HENRI LAURENS, ÉDITEUR
6, RUE DE TOURNON (VIe) I , droits de traduction, de ]
INTIinhl'CTlUN
Les dévots <lu dieu donl le nom rayonne en tête de ces pages ne trouveront pas ici un temple à sa mesure; mais seulement une modeste chapelle, souvrant. fautede mieux. aux pèlerins pressés. La plume qui écril Le petil livre que voici en composa naguère un autre, moins sommaire, pour exposer l'Histoire de Corot et de ses œuvres i 1 < avec loul le développemenl que comporte un pareil sujet. L'éloqUence des images y supplée à la froideur des mois. Il n y est question d'aucun tableau, grand ou petit, d aucun dessin. d'aucun croquis, sans que l'objel passe sous les yeux du lecteur. L'artiste se fail connaître lui-même. Nous n'abandonnerons pas un si précieux collaborateur. La v-oix de ses ouvrages ne sera pas étouffée par le verbiage d'un vain commentaire. Le cicérone tâchera de se faire oublier. La galerie <|ui s ouvre devant lui et devanl son public apparaît forl restreinte. Vingt-quatre morceaux seulemenl parlent pour l'œuvre entier. .Mais, le choix en a été fail de façon
(\) Histoi e de Corot et de ses œuvres, Paris. Floury, éditeur, 1905.
quils représentent, en résumé, toul Corot. Ils appartiennent tous aux collections publiques de la France, nos musées contenant aujourd'hui assez de pièces significatives
pour révéler dignement la grande figure qui domine l'art du xi\e siècle. Nul peintre ne fut plus varié qui- celui-ci. Les différentes étapes de sa carrière, les différentes phases de son talent et ses manifestations diverses se présenteront tour à tour. Chaque halte conduira progressivement des débuts de l'artiste àTapogée de son génie. Ces deux douzaines de chefs-d'œuvre vont nous raconter sa vie de labeur et de fécondité : l'àme de Corot s'épanche et vient à nous.
Corot par lui-même
En lêle de cette anthologie, nous axons placé un por- Irail : celui de Corot par lui-même (PI. L). Le peintre a déjà vingt-neuf ans, et ce n'est encore guère qu'un débutant. Son existence, depuis la sortie du collège, s'est passée longtemps derrière un comptoir. Son père appartient à la bourgeoisie positive. La première fois que son fils a parle de t'aiia; de la peinture, il a levé 1rs bras au ciel, et Camille a vendu du drap pendant cinq ou six ans. tout en dessinant furtivement è ses moments perdus. Mais, un beau jour. l'autorité paternelle a faibli. C'était eu \H2'2. Le jeune homme, né en 1796, entraitdans sa vingt-septième année. Presse par son père de « s'établir », il déclara tout net qu'il n'était pas fail pour aimer de I étoffe, et qu'il voulait être peintre pour tout de lion. « Eh bien, dit le père, agis à ta guise; mais ne me demande pas plus de quinze cents francs par an pour paver tes couleurs et tes toiles, ('.est tout ce que lu tiendras de moi tant que je serai de ce inonde. » Quinze cents francs! Mais, c'était l'indépendance et le bonheur pour le grand garçon naïf, qui jouait encore comme un enfant avec les ouvrières de la modiste en renom qu'était la maman Corot, el qui passait ses journées au bord de la Seine, le regard perdu dans l'azur, à crayonner sous l'œil amusé de ces nymphes amies, sans se laisser distraire par leurs agaceries.
Les arts du dessin sont soumis à une grammaire (ju'il faut apprendre. L'écolier commença par prendre un maître en vogue qu'on nommait ^fichallon. Mais. Michallon mourait dans la Heur de l'âge. Corot passaitde son atelier dans celui de Victor Bertin, un autre paysagiste estimé de ses contemporains, il y travaillait l'hiver avec application el docilité. Mais, aussitôt la belle saison venue, il ne tenail plus entre quatre murs. Il lui fallail de l'espace el du ciel. Une année, il partail pour Rouen, retrouver des souvenirs d'enfance en même temps que son « correspondant » du temps où il était là-bas au collège, un certain Sennegon. donl sa sœur devail épouser le (ils. Une autre lois, son été se passait sous les ombrages de Fontainebleau. Mais, le lieu qui l'attirait entre tous, depuis le jour où son père v avait acquis un pied-à-terre au bord de l'étang dans' lequel se miraient doucement les saules, c'était Ville-d'Avray. Chaque année, les verdures printanières l'enlevaient à la capitale, et son chevalel habitait les feuillées touffues jusqu'aux premières bises. L'hiver venu, adieu le plein air. En cette saison maussade. Corol rêvait de l'Italie, paradis des paysagistes, grâce à son ciel serein et à son atmosphère clémente. 11 en parlait avec tant de feu que le père se laissa toucher. En \X'2'-\, il lui paya le voyage. Toutefois, ce lui à la condition que Camille lui laisserait son portrait, peint de sa main. Le jeune artiste s'exécuta. C'est la pièce que nous avons sous les veux 'PI. I .
COROT l'A R 1.1 1-M km i: I 825).
(Musôc 1 1 1 1 Loin re) .
COROT. Il
Le ( Iolisée
Le voyageur partit par la Suisse el tut deux mois en route. Il arriva à Rome dans les derniers jours de novembre, par la pluie : ce qui futpour lui un désenchantement. Mais, le soleil ayant bientôt reparu, il se mit tout de suite à la besogne. Ses premières études d'Italie sont des merveilles de limpidité atmosphérique. Témoin ce Cotisée pris de lu /errasse du l 'niais Farnèse, dont l'image se présente ici (PI. 2). C'esl l'œuvre à laquelle le peintre avait passé la plupart des matinées du mois de mars de l'année lN2(i. Il la chérissait à cause des douces heures qu'elle évoquait à sa mémoire. Jamais il n avait consenti à s'en séparer, et ill'aléguéelui-même «au Muséum », comme dit l'archaïque dédicace inscrite par le donateur au revers de la toile. Cette petite peinture marquait un moment décisif de sa carrière. Lorsqu'il v travaillait, elle avait attiré les regards d'unpassanl . Ce passant, qui se nommait Aligny, jouissail d'un talent qui en faisait une autorité. Entendre celle bouche proférer : « ('/est très-bien », quel encouragement pour un jeune peintre dont l'application consciencieuse n avait encore provoqué que la raillerie, les camarades qu il rencontrait étant habitués à traiter la nature avec moins de respect et de fidélité. La reconnaissance de Corol pour VliVny. qu'il proclamai! son véritable maître, dura toute sa vie. Aligny lui ayant conseillé de dessiner beaucoup au
crayon et à la plume pour exercer son œil à l'appréciation exacte des formes el des valeurs, abstraction faite de la couleur, le disciple obéit; et ses cartons s'emplirent d'études sévères, où les branches d arbres e1 les quartiers de rochers étaient disséqués avec des soins d'anatomiste. La palette à la main, il ne se montra pas m ni us exigeânl pour lui-même. Ce rigoureux apprentissage ne fut pas exempt de soucis. Ceux que le travailleur eut à supporter sonl révélés par sa correspondance avec un ami qu il âvail laissé à Paris. Il écrivait un jour à cet intime : o Ma peinture j par moments, me pâraîl bien mauvaise, malgré que quelques-uns me disent que j'ai fa.il des progrès. Je n'ai qu'un conseil à te donner : ne fais jamais de peinture si tu veux vivre heureux. »
Mais, après un découragement comme celui-là, il n'était
pas -long ,:i reprendre le dessus, et l'enthousiasme s :édaït
bientôt à la démoralisation. Les deux ans qu'il passa en Italie furenl employésà un labeur acharné. L'été, il quittait Rome pour séjourner soi! dans quelque gorge sauvage dé la Sabine, soil sous les ombrages plus riants de Tivoli ou d'Albano. Ariccia, avec son église ,:i large coupole, lui plaisàil particulièrement; I ne bande de joyeux camarades, qu il animail lui-même de sa gaîté native, l àccorapagnail dans ces campai m -s. e| les murs de l'anber-r de la Si li vile, à rivoli. gardèrent longtemps le souvenir <\f leurs innocentes gamineries, dans une fresque où( lorol Ogurail au milieu d'un cortège caricatural, brossé avec humour par un de ses compagnons de folies. Mais, ni le charme dé cette existence
sans contrainte, ni l'application au travail ne prévalaient contre l'image chérie du foyer familial, emportée dans son cœur par le tils tle la modiste parisienne. Malgré les enivrements de la terre classique, sa pensée habitait rue du Bac. L'idée du retour épanouissait son âme tendre, qui se confessait dans une lettre adressée à un familier des siens peu de temps avant son départ pour la France. « J'ai le projet, disait-il. de quitter l'Italie au mois de septembre prochain... Vous concevrez mon bonheur alors, au milieu de mes parents et amis, livré à l'étude de mes tableaux. N'étant plus distrait par le beau ciel et les beaux sites, j'y serai tout entier et, après mon travail, j'aurai en perspective une soirée agréable pour me délasser et me rafraîchir pour le lendemain. 11 y a douze ans. je rêvais ce bonheur. J'y louche. Que la fortune ne vienne pas me l'enlever. » Il quitta Rome, comme il l'annonçait à son correspondant, en septembre 1828. Le désir de connaître Venise I engagea .:i faire un détour, au lieu de rentrer tout droit : mais il n'y séjourna guère et. après quelques jours seulemenl passés au bord de l'Adriatique, s'empressa de regagner la maison où l'attendaient ces parents qu'il aimait d'une tendresse de petit enfant. L'Italie le suivait. Il la rapportait tout entière dans son bagage. Elle rayonna toute sa vie sur les murs de son atelier, ainsi que dans le trésor de sa mémoire.
La Cathédrale de Chartres
Le père Corot pava à son fils un atelier, où celui-ci composa des tableaux pourle Salon d'après ses études italiennes. Il v lit poser pour leur portrait tous les enfants de sa sœur, les uns après les autres, ainsi que la vieille bonne qui les avait élevés; el puis, aussi, les plus gentilles ouvrières de la maman, apportant à la reproduction dé ces figures familières tout le soin qu'il avait mis à se peindre lui-même avant son voyage au delà des monts. En ce temps-là. où l'on ne soupçonnai! pas encore que les images pourraient un jour se fixer toutes seules sur une plaque de verre pour •'■Ire ensuite transportées sur une feuille de papier, le portraitiste jouissait d'un ride iconographique dont l'invention de la photographie I a presque complètement dépouillé au profit de cette rivale. Les œuvres du paysagiste, quand elles reproduisaient un site ou un mbnumi ut marquant, possédaient également une valeur documentaire que la divulgation photographique des mêmes représentations a, sinon abolie, du moins considérablement diminuée. Corol se mit a peindre en chambre, pour les répandre, des vues du Château Saint-Ange ou de la place Saint-Marc, d'après celles qu'il avait prises sur nature. Mais, dès les premiers bourgeons, laissant lit ces froides interprétations de luimême, il courait vers des motifs toul neufs. Le romantisme avait mis à la mode l'architecture du moven âge. En route
LA GA TH I. ORA LE DE CH A ISTIi K ■<
I Musée du l.uin IV,.
pour la Normandie. Corol s'arrêta à Chartres, devant sa cathédrale 'PI. 3). C'étail au printemps de 1830. Tandis (jue Paris s'agitail el faisait une révolution, l'artiste créail dans lr calme un chef-d'œuvre. Puis, il poursuivait son chemin jusqu au littoral, moissonnant par les plaines el par les grèves une gerbe aussi touffue que variée de paysages agrestesel maritimes. Inlassable voyageur, il recommençait tous les ans son tour de France, parcourant, après la Normandie et la Flandre, la Bretagne, la Bourgogne ou la Picardie, pour se reposer ensuite à Ville-d'Avray ou à Fontainebleau. De ces laborieuses villégiatures il revenait les mains pleines. Et alors, sur le chevalel de l'atelier prenait place quelque grande toile, <[ui s'acheminait, une fois terminée, vers le Salon. e1 v transportait un souvenir des pérégrinations au bord de la nier on bien sous les futaies forestières. Les critiques se montraient parfois bienveillants ainsi que le jury qui. en I 833, décernait aux envois soumis. cette année-là, à son appréciation une médaille de seconde classe; mais des encouragements plus positifs se laissaient désirer. «Monsieur Corot, il ne faut pas faire des toiles si grandes ■•. disait le directeur des Beaux-Arts, M. de Cailleux, qui tenait entre ses mains les faveurs officielles. Grandes ou petites, les iodes du peintre ne se vendaient pas. Un jour, un industriel lié avec sa famille lui demandait le portrait de sa fabrique. Corot n'osa pas solliciter de rétribution, el le clienl ne pensa pas à lui offrir de l'argent. Son talent ingénu n'était pas pris au sérieux par lr> gens positifs. Son amour-propre en sou lira il profondément; mais,
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doué d'un grand fond de philosophie, il se résignai! à cette injustice de la destinée. Il conserverait ses ouvrages pour lui, puisque personne n'eu voulait. La joie de les produire compensait largement ce déboire de la vanité. « Camille s'amuse ». disait avec une nuance de dédain le papa, en montrant son grand gars au travail. Certes oui, il «< s'amusait », et l'amusement était magnifique lorsqu'ii avait pour résultat un morceau tel que la « Cathédrale de Chartres».