longtemps pour lui que des exercices préparatoires en vue de ses paysages animés « dans la manière historique». Sur le tard, il s'affranchit de ses scrupules et transgressa hardiment les canons de l'École. En 1869, en même temps qu'un nouveau Souvenii' de Ville-d'Avray., il exposait Une Liseuse, Cette Liseuse, d'une humanité très moderne, s'écartait de ses contemporaines par une certaine bizarrerie d'accoutrement. Le peintre, qui s'improvisait le couturier de ses modèles, inventait à leur usage les agencements les plus imprévus. Le fond de sa garde-robe féminine venait d'Italie ; maisil n'avait nul souci de faire des Italiennes pur sang avec les faubouriennes de Montmartre ou de Montparnasse qui hantaient son atelier, prêtant à ses pinceaux pour quelques heures leurs formes et leurs carnations juvéniles, comme un exemplaire plus ou moins impersonnel des grâces accordées à la femme parle Créateur. Tel de ces corps inspirateurs, dépouillant toute parure, se montrait dans sa

nudité et s'appelait Naïade ou Bacchante. Tel autre, drapé de quelque étotie niolle et transparente, figurait la nymphe Eurydice ou Ja Muse Calliope, au front ceint de l'épique laurier. La plupart, afï'uhlés d'oripeaux sans signification, appartenaient par leur costume au royaume de la Fantaisie. C'est le cas de cette héroïne au regard clair, qui hahite depuis peu le Louvre, et (ju'une tradition inexpliquée veut qu'on appelle La Femme à la perle (PI. 19). En peignant ce visage suggeslil", on dirait que Corot pensa simultanément à la Belle Ferronnière et àlaJoconde. La grâce du légendaire sourire,mystérieusement envolé de chez nous, revit en partie surces lèvres plus jeunes. Cependant cette nouvelle Joconde n'a d'italien que quelques pièces d'un costume dans l'ensemble assez artificiel. La personne n'avait pas vu le jour au delà des monts. Le pavé de Paris avait produit cette Heur dont la beauté s'épanouissait dans les ateliers d'alors et stimulait l'inspiration des peintres. Bertbe (c'était son nom) fut traduite par chacun à sa manière; mais nul, que je sache n'anima ses traits d'un charme aussi pénétrant. Ce n'est pas une perle qui brille sur son front : c'estune maigre feuille qui s'échappe de sa couronne rustique. La Perle ^ c'est ellemême, grâce à l'orient dont le divin artiste a doté sa prunelle. Corot supplée Léonard, et sa candeur le rend égal à cetto tache.

Le pont de Mantes

Telles étaient les distractions de l'arrière-saison ou de l'hiver, lorsque la bise ou les frimas commandaient de remettre à plus lard les rendez-vous avec dame Nature. Mais la maîtresse bien-aimée gardait le cœur de son amoureux, qui s'envolait vers elle au premier sourire du zéphir. Vilie-d'Avray avait une rivale qui s'appelait Mantes. Elle lui disputait souvent ses faveurs, grâce aux prestiges de cette rive de Seine où se mire, avec une végétation d'idylle, le caprice des architectures pittoresques. Que de fois il s'était complu à deviner, à .travers les peupliers et les saules, les tours jumelles de l'aérienne cathédrale; que de fois il les avait lixées sur la toile et traitées, suivant l'heure et le temps, dans une gamme joyeuse ou mélancolique! Ct;lte cathédrale de Mantes, Corot la faite sienne par droit de conquèle. Il s'estapproprié de même Le Vieux pont, aux arches trapues qui enjambent lourdement le lleuve, chargées du poids d'antiques masures qui furent des moulins. Ce motif, bien fait pour capter l'enthousiasme du paysagiste, fut pendant trente ans un de ses thèmes favoris, il ne s'en lassa jamais. A soixante-dix ans passés, il ti'açait avec une émotion communicalive !»• portrait définitif qui figure ici (P1.20).Cettepetitetoile, loulhumidede rosée, embaumel'air Irais. Quelles bonnes matinées celui qui l'a peinte apassées

sur cette berge printanière! Qu'il y fut heureux, et comme il a bien su nous le faire comprendre !

En dehors du plaisir de peindre, Corot trouvait à Mantes le charme de la plus cordiale hospitalité. Une famille de vieille bourgeoisie, liée avec la sienne depuis de longues années, lui réservait le plus prévenant des accueils dans son intimité paisible. On ilattait ses habitudes et ses goûts. Toujours la même chambre, dont la fenêtre, ouverte sur la vallée, embrassait un vaste horizon et offrait un observatoire idéal à ce contemplateur passionné du ciel et de ses féeries. Celte chambre, celui qui écrit ces lignes se rappelle avec émotion la visite qu'il fut admis à en faire, et il garde la mémoire d'un trumeau qui, orné, paraît-il, un beau soir d'un magistral fusain par l'hôte de ces lieux, s'en trouva malencontreusement dépouillé le lendemain matin par le zèle dune servante insensible aux séductions de l'art. L'aimable cicérone, témoin jadis du coup de plumeau intempestif, sur les lèvres duquel j'en recueillis le récit, m'avait fait précédemment les honneurs de certaine « salle de bain » entièrement décorée par Corot, au temps de sa jeunesse enfiévrée de souvenirs italiens, et garnie, sur toutes ses faces, de peintures rappelant les sites les plus célèbres du noble pays de ses rêves. Le souvenir de l'artiste, choyé en cette demeure pendant toute sa vie de fécond producteur, l'emplissait encore. Une impression inoubliable de piété tendre s'en dégageait pour un visiteur disposé à partager le même culte, et a laissé dans la mémoire de ce passant une trace à jamais durable.

L'atelier

T/àme sereine de Corot devait maudire la g-uerre et ses horreurs. Notre agression par l'Allemagne le confondit. Tandis que le canon se mettait à gronder sur la frontière, il s'enferma avec sa sœur à Ville-d'Avray, refusant les invitations de ses amis. « Ce serait bon, répondait-il à Tun d'eux, d'étudier ensemble cette belle nature qui, elle, se fiche pas mal des folies des hommes. » Mais il n'osait [)as s'éloigner en de telles conjonctures. Lorsque Paris se trouva bientôt menacé, le vieux Parisien rentra dans ses murs et réintégra l'atelier de la rue Paradis-Poissonnière, à l'heure même où les portes de la ville se fermaient. Malgré ses soixante-quatorze ans sonnés, il parlait gaillardement d'aller monter la garde aux remparts. Mais il avait mieux à faire. Sa peinture était devenue une mine d'or. Il battit monnaie avec acharnement au profit des infortunes causées par le malheur des temps. Son ingénuité lui dicta un jour une démarche touchante. Le maire de son arrondissement recevait ce jour-là de lui une lettre bourrée de billets de banque avec ces mots : « Monsieur le maire, je consacre l'argent ci-joint à la confection de canons pour chasser les Prussiens des bois de Ville-d'Avray. »

Faute de se trouver en âge de servir la pairie d'une manière plus directe, il se cloîtra de> journées entières dans le lieu dont il a peint lui-même plusieurs fois l'image,

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