ÉSUS AU JARDIN DES OLIVIERS. SALON DE
(Musée de Langres.)
COHOT. 39
Dans ses compositions, il sacrifiait les détails à l'ensemble. Ses tableaux devenaient des synthèses longuement mûries. Quelques mots de sa main, écrits sur un carnet, expliquent sa façon nouvelle de proce'der. « Je ne suis jamais pressé d'arriver au détail, dit-il dans cette confidence sans apprêt. Les masses et le caractère d'un tableau m'intéressent avant tout... Quand c'est bien établi, alors je clierche les finesses et de forme et de couleur. Je reviens sans cesse, sans être arrêté par rien et sans système. » Au Salon de 1849, Corot se présentait avec un Christ au jardin des Oliviers, qui est un spécimen de cette technique réfléchie et savante (PI. 8).
Quelques années avant, un ami bien placé lui avait procuré la commande d'un s^rand panneau pour Téglise Saint- Nicolas-du-Chardonnet, dans lequel il avait représenté le Baptême du Christ. Son pendant, pour l'exécution duquel Corot s'était mis sur les rangs, avait été demandé à un peintre moins ému, et, partant, moins émouvant. Mais Corot, emporté sur l'aile de Tinspiration, créa quand même l'œuvre rêvée par lui comme suite à son premier poème évangélique. Le pathétique nocturne, où le fils de Dieu abîme sa douleur dans un prosternement muet au fond d'un vallon tragique, dominé par la masse sombre d'un énorme bouquet d'arbres, fut acheté par l'État et partit pour Langres. Cette page grandiose a pris place dans le musée de cette sous-préfecture. A son arrivée, elle avait été saluée par des quolibets. La presse locale ne s'était pas montrée tendre pour ce qu'elle appelait « une grande
taclio (r«^ncro )^. Corot était encore loin de plaire à tout le monde. Son art n'avait contjuis que les délicats. La foule demeurait hostile : il fallait lui tenir tète. Corot ne faiblit pas.
Le carnet auquel ont été déjà empruntées quelques lignes écrites par lui contient encore d'autres notes pleines d'abandon, qui ont l'accenl d'une profession de foi. Voici ce morceau, éloquent dans sa simplicité : « Un homme ne doit embrasser la profession d'artiste qu'après avoir reconnu en lui une vive passion pour la nature et une disposition à la poursuivre avec une persévérance que rien ne saurait abattre. Ne pas avoir soif à' approbation ni de bénéfice (V argent. Ne pas se décourager du blâme que l'on pourrait faire tomber sur ses ouvrages; illui faut être cuirassé d'une conviction forte, qui le fasse marcher droit devant lui, en ne redoutant aucun obstacle. Un travail incessant, soit exécutant, soit observant. Rempli de cette conscience, il ferait des ouvrages oii un défaut saillant se ferait apercevoir, il faut poursuivre; on n'est pas artiste en un jour. Qu'il persévère; la conscience le sauvera. Il i;o«V no«V? Consciencieux, il mettra tout en rapport et, avec le temps, il avoisinera la nature de jour en jour. L'important, c'est de ne rien faire que comme il voit. Le seul bâton qu'il puisse prendre de temps en temps pour raffermir sa marche, c'est de jeter des coups d'œil sur les œuvres des maîtres, elles meilleurs: Michel-Ange, Raphaël, Léonard de Vinci, HoH bein, Corrège, Titien, Le Poussin, Lesueur, ClaudeLorrain, Hobbenia, Terburg, Metzu, Canaletto. Ces inspirations ne
sont que pour faciliter le développement de ses moyens. » Corot meltait en pratique ces judicieux préceptes. Nourri de la nature et se bornant à « quelques coups d'oeil » sur les maîtres, il se développail suivant a ses propres moyens ». Dieu sait si la méthode était bonne.
Une matinée
Corot adorait le théâtre. Après avoir travaillé toute la journée « comme un troupeau de nègres » (le mot est de lui), le soir, son bonheur était de se délasser en écoutant des vers ou de la musique. Le monde des fictions s'emparait alors de son esprit. Son imagination dotait de la réalité le mensonge des décors et se donnait carrière à travers des contrées absentes de toutes les géographies. Une bande de ballerines occupait-elle la scène et peuplait-elle de ses ébats rythmés le paysage fictif dont le théâtre était planté, l'illusion opérait encore. Les danseuses devenaient des nymphes, dont la ronde se déroulait dans la brume matinale ou sous les derniers rayons du jour, au miheu de quelque prairie solitaire, à l'orée d'un bois, ou bien sur le bord d'une claire fontaine. Cette humanité de rêve suivait le peintre chez lui. Il lui faisait les honneurs de ses sites préférés et, décrochant quelque étude rapportée de ses vagabondages, l'acchmatait soitenltalie, soit ailleurs. Une fois, — c'était en dSoO, — il invita les petites nymphes de l'Opéra
à (lansor lian*^ un cir(|ut' boisé qui ressemblait, ot pour cause, à un coin du jardin Fariièsc. La briso matinale circulait à travers les feuilléi^s, et la scène, une fois peinte, s'appela tout simplement Unematinée (PI. 9). L œuvre fut envoyée au Salon, qui s'ouvrit, cette année-là, par exception, lo 30 décembre. Klle plut par son cbarmc naturel, l^a presse en fit l'éloge et l'administration des Beaux-Arts, oiî Corot comptait uu ami dévoué en la personne d'un certain Frédéric Mercey, bureaucrate (jui cacbait une àme d'artiste, l'acbeta pour le compte de TEtat. Les nympbes matinales lurent payées 1 500 Irancs. Elles entrèrent au Luxembourg et y devinrent populaires. Leur popularité les a suivies au Louvre. Mais, bêlas ! cette toile a beaucoup perdu en vieillissant. Non seulement des craquelures la déparent; mais sa coloration a ciiangc' par suite de l'altération de certaines matières employées dans son exécution. Corot usait beaucoup de laque jaune. « Je suis passionné pour cette couleur », écrivait-il en ce temps-là à un confrère, et il ajoutait : « Seulement, je pense qu'elle est plus favorable aux glacis. » L'expérience a prouvé que cette opinion était mal fondée. Les glacis de laque jaune, superposés par le peintre à ses fr ottis d'outremer ou de bleu de Prusse, n'ont pas résisté à l'action de la lumière et de l'air. Ils ont disparu, et le tableau a poussé au bleu. Corot ne reconnaîtrait pas sa Matinée d'antan.
Soleil corcuANT
L'annéo 18ol débuta par un deuil. Corot, qui avait perdu son père en 1847, vit la mort lui ravir sa mère : ce fut un immense chagrin pour ce fils si tendre et si attaché à ses parents. M^^e Corot avait succombé Tavant-dernior jour de février. Le printemps gonflait déjà les bourgeons. Dès qu'ils éclatèrent, le fidèle confident de la nature courut lui confier le soin de guérir la peine dont son cœur avait souffert et demeurait encore blessé. Corot parlait de la nature avec une émotion touchante. Annonçant un jour sa visite à un ami, il lui disait : « Nous pourrons ensemble admirer quelques instants cette nature si bonne, puisqu'elle se présente belle et ravissante pour tout homme qui la cherche. » Son admiration, à lui, se traduisait toujours par quelque étude amoureusement caressée du bout de son pinceau. En face de ce modèle adoré, la a conscience » était sa règle : il ne s'en départissait jamais. Cela ne faisait pas l'aifaire des marchands de tableaux, habitués à débiter des œuvres moins véridiques. (( Ces marchands de tableaux, écrivait l'artiste dans un mouvement d'humeur, ils sont stupides. Ils achètent des paysages, mais y mettent cette condition qu'ils s'éloignent le plus possible de la nature; or,je ne saurai jamais faire du paysage qui n'en soit pas. Je ne peux pas arriver à me représenter les arbres autrement qu'ils ne poussent, pas plus
qu'un homme sans tèlo.sans tronc et sans jambes. Après ça. du Iraindont vonl les choses, peut-être est-ce l'avenir? Nous le verrons bien. Mais qu'alors Slrottin (le commerçant en question) attende ma nouvelle manière ; j'ai precise'ment des ormes k sa disposition. » Cet ennemi de la vérité attendit sous l'orme. Mais d'autres marchands se laissèrent séduire peu à peu par la douceur des matins argentés et par la chaude dorure des crépuscules du soir, en bas desquels cinq grosses majuscules proclamaient le nom de l'auteur. On en vit chez Beucniet. chez Thomas, chez Bourges ou chez Martin. Une bouiiée de fraîcheur campagnarde entra dans cette « vallée de la tentation », qu'était devenue la rue Laffitte, avec les petites toiles a humides, embaumées, frissonnantes d'air vif». J'emprunte les termes d'un dilettante à qui une flânerie à travers le « Musée des rues » suggérait alors quelques pages vibrantes d'émotion . « Qui ne fréquente un peu les parages de la rue LafTilte, disait ce promeneur au goût fin, ne connaît pas Corot. Aux expositions dites annuelles, on ne voit que le styliste ingénieux, le Corot du Pausilippe ou de Tivoli. Mais, c'est rue Lafïitte seulement que l'on peut goûter le côté intime, familier de son talent, et que l'on apprend à aimer le naïf et bon Corot de Ville-d'Avray, de Bougival et du Bas- Meudon. » Les acheteurs commencèrent à faire l'excursion recommandée ainsi par M. Frédéric Henriet dans V Artiste. Qu'il me soit permis de me rappeler que l'un d'eux s'appelait Adolphe Moreau. En l'an de grâce 1852, mon grand-père rapportait de chez Beugnie* certain Soleil cou-
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chant qui, accroclié dès lors dans la maison qui devait être la mienne, n'en est sorti que pour entrer au Musée (PI. 10).
Souvenir de Marcoussis
Dès leur création, les clieniins de fer n'eurent pas de meilleur client que Corot. Grâce au nouvel engin de locomotion, si expéditif en comparaison des pataclies du temps jadis, le peintre, dont tant de maisons amies se disputaient la société pendant quelques journées de la belle saison, s'arrang-ea pour faire à chacune sa part et pour donner un peu de son temps à une dizaine d"liôtes quelquefois par saison. Au début de chaque été, il faisait son plan et, en homme ponctuel, arrivait à jour dit là oij il était attendu. Avec lui, la joie entrait au logis de ses amis. Humeur ég'ale, gaieté sans malice : voilà le convive dont le royal appétit faisait honneur avec bonhomie à la cuisine de l'amphitryon, et dont la verve s'allumait au dessert pour éclater en chansons. Dans son commerce avec les oiseaux des bois, Corot avait pris leurs manières : il avait emprunté au rossiîrnol sa voix. Comme le rossignol, il saluait, sa journée finie, l'astre béni qui avait réjoui son àme. Sa franche camaraderie le faisait rechercher par ses confrères, et plus d'un briguait sa visite. Il s'ingéniait pour se donner tour à tour à chacun, évoquant avec Léon Fleury, à Magny près Versailles, les souvenirs de leur apprentissage commun
dans la campagne roinaino, ou bien rajeunissant son génie au conlact de ce radet enthousiaste qu'était Constant Dutilleux, son hùte aniuud d'Arras. 11 y avait un de ces camarades (jui se noniniail Duniax, et qui villég^ialurait en Seino-et-Oise, à Marcoussis, près de Montlhéry. Corot se laissait volontiers attirer par là. La table était bonne, la causerie familière, et les jolis motifs abondaient. D'une de ces haltes en ce plaisant séjour, il rapporta dans sa mémoire un sujet ij;randiose, quoique fort simple. Dans une campagne dorée par les chauds rayons de juillet, un chemin creux dominé pas un talus garni de verdure fuyait mystérieusement vers l'horizon, en emportant l'apparition, à moitié cachée déjà, d'un chariot rustique. L'œuvre fut prête pour la solennité qu'apportait l'année 1855. Elle figura à l'Exposition Universelle sous le titre de Souvenir de Marcoussis (PI. 11). Le succès qui l'y attendait n'est point banal. Elle attira les regards de Napoléon 111, qui, spontanément, s'en rendit acquéreur. Le souverain avait agi en dehors du surintendant des Beaux-Arts, qui détestait Corot. Nieuwerkerke, réfractaire à une poésie inaccessible pour son goût terre à terre, ne voyait dans cet art sublime qu'une « couleur boueuse » et une « facture cotonneuse ». 11 accueillit la décision du maître d'un sourire dédaigneux, qui ne passa pas inaperçu de son subordonné, le marquis de Chennevières, présent à la scène qu'il a rapportée dans ses Souvenirs. Chennevières aimait Corot et ne s'en cachait pas. même devant le grand seigneur hautain auquel ses fonctions administratives l'attachaient. Nieuwerkerke, piqué
par le dëmenti donne par l'Empereur à son esthétique bourgeoise, se tourna, paraît-il, vers le jeune fonctionnaire, qui riait dans sa barbe, et lui jeta rageusement : « Eh\ bien, vous êtes content? L'Empereur est avec vous! » Napoléon III avait acheté le tableau sur sa cassette personnelle. L'Empire tombé, le Souvenir de Marcoiissis quitta les Tuileries après le 4 septembre. Par bonheur, sorti des mains impériales, il entra dans une collection dont le Louvre s'est enrichi récemment. La Charrette est à nous. Nous la devons un peu, en somme, à son acquéreur de 1855. Sachons gré à ce rêveur couronné de s'être laissé prendre le cœur par une poésie en blouse, qui n'était guère à la mode autour de lui.
Ln MATIN : Diane au bain
L'Exposition de 1855, c'est pour Corot une étape décisive. L'homme est sur le seuil de la vieillesse. Il pourra bientôt écrire à un de ses élèves . « Je suis un vieux papa; je fais des efforts pour lutter contre les glaces de mon arrière-saison. » Mais cette arrière-saison fléborde de sève printanière. Le peintre, qui a perdu beaucoup des camarades de sa jeunesse, vit désormais dans la société d'artistes qui appartiennent à une génération nouvelle. Pendant une campagne dans l'Isère, il a rencontré Daubigny, qui a vingt ans de moins que lui. Ils ont mêlé leur enthousiasme
pour la nature; ils sont devenus intimes. Leurs deux talents intlueiil l'un sur l'autre. Au conlact de son cadet, le pinceau de CoroL devient plus moelleux ; sa couleur, plus vaporeuse. La douce alujosphère de ses paysages invite et relient nvm[)lu's cl cupidons, qui s'y trouvent dans leur élément. Le bataillon léger des idéales créatures envahit l'Exposition Universelle avecles Soi?'s, les Matmées ou les Pî'intenips (juils p('Uj)lent et personnifient. Ici, c'est une bande déjeunes amours s'ébattant solilairement dans une prairie à l'orée du jour; ailleurs, c'est Vénus mollement étendue au bord d'une rive dorée par les derniers rayons de la lumière. Ailleurs encore, voici Diane avec ses compagnes, rentrant de la chasse et se préparant à délasser dans l'onde leurs beaux corps las des violents exercices (PI. 12). La toile qu'anime la troupe des chasseresses héroïques s'appelait tout bonnement le Matin^ comme son aînée, la Ronde des Nyînphes ^{q 1850. Cet idyllique Matin est la seule de ces variations diverses sur un thème commun, fourni par les jeux du soleil et de l'atmosphère, que garde aujourd'hui un de nos musées. Les envois de Corot avaient plu aux visiteurs de la grande solennité internationale. « On m'a paru assez content de mon exposition » écrivait-il, après la clôture, à son ami Dutilleux. 11 s'était vu décerner une médaille de première classe. Cependant, la plupart de ses tableaux rentrèrent à l'atelier et furent appelés à courir les expositions de province. Le peintre Dauzats, qui, en sa qualité de Bordelais, en organisait de temps à autre dans sa ville natale, en faisant appel au concours de
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ses confrères les plus qualifiés pour y prenrlrepart, obtint, en 1838, que Corot lui envoyât sa Diane. Le tableau, dénommé cette fois au catalogue les Baigneuses, était a vendre poui- îi 000 francs. Grâce sans doute à l'amicale intervention de Dauzats, très écouté d'babitude par ses compatriotes, il fut acquis pour le musée, qui compte en lui un de ses joyaux. C'est une des œuvres les plus caractéristiques (le la nouvelle manière inaugurée par Corot dans le « paysage historique », auquel il se montrait par tradition fidèle. Ce genre suranné et falot conserve grâce à lui droit de cité dans le domaine des arts. C'est que, pour servir de demeure à des êtres d'une humanité qui emprunte quelque chose au rêve et au mystère, ses « sites », baignés d'eau clapotante et plantés d'une végétation où se joue la brise, ne restent pas moins des morceaux de nature vraie, doués d'une atmosphère pareille à celle on notre espèce respire et où notre vie se complaît. Le poète parle une langue grandiose parce que la vérité s'exprime par sa bouche.
Le concert
Corot n'était rien moins qu'écrivassier. Cependant, il lui est arrivé de confier ses pensées intimes à l'un de ses carnets de poche. C'est une véritable profession de foi qu'on lit sur l'un d'eux. « Suivez vos convictions, écrit-il. Il vaut mieux n être rien que d'être l'écho d'autres peintures. Comme dit
le sage, quand on suit quelqu'un, on est toujours derrière. Le beau dans l'art, c'est la vérité haignée dans l'impression que nous avons rorue à raspecl de la nature. Je suis frappé en voyant un lieu (juelconque. Tout en cherchant l'imitation consciencieuse, je ne perds pas un seul instant l'émotion (jui ma saisi. Le réel est une partie de l'art : le sentiment complète. . . Si nous avons été réellement touchés, la sincérité de notre émotion passera chez les autres. » Quel meilleur commentaire rêver des tableaux de Corot que ces lignes de Corot lui-même? Elles nous font pénétrer au fond de son àme, où domine un sentimentalisme aigu. Maître d'une technique dont le fondement est l'étude fidèle de la nature, il prétend s'en servir pour communiquer à autrui ce qu'il ressent au fond de lui-même en présence de certains spectacles grandioses- et suggestifs. Ses moyens d'expression, en se simplihant, tendent à émouvoir davantage par la concentration de l'effet. Du point de vue où le but à atteindre le place, il envisage avec sévérité certaines œuvres qu'il a déjà montrées au public autrefois, et qui ne répondent plus à son esthétique perfectionnée. A la veille du Salon de 1857, il avise une toile vieille d'une quinzaine d'années, et qui a figuré déjà à celui de 1844 (PI. 13). C'est un tableau dont l'idée première lui était venue, paraît-il, pendant un séjour en Suisse, chez des amis, en voyant un groupe de gracieuses jeunes filles, réunies dans un bosquet verdoyant et mêlant leurs fraîches carnations aux frondaisons d'alentour. A Paris, dans l'atelier, les Suissesses étaient devenues des nymphes musiciennes, dont l'une
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accompagnait sur le violoncelle la romance d'une camarade, tandis que les autres écoulaient, ou bien moissonnaient les fruits des arbres et les fleurs de la prairie. L'auteur, encore un peu gauche lorsqu'il s'agissait d'ordonner une composition, avait chargé celle-ci de détails inutiles, qui nuisaient à l'elfet de l'ensemble. Le paysage manquait de parti pris, et les figures de simplicité. Le savant orchestrateur que Corot est devenu remanie son œuvre de fond en comble. Le thème reste le même; la carcasse du tableau ne change point, mais un vigoureux émondage nettoie le décor qui se trouve replanté plus élégamment, dans une lumière plus franche et moins diffuse, tandis ({ue les nymphes sont repeintes en pleine pâte et délibérément enveloppées d'une atmosphère qui noie toutes les inutilités oiseuses. Les premiers plans baignent désormais dans une ombre épaisse, que traversent à peine quelques rayons de soleil posés sur un bras ou sur une gorge de musicienne. Tout l'éclairage appartient à l'arrière de la scène, vaste trouée de jour sur laquelle se silhouettent les figures du fond. Ainsi « revu et corrigé », le Concert se présenta avantageusement au public de 1857, pour qui Corot avait refait aussi, dans sa manière nouvelle, plus synthétique et plus expressive, certain Incendie de Sodome datant aussi du temps passé, qui trahissait de même des inexpériences de jeunesse. Les deux morceaux avaient dépouillé la froideur d'antan et brillaient d'une flamme intense. De Cf'S deux chefs-d'œuvre, le dernier nous a été ravi par l'Amérique; mais le premier, après avoir longtemps charmé
un grand artiste, son possesseur, fut acheté à la vente de Jules Dupré par le duc d'Aumale et, grâce à la munificence de ce prince, accroché sur les murs du Musée Condé, il fait aujourd'hui partie de notre patrimoine commun.
Nymphe jouant avec l'amour
Le Salon de 1857 vit aussi plusieurs compositions entièrement inédites. L'une, intitulée tout bonnement Soleil couchant, présentait un chevrier soufflant dans sa llùte sur la lisière d'un bois. Une autre avait pour sujet Une Nymphe jouant avec un amour. Ces deux peintures sont entrées récemment l'une et l'autre dans notre Louvre. Nons avons été y prendre la dernière pour l'introduire dans notre anthologie. Car c'est une perle rare (PI. 14). Lorsque ce tableau parut, About trouvait la plus charmante des formules pour caractériser l'œuvre et son attrait ingénu. (( On dirait, écrivait-il, La Fontaine traduisant Anacréon. » Et, avec la délicatesse de touche dont il était coutumier, il ajoutait : « Cet excellent homme, ce charmant artiste n'est d'aucune école ; il n'a pas fouillé les cartons de la Biblio- Ibèque; il n'a pas séjourné longtemps dans les Musées : ce qu'il sait, ni les vivants, ni les morts ne le lui ont appris; mais il s'est levé malin; il est allé
... faire à l'aurore sa cour Parmi le thym et la rosée.
La nature le connaît et l'aime, et lui parlr à l'oreille, et lui (li( des secrets (}ue ni le sublime Poussin, ni le Lorrain Claude n'ont jamais entendus. » Le rapprochement entre Corot rt La Fontaine s'impose tout particulièrement en présence de cette idylle mêlée d'une pointe de philosophie. Comme La Fontaine, Corot est un esprit réfléchi, qui cache une grande profondeur de pensée sous une apparence d'insouciante bonhomie. J'imagine que ce c«'libataire endurci savait à quoi s'en tenir sur le danger des traits que décoche, suivant son impitoyable fantaisie, le jeune archer dont il s'est amusé si souvent à peupler la séduction enchanteresse de ses matins bleutés ou de ses soirs aux chaudes dorures. Ce n'est pas sans un malicieux sourire qu'il caressait du bout du pinceau le bambin redoutable. Et voyez comme il se complaît à lui faire des misères. Le voici qui a perdu son arc el qui se démène pour l'arracher des mains qui le lui ont dérobé. Encore n'est-ce point le dernier tour que le taquin jouera au pauvret. Il ira un beau jour jusqu'à lui faire couper les ailes par une autre nymphe mutine. Mais, est-ce que les ailes de l'Amour ne repoussent pas toujours? Le vieillard à cheveux blancs ne se fait pas d'illusions à cet égard; mais il rit de ce qui fait pleurer autrui : c'est sa philosophie, qui, après tout, en vaut bien une autre.
Le Salon de 1857, où avait figuré sa Vénus, avait confirmé, pour Corot, le succès de l'Exposition Universelle. Cependant, il ne savait pas se faire valoir. Lui demandaiton le prix d'une toile, il l'eût volontiers offerte pour rien; tant était grande pour lui la salisfaction de se sentir enfin
goûte. C'est ainsi (lu'un aiiialeur s'élant présenté pour acquérir le tableau qui nous occupe, il le céda avec joie pour 800 francs. En demander davantage, c'était vouloir le garder pour lui. Au début de 1858, le commissaire-priseur Boussaton, qui avait foi en son étoile, venait le trouver et lui proposait de faire une vente d'un certain nombre do SCS œuvres. Corot lui donna trois des tableaux rentrés du dtrnior Salon, dont le Concert et le Chevuner , Il y ajouta trente-cinq études rapportées de ses campagnes récentes. Le tout fut soumis aux enchères le mercredi 14 avril. Aucune des trois toiles du Salon ne trouva preneur: il fallut les racheter. Le reste fut payé en moyenne 200 francs pièce. Eh bien, le croirait-on? lorsque Boussaton vint annoncer le résultat à Corot, sa modestie était telle qu'il fut ravi.
Souvenir de Mortefontaine
Nous voici à l'époque où chaque saison fait éclore une moisson de grandes œuvres. Ce n'est pas sans regret que nous renonçons à faire figurer dans notre galerie restreinte le Dante et le Macbeth exposés en 1859. Nous voudrions y voir aussi la Toilette^ qui parut au môme Salon. Les deux premiers de ces tableaux sont chacun dans un musée, mais en dehors de nos frontières. Le dernier, encore en France, compte parmi les œuvres les plus dési-
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