PANNEAU
Peint par Corot, chez Daubigny. Dessin d'Alfred Robaut.
justesse de son programme et « sans broncher » il s'était appliqué de son mieux à le réaliser.
Très accueillant envers les jeunes gens, il aimait à leur communiquer, sous une forme parfois piquante, les conseils de son expérience. Il leur recommandait « d'asseoir et de perfectionner la forme, ce qui est capital; mais surtout d'obéir en toute conscience et sincérité à leur instinct, à leur manière devoir, sans s'inquiéter du reste. C'étaient là des règles qu'il avait suivies lui-même, malgré les moqueries des camarades qui n'admettaient pas ses ouvrages, qu'on devait pourtant rechercher plus tard. » Comme il le faisait observer : « La nature n'est jamais semblable à elle-même; mais au contraire toujours
LES ARTISTES CÉLÈBRES
changeante, selon la saison, le temps, l'heure de la lumière, le froid ou le chaud. Tout cela constitue sa physionomie et c'est ce qu'il importe de bien traduire. Un jour ceci, demain cela ; et une fois bien pénétré de ces divers accents, il faut en faire un ensemble qui sera ressemblant, si vous avez bien vu. » A un jeune débutant qui lui montrait une étude d'arbre dans laquelle, avec plus d'application que de succès, il avait visé un rendu trop minutieux des détails et compromis ainsi l'aspect de l'ensemble : « Voici un arbre, disaitil, qui a beaucoup de feuilles, » et feignant de les compter : « Il y en a bien 45o, au moins. Brouillez-moi tout cela, pour n'en laisser que quelques-unes, bien faites et au bon endroit, elles deviendront innombrables, comme dans la nature. »
Vers la fin de sa vie, en décembre 1869, résumant ses idées sur son art, il lui arrivait de se juger lui-même, avec son fin bon sens, mais non sans quelque sévérité. « Il y a, pour nous autres peintres, quatre points principaux : la forme par le dessin; la couleur, qui résulte de la justesse des valeurs; le sentiment qui naît de l'impression, et enfin l'exécution, le rendu de cet ensemble. Pour ce qui me concerne, je crois avoir le sentiment, c'est-à-dire un peu de poésie dans l'âme, qui me porte à voir ou à compléter ce que je vois d'une certaine façon. Mais je n'ai pas toujours la couleur et des qualités de dessin, je ne possède que des éléments imparfaits. L'exécution aussi me fait parfois défaut ; c'est pourquoi je la travaille davantage, sans qu'on s'en doute. »
Comme les artistes, les critiques devaient, à leur tour, rendre hommage au talent de Corot. Théophile Gautier, Biirger, Maxime Ducamp, Edmond About, pour ne citer que les plus en vue, signalaient successivement les meilleurs ouvrages du paysagiste, au cours des divers Salons où ils étaient exposés : « Corot ne hante que les régions vaporeuses et fabuleuses » écrivait, en parlant du Lac, Biirger, — à ce moment encore un peu récalcitrant et plus attiré par la fermeté et la force de Rousseau — (Salon de 1 86 1 ). « Aussi nevoit-il apparaître que des figures fluides et inconsistantes, comme la brume elle-même, et qui s'évanouissent au moindre rayon du vrai soleil. Il n'y a jamais rencontré de travailleurs agrestes, mais des sylphes impondérables et des apparences de nymphes qui dansent en l'air. Cette évocation d'un monde de fantaisie, un peu au-dessus ou au-dessous de l'Humanité, a son charme et Corot s'y tient. » Puis, trois ans après, à propos du Souvenir de Mortefontaine (Salon de 1864), aujourd'hui au Louvre, et assurément une des plus belles œuvres du maître, Biirger, déjà plus conquis, s'exprime en ces termes : « C'est un délicieux paysage avec les vapeurs du matin caressant un lac. De grands arbres dessinent des guipures sur l'atmosphère argentine : au bord de l'eau, trois fillettes s'amusent avec les branches d'un frêne élégant. Corot est incomparable pour susciter, avec presque rien, des images poétiques. A peine si c'est peint ; mais l'impression y est et de l'artiste elle se communique au spectateur.. . Ses paysages ont l'air d'être faits pour les nymphes et les muses; les rustres de Millet n'y respireraient pas. »
Dès 1857, avec sa gaminerie coutumière, mais sous laquelle on retrouve ici une appréciation très judicieuse des meilleures qualités de Corot, About avait ainsi caractérisé son talent : « M. Corot est le papa des paysagistes modernes. Il n'enseigne rien, ne consulte personne et se défend du nom de maître. Mais il sourit à ceux qui le suivent ; il les mène au bois, il les met au vert. Cet excellent homme, ce charmant artiste n'est d'aucune école.