Nos artistes au Salon de i85j, par Edmond About
2. Voir à ce propos l'intéressant article de M. E. Moreau-Ne'laton, Galette des Beaux-Arts du I" juin igo3.
LES ARTISTES CÉLÈBRES
paraître, lourdes et un peu vulgaires, les grosses colorations et la facture laborieuse des toiles voisines. C'est une délectation de l'étudier, de vivre avec lui, de savourer tout ce qu'il contient de grâce et de savoir, d'enseignements et de poésie.
Le caractère de Corot était bien d'accord avec son talent et le calme, la sérénité qu'il mettait dans ses œuvres, on les retrouve dans sa vie. Avec sa robuste charpente, sa figure placide, son large front couronné de cheveux blancs, son regard fin et bienveillant, il avait, en vieillissant, pris un air vénérable. Sa physionomie était restée très ouverte et il conserva jusqu'à la fin sa gaieté aimable et ses habitudes de simplicité. Il aimait à chanter en travaillant et s'interrompait de temps à autre, pour voir où il en était, « en fumant sa pipette. » D'humeur égale et douce, sa bonté foncière était accueillante. Il rendait justice aux talents les plus divers; mais sans trop se préoccuper de ce que faisaient les autres, sans jamais subir leur influence, il suivait tranquillement sa voie. Il avait été longtemps ignoré, il n'en avait éprouvé aucune impatience, aucune aigreur, et il était incapable d'un mouvement de jalousie. Le souci de sa dignité était chez lui très vif et il n'aurait jamais songé à courir les antichambres à la poursuite des commandes ou des honneurs. Il avait mieux à faire que d'assiéger de ses sollicitations les personnages officiels. Mais tout modeste qu'il fût, il avait conscience de sa valeur ; il sentait bien que son jour viendrait. Dûtil ne pas venir, il se trouvait assez payé de ses peines par son amour de la nature et par les jouissances qu'elle lui procurait.
Son âme, du reste, était ouverte à toutes les manifestations de la beauté, sous toutes ses formes. Un jour, en présence d'un paysage à la fois plein de simplicité et de noblesse, il s'écriait : « Quelle harmonie et quelle grandeur! C'est comme du Gluck. » Et une autre fois, les magnificences d'un coucher de soleil provoquant l'enthousiasme d'un de ses amis : a Oui, répondait-il, c'est beau, mais saint Vincent-de-Paul aussi c'est beau, c'est très beau. »
Sortant peu, heureux de travailler ou d'entr'ouvrir aux artistes la porte de son atelier de la rue du Faubourg-Poissonnière, dont ses études tapissaient toutes les parois, Corot demeurait dans son coin. Comme il arrive souvent, on avait pris au mot ce modeste : il était resté à l'écart des récompenses et des distinctions. Au Salon de 1874, où il avait exposé trois tableaux excellents, on pouvait croire que la médaille d'honneur qu'il méritait depuis longtemps lui serait cette fois accordée ; elle échut à un autre. Bien loin d'en être froissé, il ne témoigna aucune émotion. Une injustice aussi criante allait d'ailleurs lui valoir une éclatante réparation. Sur l'initiative de plusieurs de ses amis, une souscription fut ouverte qui réunit aussitôt une somme suffisante pour offrir au maître une médaille d'or, sur laquelle, à côté de son profil, on lisait cette inscription : A Corot, ses confrères et ses admirateurs. — Juin 1874. — Au banquet où elle lui fut offerte, le brave artiste, touché jusqu'aux larmes des marques de respectueuse affection qui lui étaient prodiguées, disait à son ami, M. Marcotte, près duquel il était assis : « On est bien heureux de se sentir aimé comme ça ! »
Avec le culte de son art, Corot s'était d'ailleurs assuré des satisfactions plus hautes que celles d'une ambition vulgaire. Sa bonté était inépuisable. On en pourrait citer des traits nombreux, d'une délicatesse exquise. L'argent qu'il gagnait glissait entre ses doigts et il
remerciait chaudement ceux qui, en lui signalant des infortunes dignes d'intérêt, lui permettaient de les soulager. Sa bourse était toujours ouverte pour des prêts qu'à l'avance il savait bien être des dons. Ayant appris que faute d'argent pour payer la petite maison qu'il habitait à Valmondois, Daumier allait en être expulsé, Corot s'était sur-le-champ rendu acquéreur de cette propriété et lui en avait envoyé les titres avec ce simple mot : « Je défie bien maintenant qu'on te mette à la porte ! » Il en usait de même à la mort de Millet, et sachant la gêne où celui-ci avait laissé sa famille, il constituait pendant dix ans
(Collection de M. Raymond Le Gliait.l
une pension de 1,000 francs à sa veuve. Un pauvre diable étant menacé de la prison pour avoir mis le nom de Corot au bas d'un assez méchant tableau qu'il voulait vendre, le maître avait retouché et signé cette peinture et la lui avait renvoyée en disant que désormais « elle était bien de lui. » Nous ne serions pas embarrassé pour mentionner une foule de témoignages pareils de sa générosité toujours ingénieuse et vigilante; et combien cependant sont restés ignorés !
Au mois d'octobre 1874, la perte de la sœur de Corot, près de laquelle il avait toujours vécu, lui causa une profonde douleur. Vers cette époque aussi, sa santé, jusque-là excellente, avait commencé à décliner rapidement. Il dut bientôt se refuser aux réunions intimes d'un petit cercle dont il était la joie et l'honneur, mais où il se trouvait exposé à
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des émotions qui lui étaient nuisibles. Ses amis l'entouraient de leur mieux et il était reconnaissant des marques de dévouement qu'ils lui prodiguaient. La mort approchait et il s'habituait courageusement à la voir venir. « Me voici presque arrivé à la résignation », disait-il à Français qu'il avait retenu auprès de lui, dans la prévision que l'adieu qu'il lui adressait était le dernier ; « mais ce n'est pas facile et voilà longtemps que j'y travaille. Pourtant, je n'ai pas à me plaindre de mon sort, bien au contraire : j'ai eu la santé pendant soixante-dix-huit ans, l'amour de la nature, de la peinture et du travail; ma famille se composait de braves gens; j'ai eu de bons amis et crois n'avoir fait de mal à personne. Mon lot dans la vie a été excellent et loin d"adresser aucun reproche à la destinée, je ne puis que la remercier. Il faut partir, je le sais, et ne veux pas y croire ; malgré moi, je conserve un peu d'espérance... » Mais le mal avait empiré. A certains moments où, sous l'action de la fièvre, sa pensée flottait sans direction, il agitait sa main droite comme pour peindre « les admirables paysages qui lui apparaissaient. » Le jour de sa mort, refusant la nourriture qu'on lui offrait pour son repas du matin, il balbutiait avec son bon sourire : « Aujourd'hui, le père Corot déjeune là-haut. » Le soir même, le 23 février 1875, à onze heures, il s'éteignait.