‹ CorotChapitre 3 sur 8 · VOLTERRA · texte numérisé non relu

VOLTERRA

Un jour de l'année 1833, Corot, étant de passage àCoucyle-Château, avait rencontré à l'auberge un ancien camarade d'atelier du nom de Grandjean. ( m avait bu quelques bonnes

bouteilles, car le personnage était un joyeux drille; puis. on avait causé voyage. Grandjean voulait aller en Italie. 11 pressa Corot de se joindre à lui. Le peintre du Colisée mourait d'envie de revoir le ciel bleu d'outre-monts. Il se laissa facilement convaincre. .Mais, se méfiant un peu du compère, il posa ses conditions. Le voyage sérail sérieux, sans folies, sans bombances: un voyage de travailleurs. Le pacte conclu. Corot frappa à la bourse de son père, qui s'ouvrit généreusement; mais, le brave homme dit: « Nous ne sommes plus jeunes, ta mère et moi; ne nous abandonne pas trop longtemps. » Il fut entendu que l'absence ne durerait pas plus de six mois. Les deux camarades quittèrent

Paris dans le courant de mars IN.'U. In petit album, que Corot portait dans sa poche, contient leur itinéraire presque jour par jour. Nous les accompagnons d'abord à travers la Bourgogne, à Glamecy, à Lormes et à Beaune. [mis à Lyon, à Avignon, à Marseille el à Toulon. Ils suivent la Corniche jusqu'à Gênes, où ils s'arrêtent quelques jours, laissent à la Spezzia, traversent assez rapidement Pise; après quoi, ils s'engagent dans la campagne étrusque. Ils y rencontrent la ville antique de Volterra. fièrement perchée sur une éminence rocheuse, que Corot salue, sur son carnet, d'une noie éloquente dans sa concision. « Pays magnifique » : comment dire autant en aussi peu de mots ? Un si beau site convie à une halte prolongée. Deux grandes toiles sont attaquées simultanément, et la pittoresque cité apparaît sur chacune sous un aspect différent, ('/est l'une decesvuesqui est ici reproduite (PL 4). Le bourg développe à l'horizon ses maisons dorées par le soleil, que dominent plusieurs tours élancées, dont une toute rose sur l'azur du firmament. Une colline, tapissée de verdure sombre, occupe le clevanl de la scène et fait valoir la délicatesse lumineuse des fonds. Le peintre n'est [dus l'écolier timide qu'il se montrait a son premier séjour en Italie : cependant sa facture n'a rien perdu de la précision consciencieuse qui caractérisait ses ouvrages île débutant. Impossible d être [tins vrai avec des moyens [dus simples. Volterra garda ses luîtes près d'un mois. Ensuite, ils gagnèrent Florence, où ils restèrent jusqu'à la lin de juillet. La chaleur commençant à devenir importune, ils

2ï COROT.

remontèrent alors vers la haute Italie- consacrèrent trois semaines du mois d'aoûl à Venise, et passèrent tout septembre sur les lacs de la Lombardie. Ah ! ces lacs italiens! Quelle terre promise pour Corot! C'esl là que, dans la brume argentée épandue sur les eaux limpides, qui tempère les lointains bleutés de la montagne, il rencontre les chevrières rêveuses et les paisibles bateliers, dont sa baguette de magicien acclimatera la figure poétique sur les berges familières de Ville-d Avray el qui,pendan1 quarante ans. peupleront la terre idyllique créée par sa mémoire hantée desvisions d'anlan. Lorsqu'il monte, au débul il octobre, flans la diligence qui, par le Simplon et Genève, le ramène enfin sur la terre de France, cet Éden y rentre avec lui une fois pour toutes.

Saint-Jérôme

Cependant, pendant quelques années, la sévérité de la Toscane fit concurrence, dans les préférences de Corot, aux grâces de la Lombardie. Ses envois au Salon furent plutôt du genre austère. Qu'on en juge par le Sain/ Jérôme qu'il exposait en 1837 (PI. 5). C'esl une grande composition, dont son auteur a faitprésenl à l'église de Ville-d' Avray, el qui orne toujours la nef de cel édifice. Classée comme monument historique, la toile fa.i1 partie, comme telle, du patrimoine national. L'ascète y l'ait pénitence au fond d'une

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gorge fermée par une haute muraille de rochers moroses el garnie d'une végétation revêche. L<- site es1 un amalgame factice de morceaux hétéroclites, prisa droite el à gauche et plus ou moins adroitemenl réunis ensemble. C esl ainsi que se pratiquai! le « paysage historique ». Cependant,

dans ce genre, qu'il avait adopté résoh snt, une chose

distinguait Corol de ses confrères. C'était son attachemenl à la nature, « à la couleur vraie sortant de l'œil, sans penser à aucune autre peinture, » comme il «lisait un jour, en donnant un conseil à un jeune camarade. Toul en combinant ses tableaux d'atelier suivant certains caprices de l'imagination, il « ne «initiait pas sa route nature», selon une autre expression employée encore par lui pour définir la voie a suivre pour un peintre. Là est son originalité. D'autres novateurs plus hardis rompent délibérément avec les conventions «lu genre classique. Tels les Rousseau et les Dupré, enfants d'une génération plus jeune, dégagée «les traditions respectées par leur ancien. Corot ne pactise pas avec ces révoltés, incapables d'aucune contrainte. Il gardeun pied dans les sentiers battus. C'esl son originalité. C'est une figure à part, donl un critique dira avec raison : « Monsieur Corot n appartient ni à l'école classique du pavsage, nia l'école anglo-française; encore moins à celle qui s'inspire «les maîtres flamands. Il paraît avoir sur la peinture du paysage «les convictions à lui. • Cette parole. dite à propos «l'une certaine l)iniii> mi haut, produite au Salon de 1836, était applicable, l'année d'après, au Saint Jérôme. Elle le serait aussi à divers morceaux exposés

après ces deux-là, pendantles années suivantes, dontles plus notables s'appelleni Silène (Salon de 1838), la Fuite en Egypte (Salon de 1840)-, Démocrite et les Abdéritains (Salon de 1841) et le Fermer (Salon de 1842). Faute de pouvoir placer ici, à côté de leur aînée, ces œuvres diverses qui découlent d'une même technique, contentons-nous de les nommer, en constatant l'accueil généralement froid qui leur était fait par les journalistes, dispensateurs de la renommée, a Talent sévère, plein de conscience, mais qui ne sera jamais populaire ». proférait avec assezpeu de clairvoyance, à propos «le l'une d'elles, un des arbitres du goût les plus écoutés, le laineux Jules Janin. Toutefois, ('.or,»! rencontrait quelques défenseurs ardents, (jn lisait, en 1841, dans lu Presse, sous la signature d'Eugène Pelletan : « De tous les paysagistes, il n'en esl peut-être pas qui ail lutté plus longtemps que Corot contre 1 inattention publique, el mieux réussi à se faire oubliera force de chefs-d'œuvre. » Le critique félicitail le peintre << d'aimer la nature d'une tendresse immense el de lui accorder une obéissance sans lin m es i). Il salua il en lui un maître. Letalenl de Corot avait reçu un autre hommage. I n prince dont I àme enthousiaste s éprenait de la beauté, le duc d'Orléans, avait acquis deux de ses toiles pour sa galerie du Palais-Royal. Noble initiative que. malheureusement, nui amateur de ce temps-là n avait l'idée de suivre. La peinture de Corot ne se vendait toujours pas, et 1 artiste, réduit a la modeste pension que lui servail son père, entassail dans son atelier des tableaux dont personne ne voulait. Trop heureux quand

une faveur officielle le débarrassait, moyennanl un prix modeste, d une de ces épaves des Salons annuels, qui font aujourd'hui la gloire d'un musée de province. Trop heureux même lorsqu'une modeste église de campagne daignai! en accueillir une à son tour.

Saint-André-du-Morvan

Dédaigné du public. Corol continuai! à peindre pour luimême. Nous ne le suivrons pas dans la troisième visite qu'il lit à l'Italie en 1843, avec, pour compagnon, un peintre <jui avait nom Brizard. Nous ne retournerons pas avec lui à Rome cl nous nous abstiendrons d'examiner le butin amasse', dans cette campagne, à Tivoli ou à Genzano. M;iis. nous nous dédommagerons en faisant à ses côtés une excursion dans le Morvan. .Nul guide ne vaut celui-là. Il connait le pays par cœur, pour l'avoir étudié en détail. Il le décrit avec une tendresse émue. Arrêtons-nous, sur ses pas, à Saint-André (PI. 6). ('/est un coquel village posé au sommet d'une colline. LU clocher pointu domine ses maisons, etdes cultures closes de haies descendenl doucement la pente à leur pied. Plus bas. sous l'œil du peintre, s'esl campé un Morvandiau en blouse, qui cause sur le chemin, à l'ombre d'un grand arbre, avec une jeune paysanne coi liée d'un bonnet rouge, tandis qu'un cochon, qu elle surveille, touille l'herbe de son museau. Ce petit poème rustique,

Corol la mis sur lu toile avec une simplicité ingénue. (loùtons-rn la suavité calme et contentons-nous de cet unique spécimen du genre intime où 1»' rnaître excelle, faute de pouvoir séjourner avec lui en d'autres campagnes el nous asseoir plus longtemps derrière son chevalet.

Celui qui vous présente ce morceau eut quelque temps le privilège d'en jouir à lui tout seul. 11 lui est doux de partager désormais avec autrui le charme de cette pièce, pour laquelle il ne s'est pas départi d'une singulière prédilection.

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Homère et les Bergers

C'est en 1842 qui' le Parisien de la rue du Bac étail venu chercher, au fond île ce Morvan pittoresque, avec des motifs de paysage, le souvenir d'une lointaine origine qui rattachait la famille de son père à ce coin de terre-là. La même année, des amis l'entraînèrent en Suisse, sur les bords du Léman. Puis, ce fut en Normandie, près de Saint-Lô d'abord, et ensuite dans les environs d'Alençon, que des camarades l'attirèrent. Il poussa jusqu'en Bretagne, toujours appel*; par l'amitié. De chaque expédition il rentrai! avec un bouquet de paysages, dont le parfum agreste embaumait l'atelier; ces Heurs variées le peuplaient de. leur éternelle fraîcheur, L'œil du peintre contemplait les campagnes lointaines acclimatées sous le ciel parisien.

el son inspiration, emportée sur les spirales bleues sorties de la «pipette » familière, enfantait, pour les animer, un monde de créatures qui n'habitent point les plateaux de l'Armorique ou les vallons Au Nivernais. Une fois, à son appel, Homère accordait salyreel s'asseyait au milieu d'un cirque d'arbres plus auvergnats qu'helléniques i IM . 7). Une autre fois. Daphnis pressai! Chloé entre ses bras amoureux dans une fraîche clairière, où des chênes de Seine-et-Oise remplaçaient les oliviers deMitylène. Corot n'avait pasété un brillant écolier. Mais le collège, en donnant pour société à l'enfant les grandes figures de la Fable antique, l'avait pourvu de précieuses connaissances. Qu'un livre, oublia sur une table à Ville-d'Avray par un neveu en vacances et feuilleté d'une main distraite, évoquât ces souvenirs classiques, un inonde de divins amis entrail dans I atelieraprès avoir revêtu transi toiremenl I humble humanité cl un modèle de la place Maubert. à la façon des immortels, que la mythologie nous montre toujours friands des travestissements et de I incognito.

où la destinée a-t-elle bien pu conduire Daphnis et Chloé 1 Mystère. Quant à Homère, nous n'avons pas eu à aller bien loin pour le chercher. Il n'a pas quitté le pays où Corot imagina la charmante idylle dont il est le sujet. C'était pendant un séjour en Normandie, dans la famille des Osmond, ses amis de toujours, qu il avait vu passer dans ses rêves le chantre divin el son jeune auditoire. I n croquis, tracé dès bus dans un de ses albums, contient la composition en germe. En souvenir de cette origine, un de

ses hôtes de ce temps-là lui réclama un jour le Lableau, qui embarrassail I atelier, pour le musée de Saint-Lô. C'esl là qu'il est toujours, et que mais avons été le prendre.

Jésus ai jardin des Oliviers

A cinquante ans. Corot reste le grand enfant qu'il était à vingt-cinq, Il dîne en tête à tête avec son vieux papa et sa vieille maman, dont il l'ait la partie de cartes avec une assiduité touchante. L'invite-t-on à quitter le foyer familial, il lui faut la permission de ces parents bien-aimés. à qui cette humble soumission t'ait méconnaître la valeur d'un lils trop modeste. Son mérite avant été consacré malgré sa délicatesse à le faire valoir, et la Lésion d'honneur étant venue fleurir sa boutonnière de sa rose officielle au mois de juillet Jtfiti, l'ancien commerçant de la rue du Bac se refusa à croire que cette haute distinction, attribuée à un homme qui ne p'agnait pas avec son métier de quoi s'entretenir, ne se fût pas trompée d'adresse. Bien sûr, c'était lui-même. et non pas son garçon, que Louis-Philippe avait voulu décorer! Cependant, le gouvernement n'avait rendu qu'un tardif hommage au talent d'un peintre reconnu par ses pairs comme un maître.

Lorsqu'en 1848 les artistes turent appelés à nommer eux-mêmes le jury de leur Salon, le nom île Corot fut proclamé par le suffrage. Peu à peu, sa manière s'était élargie.

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JÉSl'S \i JARDIN DES OLIVIERS. SALON DE I Stl).

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Dans ses compositions, il sacrifiait les détails à l'ensemble. Ses tableaux devenaient des synthèses longuement mûries. Quelques mots de sa main, écrits sur un carnet, expliquent sa façon nouvelle de procéder. « Je ne suis jamais pressé d'arriver au détail, dit-il dans cette confidence sans apprêt. Les niasses et le caractère d'un tableau m'intéressent avant tout... Quand c'est bien établi, alors je cherche les finesses et de forme et de couleur. Je reviens sans cesse, sans être arrêté par rien et sans système. » Au Salon de 1849. Corot se présentait avec un Christ au jardin des Oliviers, <|ui est un spécimen de cette technique réfléchie et savante (PI. 8).

Quelques années avant, un ami bien placé lui avait procuré la commande d'un grand panneau pour l'église Saint- Nicolas-du-Chardonnet, dans lequel il avait représenté le li<i/>fr/in> du Christ. Son pendant, pour l'exécution duquel Corot s était mis sur les rangs, avait été demandé à un peintre moins ému. et. partant, moins émouvant. Mais Corot, emporté sur l'aile de l'inspiration, créa quand même l œuvre rêvée par lui comme suite à sou premier poème évangélique. Le pathétique nocturne, où le lils de Dieu abîme sa douleur dans un prosternement muet au fond d'un vallon tragique, dominé par la masse sombre d'un énorme bouquel d'arbres, fut acheté par l'Etat et partit pour Langres. dette page grandiose a pris place dans le musée de cette sous-préfecture. A son arrivée, elle avait été saluée par des quolibets. La presse locale ne s'était pas montrée tendre pour ce qu'elle appelait « une grande

tache d'encre ». Corot était encore loin de plaire à tout le monde. Son art n'avait conquis que les délicats. La foule demeurait hostile : il fallait lui tenir tète. Corot ne faiblit pas.

Le carnet auquel ont été déjà empruntées quelques lignes écrites par lui contient encore d'autres notes pleines d'abandon, qui ont l'accent d'une profession de foi. Voici ce morceau, éloquent dans sa simplicité : « In homme ne doit embrasser la profession d'artiste qu'après avoir reconnu en lui une vive passion pour la nature et une disposition à la poursuivre avec une persévérance que rien ne saurait abattre. Ne pas avoir soif à! approbation ni de bénéfice d'argent. Ne pas se décourager du blâme que l'on pourrait faire tomber sur ses ouvrages; il lui faut être cuirassé d'une conviction forte, qui le fasse marcherdroil devant lui, en ne redoutant aucun obstacle. Un travail incessant, soit exécutant, soit observant. Rempli de cette conscience, il ferait des ouvrages où un défaut saillant se ferait apercevoir. il faut poursuivre; on n'est pas artiste en un jour. Qu'il persévère; la conscience le sauvera. Il voit noir^ Consciencieux, il mettra tout en rapport et, avec le temps, il avoisinera la nature de jour en jour. L'important, c'est de ne rien faire que comme il voit. Le seul bâton qu'il puisse prendre de temps en temps pour raffermir sa marche, c'est de jeter des coups d'oeil sur les œuvres des maîtres, et les meilleurs: Michel-Ange, Raphaël, Léonard de Vinci, llolbein, C.orrèire, Titien, Le Poussin. Lesueur, Claude Lorrain, llohhenia. Terburir. Metzu. l'.analelto. Ces inspirations ne

sont que pour faciliter le développement de ses moyens. » Corot incitait en pratique ces judicieux préceptes. Nourri de la nature el se borhanl à « quelques coups d'œil » sur les maîtres, il se développail suivant « ses propres moyens ». Dieu sail si la méthode était bonne.

Une matinée

Corot adorait le théâtre. Après avoir travaillé toute la journée « comme un troupeau de nègres » (le mol est de lui), le soii", son bonheur étail «le se délasser en écoutant des vers ou de la musique. Le monde des fictions s'emparail alors de son esprit. Son imagination dotait de la réalité le mensonge des décors el se donnait carrière à travers des contrées absentes de toutes les géographies. Une bande de ballerines occupait-elle lascèneel peuplait-elle de sesébats rythmés le paysage fictif dont le théâtre étail planté, l'illusion opérait encore. Les danseuses devenaienl îles nymphes, dont la ronde se déroulail dans la brume matinale ou sous les derniers rayons du jour, au milieu de quelque prairie solitaire, à I orée il un Imis. ou bien sur le bord d'une claire fontaine. Celle liumanité de rêve suivail le peintre chez lui. Il lui faisait les honneurs de ses sites préférés et, décrochant quelque élude rapportée de ses vagabondages, l'acclimatait soit en Italie, soit ailleurs. Une lois. — c'était en 1850. — il invita les petites nymphes de l'Opéra

à danser dans un cirque boisé qui ressciuhlail. <'t pour cause, à un coin du jardin Farnèse. La brise matinale circulait à travers les feuillées, cl la.scène; une fois peinte, s'appela tout simplement Unem'atiné.e (PI. 9). L'œuvre fut envoyée au Salon, (jui s'ouvrit, celte année-là, par exception. le 30 décembre. Elle plul par son charme naturel. Lapresse en fit l'éloge et l'administration des Beaux-Arts, où Corot comptait un ami dévoué en la personne d'un certain Frédéric Mercey, bureaucrate qui cachait une âme d'artiste, l'acheta pour le compte de l'État. Les nymphes matinales furent payées 1 500 francs. Elles entrèrent au Luxembourg et y devinrent populaires. Leur popularité les a suivies au Louvre. Mais, hélas ! cette toile a beaucoup perdu en vieillissant. Non seulement des craquelures la déparent: mais sa coloration a change par suite de l'altération de certaines matières employées dans son exécution. Corot usait beaucoup de laque jaune. « Je suis passionné pour celte couleur ». écrivait-il en ce temps-là à un confrère, et il ajoutait : « Seulement, je pense qu'elle est plus favorable aux glacis. «L'expérience a prouvé que cette opinion était mal fondée. Les glacis de laque jaune, superposés par le peintre à ses frottis d'outremer ou de bleu de Prusse, n'ont pas résisté à l'action de la lumière et de l'air. Ils ont disparu, et le tableau a poussé au bleu. Corot ne reconnaîtrait pas sa Matinée d'autan.

COHOT.

Si M. III. COUCHANT

L'année IN.'il débuta par un deuil. Corot, qui avait perdu son père en IN {.7. vil la mort lui ravir sa mère : ce fui un immense chagrin pour ce fils si tendre et si attaché à ses parents. Mme Corol avait succombé l' avant-dernier jour de février. Le printemps gonflait déjà les bourgeons. Dès qu'ils éclatèrent, le fidèle confidenl de la nature couru! lui confier le soin de guérir la peine dont son cœur avail souffert et demeurait encore blessé. Corot parlait de la nature avec une émotion touchante. Annonçanl un jour sa visite à un ami, il lui disait : « .Nous pourrons ensemble admirer quelques instants celle nature si bonne, puisqu'elle se présente belle et ravissante pour tout homme qui la cherche. » Son admiration, à lui, se traduisait toujours par quelque étude amoureusement caressée du bout de son pinceau, lui face de ce modèle adoré, la « conscience » était sa règle: il ne s'en départissait jamais. Cela ne faisait pas l'affaire des marchands de tableaux, habitués à débiter des œuvres moins véridiques. « Ces marchands de tableaux, écrivait l'artiste dans un mouvement d'humeur, ils sont stupides. IU achètent des paysages, mais y mettent celle condition <ju ils s éloignent le plus possible de la nat ure : or. je nr saurai jamais faire du paysage qui n'en soit pas. Je ne peux pas arriver à me représenter les arbres autrement qu'ils ne poussent . pas plus

qu'un homme sans tète, sans tronc el sans jambes. Après ça, du train dont vont les choses, peut-être est-ce l'avenir ? Nous le verrons bien. Mais qu'alors Strottin le commerçant en question) attende ma nouvelle manière : j'ai précisément des ormes à sa disposition. » Cet ennemi de la vérité attendit sous l'orme. Mais d'antres marchands se laissèrent séduire peu à peu par la douceur des matins argentés et par la chaude dorure des crépuscules du soir, en bas desquels cinq grosses majuscules proclamaient le nom de l'auteur. On en vit chez Beugniet, chez Thomas, chez Bourges ou chez Martin. Une bouffée de fraîcheur campagnarde entra dans cette « vallée de la tentation », qu'était devenue la rue Laffitte, avec les petites toiles « humides, embaumées, frissonnantes d'air vif». .J'emprunte les termes d'un dilettante à qui une flânerie à travers le « Musée des rues « suggérait alors quelques pages vibrantes d'émotion. « Qui ne fréquente un peu les parages de la rue Laffitte, disait ce promeneur au goût lin. ne connaît pas Corot. Aux expositions dites annuelles, on ne voit que le styliste ingénieux, le Corot du Pausilippe ou de Tivoli. Mais, c'est rue Laffitte seulement que l'on peut goûter le coté intime, familier de son talent, et que l'on apprend à aimer le naïf et bon Corot de Yille-d'Avrav. de Bougival et du JJas- Meudon. » Les acheteurs commencèrent à faire l'excursion recommandée ainsi par M. Frédéric Henriel dans VArtiste. Qu il me soil permis de me rappeler que l'un d'eux s'appelait Adolphe Moreau. En l'an de grâce 1852, mon grand-père rapportait de chez Beugniet certain Soleil cou-

chant qui. accroché dès lors dans la maison qui devait être la mienne, n'en est sorti que pour entrer au Musée (PL 10)';

Souvenir de Marcoi ^>is

Dès leur création, les chemins de fer n'eurent pas de meilleur client que Corot. Grâce au nouvel engin de locomotion, si expéditif en comparaison des pataelies du temps jadis, le peintre, dont tant de maisons amies se disputaient la société pendant quelques journées de la belle saison. s arrangea pour faire à chacune sa part et pour donner un peu de son temps à une dizaine d'hôtes quelquefois par saison. Au début de chaque été, il faisait son plan et. en homme ponctuel, arrivait à jour dit là où il était attendu. Avec lui, la joie entrait au louis de ses amis. Humeur égale, gaieté sans malice : voilà le convive dont le royal appétit faisait honneur avec bonhomie à la cuisine de I amphitryon, et dont la verve s allumait, au dessert pour ('(dater en chansons. Dans son commerce avec les oiseaux di^s bois, Corol avait pris leurs manières: il avait emprunté au rossignol sa voix. Comme le rossignol, il saluait, sa journée finie, l'astre béni qui avait réjoui son âme. Sa franche camaraderie le faisait rechercher par ses confrères, et plus il un briguait su visite. Il s'ingéniait [tour se donner tour à tour à chacun, évoquant avec Léon Fieury. à Magny près Versailles, les souvenirs de leur apprentissage commun

dans la campagne romaine, ou bien rajeunissant son génie au contact de ce cadet enthousiaste qu'éfail Constant Dutilleux, son hôte annuel d'Arras. 11 y avait un de ces camarades qui se nommail Dumax, ef qui villégiaturait en Seine-et-Oise, a Marcoussis, près de Montlhéry. Corot se laissait volontiers attirer par là. La table était bonne, la causerie familière, et les jolis motifs abondaient. D'une de ces baltes en ce plaisant séjour, il rapporta dans sa mémoire un sujet grandiose, quoique for! simple. Dans une campaune dorée par les chauds rayons de juillet, un chemin creux dominé pas un talus garni de verdure fuyait mystérieusement vers l'horizon, en emportant l'apparition, à moitié cachée déjà, d'un chariot rustique. L'œuvre fut prête pour la solennité' qu'apportait l'année 1855. Elle figura à l'Exposition Universelle sous le titre de Souvenir de Marcoussis (PI. 11). Le succès qui l'y attendait n'est point banal. Elle attira les regards de Napoléon 111. qui. spontanément, s'en rendit acquéreur. Le souverain avait agi en debors du surintendant des Beaux-Arts, qui détestait Corot. Nieuwerkerke. réfractaire à une poésie inaccessible pour son goût terre à terre, ne voyait dans cet art sublime qu'une « couleur boueuse » et une « facture cotonneuse ». 11 accueillit la décision du maître d'un sourire dédaigneux, qui ne passa pas inaperçu de son subordonné, le marquis de Chennevières. présent à la scène qu'il a rapportée dans ses Souvenus. Chennevières aimait Corot et ne s'en cachait pas. même devant le grand seigneur hautain auquel ses fonctionsadministralives l'attachaient. Nieuwerkerke, piqué

parle démenti donné par l'Empereur à son esthétique bourgeoise, se tourna, paraît-il, vers le jeune fonctionnaire, qui riait dans sa barbe, et lui jeta rageusement : « Ehl bien, vous êtes content? L'Empereur est avec vous! » Napoléon JII avait acheté le tableau sur sa cassette personnelle. L'Empire tombé, le Souvenir de Marcoussis quitta les Tuileries après le i- septembre. Par bonheur, sorti des mains impériales, il entra dans une collection dont le Louvre s'est enrichi récemment. La Charrette est à nous. Nous la devons un peu, en somme, à son acquéreur de IX.'Wi. Sachons gré à ce rêveur couronné de s'être laissé prendre le cœur par une poésie en blouse, qui n'était guère à la mode autour de lui.

\ll Le matin : Diane ai bain

L'Exposition de 1855, c'est pour Corol une étape décisive. L'homme esl sur le seuil de la vieillesse. Il pourra bientôt écrire à un de ses élèves : « Je suis un vieux papa; je fais des efforts pour lutter contre les glaces de mon arriére-saison. » .Mais celle arriére-saison déborde de sève printaniére. Le peintre, qui a perdu beaucoup des camarades de sa jeunesse, vil désormais dans la société d'artistes qui appartiennent à une génération nouvelle. Pendant une campagne dans l'Isère, il a rencontré' Daubignv. qui a vingt ans de moins que lui. Ils ont mêlé leur enthousiasme

pour la nature: ils sont devenus intimes. Leurs deux talents influent l'an sur l'autre Au contact de son cadet. le pinceau de Corot devient plus moelleux : sa couleur, plus vaporeuse. La douce atmosphère de ses paysages invite el relient nymphes et cupidons, qui s'y trouvent dans leur élément. Le bataillon léger des idéales créatures envahit l'Exposition Universelle avec les Soirs, les Matinées ou les Printemps qu'ils peuplent et personnifient. Ici, c'est une bande déjeunes amours s'ébattant solitairement dans une prairie à l'orée du jour: ailleurs, c'est Vénus mollement étendue au bord d'une rive dorée par les derniers rayons de la lumière. Ailleurs encore, voici Diane avec ses compagnes, rentrant de la chasse et se préparant à délasser dans Tonde leurs beaux corps las des violents exercices (PI. 12). La toile qu'anime la troupe des chasseresses héroïques s'appelait tout bonnement h' Mutin, comme son aînée, la Ronde des Nymphes de lN.'ii». Cet idyllique Matin est la seule de ces variations diverses sur un thème commun, fourni par les jeux du soleil et de l'atmosphère, que garde aujourd'hui un de nos muse'es. Les envois de Corot avaient plu aux visiteurs de la grande solennité internationale. (( On m'a paru assez content de mon exposition » écrivait-il, après la clôture, à son ami Dutilleux. 11 s'était vu décerner une médaille de première classe. Cependant, la plupart de ses tableaux rentrèrent h l'atelier et turent appelés à courir les expositions de province. Le peintre Dauzats, qui, en sa qualité de Bordelais, en organisait de temps à autre dans sa ville natale, en taisant appel au concours de

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ses confrères les plus qualifiés pour y prendre part, obtint, en 1858, que Corot lui envoyât sa Diane. Le tableau, dénommé cette fois au catalogue les Baigneuses., était à vendre pour 5 000 francs. Grâce sans doute à l'amicale intervention de Dauzats, très écouté d'habitude par ses compatriotes, il fui acquis pour le musée, qui compte en lui un de ses joyaux. C'est une des œuvres les plus caractéristiques de la nouvelle manière inaugurée par Corot dans le " paysage historique », auquel il se inoutrait par tradition fidèle. Ce genre suranné et falot conserve grâce à lui droit de cité dans le domaine des arts. C'est que, pour servir de demeure à des êtres d'une humanité qui emprunte quelque chose au rêve et au mystère, ses « sites ». baignés d'eau clapotante el plantés d nue végétation où se joue la brise, ne restent pas moins des morceaux de nature vraie, doués d une atmosphère pareille à celle où notre espèce respire el où notre vie se complaît. Le poète parle une langue grandiose parée que la vérité s exprime par sa bouche.

\lll Le concert

Corot n'était rien moins quéerivassier. Cependant, il lui est arrivé de confier ses pensées intimes à I un de ses carnets de poche. C'est une véritable profession de foi qu'on lit sur l'un d'eux, a Suive/, vos oui vict ions, écrit-il. Il vaut mieux n'être rien que d'êtrel'écho d'autres peintures. Comme dit

le sage, quand on suit quelqu'un, on est toujours derrière. Le beau dans l'art, c'est la vérité baignée dans l'impression que nous avons reçue à l'aspecl de la nature. Je suis frappé en voyant un lieu quelconque. Toul <n cherchanl l'imita lion consciencieuse, je ne perds pas un seul instant l'émotion qui m'a saisi. Le réel est une partie de l'art : le sentiment complète... Si nous avons été' réellement touchés, la sincérité de notre émotion passera chez les autres. » Quel meilleur commentaire rêver <\t'> tableaux de Corot que ces lignes de Corol lui-même? Elles nous font pénétrer au fond de son âme, où domine un sentimentalisme aigu. Maître d'une technique dont le fondemenl est l'étude fidèle de la nature, il prétend s'en servir pour communiquer à autrui ce qu'il ressent au fond de lui-même en présence de certains spectacles grandioses et suggestifs. Ses moyens d'expression, en se simplifiant, tendent à émouvoir davantage par la concentration de l'effet. Du point de vue où le hut à atteindre le place, il envisage avec sévérité certaines œuvres qu'il a déjà montrées au public autrefois, et qui ne répondent plus à son esthétique perfectionnée. A la veille du Salon de 1857, il avise une toile vieille il une quinzaine d'années, el qui a figuré déjà à celui de 1844 iPl. 13 . C'est un tableau dont 1 idée première lui était venue, paraît-il, pendant un séjour en Suisse, chez des amis, en voyant un groupe de gracieuses jeunes filles, réunies dans un bosquet verdoyant el mêlant leurs fraîches carnations aux frondaisons d'alentour. A Paris, dans l'atelier, les Suissesses étaient devenues des nymphes musiciennes, dont l'une

accompagnai! sur le violoncelle la romance d'une camarade, tandis que les autres écoulaient, ou bien moissonnaient les fruits des arbres el les Heurs «le la prairie L'auteur, encore un peu gauche lorsqu'il s'agissait d'ordonner une composition, avait chargé celle-ci «le détails inutiles. qui nuisaient à l'effet de l'ensemble. Le paysage manquail de parti pris, el les figures de simplicité. Le savant orchesl râleur que ( lorot est devenu remanie son œuvre de fond en comble. Le thème reste le même; la carcasse du tableau ne change point, mais un vigoureux émondage nettoie le décor qui se trouve replanté plus élégamment, dans une lumière plus franche et moins diffuse, tandis que les nymphes sont repeintes en pleine pâte et délibéremenl enveloppées d'une atmosphère qui noie toutes les inutilités oiseuses. Les premiers plans baignent désormais dans une ombre épaisse, que traversent à peine quelques rayons de soleil posés sur un bras ou sur une gorge de musicienne. Tout l'éclairage appartient à lanière de la scène, vaste (rouée de jour sur laquelle se silhouettent les figures du fond. Ainsi « revu el corrigé ». le Concert se présenta avantageusement au public de IH.'iT. pour qui Corot avait refait aussi, dans sa manière nouvelle, plus synthétique el plus expressive, certain Incendie de Sodome datant aussi du temps passé, qui trahissait de même des inexpériences de jeunesse. Les deux morceaux axaient dépouillé la froideur d'autan et brillaient d'une flamme intense. De ces deux chefs-d'œuvre, le dernier nous a été ravi par l'Amérique; mais le premier, après avoir longtemps charmé

un grand artiste, son possesseur, fut acheté h la vente de Jules Dupré parle due d'Aumale et, grâce à la munificence de ce prince, accroché sur les murs du Musée Condé. il fait aujourd'hui partie de notre patrimoine commun.

Nymphe jouant avec l'amour

Le Salon de IN.jT vit aussi plusieurs compositions entièrement inédites. L'une, intitulée toul bonnement Soleil couchant, présentait un chevrier soufflant dans sa flûte sur la lisière d'un bois. Lue autre avait pour sujet Une Nymphe jouant avec un amour. Ces deux peintures sont entrées récemment l'une et l'autre dans notre Louvre Nons avons été y prendre la dernière pour l'introduire dans notre anthologie. Car c'est une perle rare iPl. 14). Lorsque ce tableau parut. About trouvait la plus charmante des formules pour caractériser l'œuvre et son attrait ingénu. « On dirait, écrivait-il, La Fontaine traduisant Anacréon. » Et, avec la délicatesse de touche dont il était coutumier, il ajoutait : « Cet excellent homme, ce charmant artiste n'est d'aucune école; il n'a pas fouillé les cartons de la Bibliothèque; il n'a pas séjourné longtemps dans les .Musées : ce qu'il sait, ni les vivants, ni les morts ne le lui ont appris: mais il s'est levé malin : il est allé

... faire à l'aurore sa cour Parmi ]>' tliviu el la rosée.

La nature lf connaîl H l'aime, el lui parle a l'oreille, el lui dit des secrets que ni le sublime Poussin, ni le Lorrain Claude n'ont jamais entendus. » Le rapprochement enlre Corot et La Fontaine s'impose tout particulièrement en présence de cette idylle mêlée d'une pointe de philosophie. ( loin me La Fontaine, Corot est un esprit réfléchi, qui cache une grande profondeur de pensée sous une apparence d'insouciante bonhomie. J'imagine que ce célibataire endurci savaità quoi s'en tenir sur le danger des traits que décoche, suivant son impitoyable fantaisie, le jeune archer donl il s'est amusé si souvent à peupler la séduction enchanteresse de ses matins bleutés ou de ses soirs aux chaudes dorures. Ce n'est pas sans un malicieux sourire qu'il caressait du boul du pinceau le bambin redoutable. Et voyez comme il se complaît à lui faire des misères. Le voici qui a perdu son arc el qui se démène pour l'arracher des mains qui le lui ont dérobé. Kncore n'est-ce point le dernier tour que le taquin jouera au pauvret. Il ira un beau jour jusqu'à lui faire couper les ailes par une autre nymphe mutine. Mais, est -ce ij ne les ailes de l'Amour ne repoussent pas toujours? Le vieillard à cheveux blancs ne se l'ait pus d'illusions à cet égard; mais il rit de ce qui fait pleurer autrui : c'est sa philosophie, qui, après tout, en vaut bien une autre.

Le Salon de 1857. où avait figuré sa Vénus^ avait confirmé, pour Corot, le succès de l'Exposition I niverselle. Cependant, il ne savait pas se faire valoir. Lui demandaiton le prix dune toile, il l'eût volontiers offerte pour rien; tant était grande pour lui la satisfaction de se sentir enfin

goûté. C'est ainsi qu'un amateur s'étant présente pour acquérir le tableau qui nous occupe, il le céda avec joie pour 800 francs. En demander davantage, c'était vouloir le garder pour lui. Au débul de 1 8 - j 8 , le commissaire-priseur Boussaton, qui avait foi en son étoile, venait le trou ver el lui proposait de faire une vente d'un certain nombre de ses œuvres. Corot lui donna trois des tableaux rentrés du dernier Salon, dont le Concert et le C/ievrier. Il y ajouta trente-cinq études rapportées de ses campagnes récentes. Le tout lut soumis aux enchères le mercredi 14 avril. Aucune des trois toiles du Salon ne trouva preneur: il fallut les racheter. Le reste fut pavé en moyenne 200 francs pièce. Eh bien, le croirait-on? lorsque Boussaton vint annoncer le résultat à Corot, sa modestie était telle qu'il fut ravi.

Souvenir de Mortefontaine

Nous voici à l'époque où chaque saison fait éclore une moisson de grandes œuvres. Ce n'est pas sans regret que nous renonçons à faire figurer dans notre galerie restreinte le Dante el le Macbeth, exposés en 1859. Nous voudrions y voir aussi la Toilette^ qui paru! au même Salon. Les deux premiers de ''es tableaux sonl chacun dans un musée, mais en dehors de nos frontières. Le dernier, encore en France, compte parmi les œuvres les plus dési-

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NYMPHE J01 \ N l' \\l. i: LAMOUR. SALON DE IS.'iT.

(Musée du Lou\ rc.

râbles puni- noire grande collection nationale ; mais y entrera-t-elle jamais? Ne courons pas jusqu'en Amérique pour rechercher X Orphée inspiré, en 1NGI . au mélomane enthousiaste qu'étail Corol par l'opéra de Gluck el sou admirable interprète, Mme Viardot. Contentons-nous de ce Souvenir de M ror te fontaine qu'un heureux sort nous a conservé el arrêtons-nous devant ce morceau de modestes dimensions., mais d'une poésie si profonde, qui rayonne à la cimaise du Louvre PI. lo). La toile lut produite pour le Salon de 1864. C'est l'heure où le génie de Corot s'impose sans conteste. La critique, si longue à apprivoiser, finit par capituler. L'homme qu'elle a si longtemps malmené l'ait à présent partie du groupe restreint d'artistes que le suffrage de leurs pairs envoie siéger aujurv à côté des représentants de l'Administration. En achetanl un de ces tableaux. l'Etat n'a fait que s'associera l'hommage qui lui a été rendu par ses confrères. Ce tranquille paysage qu'anime un groupe d'humbles fillettes deschamps, c est la nature même saisie dans un de ses aspects les plus fugitifs, au moment où les vapeurs nocturnes répandues sur les eaux se dissipent sous les premiers rayons du soleil matinal. La main qui a trace celle iinatre a obéi si docilement aux sue. e/est ions de la mémoire qu elle a créé I illusion de la réalité. El cependant, ce n esl ijii un peu de couleursur un mince canevas ! Le secret de Corol réside dans sa méthode. Certain jour. un publiciste s'est permis de I interroger et de lui demander une manière de confession. Il repond par celle profession de foi succincte : <• Dans la carrière d artiste, il faut

conscience, confiance en soi et persévérance. Ainsi armé, les deux choses, à mes yeux, de la première importance sont l'étude du dessin et des valeurs. » dette importance de la forme et des valeurs, l'artiste ne perd aucune occasion de la proclamer. Un de ses carnets contient quelques notes qui complètent sa doctrine dans les termes que voici : «... Toujours la masse, l'ensemble : ce qui nous a frappés. Ne jamais perdre la première impression qui nous a ('mus. Le dessin est la première chose à chercher. Ensuite, les valeurs. Voilà les points d'appui. Après, la couleur; enfin, l'exécution. » Ses albums sont couverts de croquis indéchiffrables pour le vulgaire, où quelques traits essentiels indiquent le contour d'une forme et où les valeurs sont notées, dans leur Gradation, par divers signes conventionnels. Tel griffonnage de cette espèce a servi de point de départ à ce poème d'air et de lumière qu'est le Souvenir de Morte fontaine. Quant aux détails de la pratique, la manière de procéder du maître a été décrite par un de ses élèves dans des lignes que tout professionnel lira avec intérêt. Evoquant des souvenirs qui remontaient à l'époque féconde où Corot, en pleine possession de son talent, produisait à l'atelier ces œuvres réfléchies, fruil de ses longues années d'apprentissage. Gustave Colin a écrit :

« ... Sa toile blanche, légèrement teintée, posée sur un chevalet, Corot la palpait de sa forte main; puis, saisissant un crayon blanc, il traçait, après un instant de recueillement, avec une ampleur et une souplesse particulières, les

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principaux traits d'une composition qui devenait à l'instant compréhensible, et dont il ne s'écartail presque plus que pour l'enrichir de détails... Ces premiers tracés n'étaient repris qu'après avoir subi une période d'incubation. Ils revenaient alors sur le chevalel pour recevoir le travail il»' l'ébauche. Muni d'une palette assez sobre et assez mal ordonnée, et composée de tons entiers, armé de brosses fortes et souples, le maître établissait avec de la terre (l'Ombre et du noir et du blanc, réchauffés parties terres de Sienne et des ocres, l'ordonnance de son tableau au point de vue des valeurs et del'effet, en fixant tout d'abord les deux extrêmes: la plus grande lumière et la plus grande vigueur. Il affirmait ainsi les principales formes intimes avec une fermeté presque violente, qu'il atténuait ensuite à l'aide de frottis légers. Un nouvel abandon succédait à ce principal etforl. Puis, lorsque l'ébauche était bien solide, le maître cherchai! l'harmonie de son oeuvre à l'aide de pâtes et de demi-pàtes colorées. Son exécution, pleine de verve, rapide et variée, étail parfois soutenue d'appels aux maîtres anciens qu'il préférait. «< (lorrè^e ou (îior^one (par exemple), prête-moi les pinceaux, disait-il; et son œil s'animait; el les accents naissaient sur la toile plus rapides el plus vifs... »

Pour quialu ces lignes, la technique de Corol n'est plus un mystère. Seul, le génie qui l'ordonna demeure mystérieux et confondant .

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