PANNEAU DÉCORATIF
Peint par Corot, chez Daubigny, à Auvers. Dessin d'Alfred Robaut.
LES ARTISTES CÉLÈBRES
Il n'a pas fouillé les cartons de la Bibliothèque ; il n'a pas séjourné longtemps dans les Musées. Ce qu'il sait, ni les vivants, ni les morts ne le lui ont appris. Mais il s'est levé matin, il est allé
Faire à l'aurore sa cour Parmi le thym et la rose'e.
La nature le connaît et l'aime ; elle lui parle à l'oreille et lui dit des secrets que ni le sublime Poussin, ni le Lorrain Claude n'ont jamais entendus. Il est savant et ignorant ; expérimenté comme un vieillard et naïf comme un baby. Quelquefois un rien l'embarrasse; il se casse la tête contre les rochers du premier plan ; il se perd dans les draperies d'une petite figure maladroite, il interrompt le chœur des nymphes ou la danse des amours pour donner sa langue au chat. Mais quand il s'attaque aux arbres, quand il attrape la feuille verte, il est à l'aise, il s'épanouit, il chante : « Ah ! la tendresse, la verdurette ! » Et les fleurs d'éclore et la rosée de pleuvoir et la brise de fraîchir et le solei de caresser doucement les contours moelleux des grands arbres.
Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre Vivait et respirait dans un peuple de Dieux?
Allez faire un tour dans les paysages de Corot. Voulez-vous errer sous les allées obscures, seul avec votre livre, ou dans une plus douce compagnie? M. Corot vous a tracé des chemins. Vous plaît-il de plonger en eau fraîche, de boire le lait des vaches noires, de dormir la tête à l'ombre et les pieds au soleil? Vous trouverez les eaux les plus fraîches, le lait le plus pur, l'ombre la plus épaisse et le soleil le plus caressant dans les paysages de M. Corot1. »
Les années passaient sur Corot sans entamer son invincible jeunesse. C'est dans l'été de 1873 — il avait alors 77 ans — qu'en villégiature chez Alfred Robaud, le gendre de son vieil ami Dutilleux, il peignit d'après nature l'admirable paysage de la collection Thomy- Thiéry, connu sous le nom de Route d'Arras et qui, en réalité, représente le village de Sin-le-Noble, près de Douai2. Levé dès cinq heures du matin, le vaillant artiste était aussitôt à l'ouvrage et pendant les cinq séances qu'il consacra à cette étude, il garda jusqu'au bout son entrain, la vive allure et la légèreté de son exécution. Aussi était-il joyeux comme un enfant des bonnes heures qu'il passait ainsi en face de la nature, si heureux qu'au cours de son travail, il ne savait pas résister à une espièglerie qui lui venait à l'esprit. Apprenant qu'à l'occasion de la kermesse du village, qui avait lieu le lendemain, on devait lancer un ballon, il avait peint au milieu du ciel ce ballon, sous les yeux ébahis des paysans faisant cercle autour de lui et cherchant en vain à découvrir l'aérostat invisible que Corot, d'ailleurs, effaçait en rentrant au logis. Jamais, en ses meilleurs jours, le maître n'a été mieux inspiré, mieux en possession de tous ses moyens. L'intime contentement qu'il a trouvé à peindre cette petite toile, toute imprégnée de fraîcheur matinale, paraît de loin dans ce délicieux chef-d'œuvre : il attire, il rit à la muraille où il fait