LE BONHOMME EN BLOUSE
Ce petit plateau de bois rectangulaire que le peintre a tenu si souvent, accroché au pouce, c'est la palette de Corot, l'instrument où se sont opérés le mélange et le choix, et sur lequel ont été modulées, entre les tons entiers, les plus douces nuances, les mélodies de blancheurs céruléennes que font entendre à nos yeux tant de belles peintures. Un monde à vastes horizons s'est dématérialisé sur ce chantier minuscule. Encore a-t-il fallu que les doigts, par la hampe obéissante, transcrivent et transmettent : l'émotion ressentie. Et tout cela, sans qu’on y pense trop, dans la parfaite soumission à la dictée de l'ange. Sur la palette, la même main longtemps a fait une ombre ; elle a glissé vers ces blancs argentés près des jaunes ; elle a trempé la pointe du pinceau dans le-cinabre, pour que chante quelque part la petite note vive : elle a touché ces bruns pour en multiplier les gammes ; et ce bleu chaud, elle en fait un vert.
La palette d'un peintre, c'est le premier bouquet de la cueillette. Sur celle de Corot, je retrouve certaines couleurs de ma jeunesse, ces matinées d'avant-printemps dans les bois ajourés de Marnes-La-Coquette (et les bouleaux encore tremblants sous la buée, je les revois). Trouées de soleil entre les feuillages encore acides, bouquets d'arbres, ville ou plaine devinée sur le vaporeux horizon, allées d'ombre où s'est bercée mon impatience. Tout alors, autour de moi, dans les verdures et les ciels (j'étais, il faut le dire, tout près de Ville-d'Avray, dans la région où il a peint le plus souvent) avait l'empreinte de Corot — sa fouche émue et simple. Tout m'envahissait d'un souvenir qui n'était pas celui des peintures que bien souvent j'allais voir au Louvre, mais du peintre lui-même, de l'homme dont le regard avait baigné si souvent dans cette atmosphère propice que je contemplais à mon tour comme un miroir où se fût reflétée, au lieu de ma propre image à la fois découragée et ravie, la figure familière, attachante et floue qui en avait pris possession pour toujours. Corot autour de moi était plus vivant que la réalité du paysage ; et si mes yeux s'arrétaient au brin d'herbe, au reflet sur l'étang, si j'écoutais le froissement des branches, le bon enchanteur c'était lui.
Plus tard, à Florence, aux Uffzi, dans la galerie où sont exposés les portraits des peintres par
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eux-mêmes, mes yeux se reportaient toujours sur une toile lumineuse, d'assez petite dimension. Bleu, rose et gris. Bleu frais de myosotis, rose de jeune trèfle rose et gris lumineux. Que pouvait avoir ce jeune peintre en blouse de toile écrue et au béret noir, qui, dans son cadre, me regardait avec une aussi attachante loyauté à Trente-huit ans, fout au plus. Son regard doucement attentif et grand ouvert, son regard semblait dire : « Qui que tu sois, passant, que tu t'arrêtes pour me saluer d'un regard ou que tu ailles ton chemin sans me remarquer, tu es mon frère, je le sais!»
Petit portrait de Corot. Il est là-bas, sur les rives de l’'Arno, comme une fleur de France au milieu de tous ces visages qui la font à la pose : un pan du ciel de Paris, de sa nuance féminine. On a dit : paysagiste. Il est vrai qu'à ce moment de sa vie, au retour du deuxième voyage en Italie, après avoir dialogué des hauteurs du Boboli avec les coupoles et les toits de la Ville blonde, le peintre se mesurait avec les chênes de Fontainebleau, en un combat d'où l'homme et la nature devaient sortir réconciliés.
« Je vais courtiser la Belle Dame», disait-il ; et il partait, avec la boîte à couleurs et l'énorme parasol, à la rencontre du bonheur. Il était amoureux de la nature comme on l'est d'une femme.
Les heures avaient pour lui, de l'aube au crépuscule, cette clarté particulière, toute de l'âme, qui touchait autrefois de sa grâce un autre peintre, ancien berger à Chamagne. Corot et Claude Gellée, deux ingénuités auxquelles les eaux et les ciels ont fait d’éblouissantes confidences ! À l'un les gris satinés, les touches transparentes sur les murs, le langage des branches, le coin d'atelier où rêve la femme à la guitare, la promenade le long des haïes, les berges des fleuves et des lacs. A l'autre les rayons d'ambre sur les palais de vieux marbre, les scintillements du soleil entre les mâts balancés, le rivage éclaboussé de sel sous le haut vol des goélands, les matelots qui déchargent les navires ; débarquements, embarquements, invitation au large des longs voyages. Chez tous les deux c'est le même chant que fait à nos yeux le jour sur la pierre ou les flots, ténu et romance chez l'un, chez l'autre plus fugué, plus cosmique. Mais pour les deux Français, à travers le site plus ou moins reproduit, l'esprit de la peinture se fait lumineux, musicien et solide. L'espace vit par ses innombrables molécules, il devient temps, mélodie de perpétuité, agonie de toute absence.
La femme a orné sa vie de loin, comme une grande interdite. Cet homme d'amour s'est gardé de tout amour particulier. Avant et après son
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premier voyage en Îtalie, il y eut bien quelques furtives rencontres, des rendez-vous, le soir, au bord de la Seine, à la sortie des ateliers, avec l'une ou l'autre des demoiselles qui travaillaient rue du Bac, au magasin de nouveautés de Mme Corot. Puis, la peinture l’emporta. Comme Delacroix, Corot se défendit d'aimer autre chose que son art. Sa passion, il la reporta sur les ciels, sur le mystère fuyant des ciels et des lumières ; il en fit des nuances et des confidences, des fleurs et des rameaux qui chantent, des regards reflétés d'étoiles sur le bord des étangs, des repos de baigneuses, une musique du silence.
Corot n'eut pas de « charrette à traîner ». Dès les premières années de sa peinture, son père en rechignant lui servit la pension qui le maintint à l'abri des soucis d'argent. Et d'autre part, exposant peu, faisant très peu parler de lui, il ne fut pas «livré aux bêtes». Ses contemporains, il est vrai, l'accusaient de gaucherie. On disait qu'il ne savait pas peindre. Et Baudelaire lui-même, que l'art de Corot n'étonnait pas assez, Baudelaire écrivait, en 1845, qu'entre Théodore Rousseau et Corot « la suprématie serait douteuse ».
«Confiance !» Ce mot, n'est-ce pas pour se réconforter que Corot l'écrivait et le prononçait si souvent et se le répétait tous les jours à luimême 2 Sinon pourquoi aurait-il hésité — quand ils n'avaient pas de fortune — à encourager les
débutants qui venaient lui demander conseil ? Sans doute Corot a-t-il beaucoup douté dans l'ombre de sa modestie. Sa confiance, il la trouvait par un acte de foi dans un détachement de toute vanité, dans la conscience de servir par l'art l'humanité des braves gens et des pauvres — les seuls qu'il ait véritablement approchés. On parle sommairement de vocation. Pas si simple ! Corot, c'est un état de grâce, une innocence préservée.
C'est dans les photographies que, depuis 1834 (après le garçon un peu gauche du Louvre et le jeune homme lumineux des Offices, les deux seuls autoportraits connus de Corot), nous retrouvons le visage du peintre et sa stature débonnaire. On y voit Corot vieillir comme un arbre. Ici, les cheveux sont courts, et l'expression a presque de la rigueur. Là, les traits se creusent, le regard se fait bienveillant sous le bonnet d'où s’échappent les boucles grises : c’est Corot dans sa candeur de «fils éternel» du négociant et de la modiste. Le voici encore, le pinceau à la main, revêtu de l'épaisse blouse, la face tournée vers les contrastes du paysage qu'attrape sa vision de myope. Mais l'image qui le représente le mieux me semble être la photo de Lecadre. La bonhomie, la fameuse bonhomie de Corot a dans ce portrait un regard de vieux fauve. On y sent la bonté, mais pas
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la bonté veule qui s'abandonne et cède inconsciemment. Une ténacité presque obstinée se lit dans les plis du visage. Le regard est redoutable : il a, parmi les traits tirés, renfrognés ou bonasses, l'intacte, la terrible candeur de l'innocence. C'est là le charmeur d'oiseau, celui auquel on n’a pas cru, le saint Vincent de Paul de la peinture.
Corot échappe à l'interrogation didactique.
Comment un art aussi intellectualisé a-t-il pu naître de tant de naïf bon sens à Raisonnablement, sa peinture a des complaisances d'imitation : elle est toujours devant le modèle. Par la technique, je n’en saisis qu’une faible part : monotonie dans le choix des sujets, minutie de descriptions ou cotonneuse fabrication d'arbres et de nuages. Nous voyons cela en plus grand dans les praticables de Claude. Mais Corot est un peintre qui se donne. « J'interprète avec mon cœur autant qu'avec mon œil», disait-il. Pas de superbe en lui. Sa peinture, il nous la tend d'une main toute allante, toute venante et très fraternelle. Il avait au fond de lui l'espoir de consoler les hommes en apportant à leurs yeux un peu de son bonheur. Corot ne peint pas pour être regardé, mais pour nous convier à ses noces. Son œuvre est le rayonnement de la bonté, la transmission d'un amour qui s'étend à la création tout entière, un espace clos
baigné de merveilleux, un plaisir d'ombres et de lumières, un chant de valeurs distancées. Son dessin sans pittoresque tourne autour du même motif de paysage ; et, dans les figures, c'est presque toujours la même femme vêtue à l'italienne, la fidèle poseuse accoudée ou assise dans l'atelier. Qu'on ne lui demande pas l'agencement médité, l’élégante mélancolie, les feux de l'imagination, l'odeur et la couleur de l'acte. Le geste, de son temps, c'est Daumier qui l'avait. Corot est un contemplatif heureux qui s’est spontanément identifié à des modèles de verdure ou de chair. Jamais l'œuvre déjà faite et en renom ne s’interpose entre son œil et la nature. La vue des chefs-d'œuvre ne semble pas avoir éveillé en lui de noble jalousie. Ses découvertes se sont faites en présence du jour. Corot, c'est la chance d'une réverie devant le ciel bleu, très loin de la bataille d'hommes. Et je me demande même jusqu'à quel point son incessante générosité n'était pas un moyen de faire oublier autour de lui sa situation de privilégié. On lui a reproché d’être trop vulnérable, d'avoir été jusqu’à signer les croûtes que les pauvres diables de faussaires venaient lui présenter. Ces actes où la bonté l'emporte sur la beauté, je crois qu'ils soulageaient sa conscience. Corot s'admet, il reconnaît sa mission en toute humilité. Mais quoiqu'il se soit laissé envahir par une facilité souvent inégale, il ne conçoit pas d'art où l'homme ne soit engagé tout entier. Il ne « joue
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pas le jeu». Personne moins que lui ne prête au démontage. Le sentiment et la réflexion, comment reconnaître en lui leur mystérieuse soudure à Pour ma part, je me refuse à essayer de décomposer les temps de cette élaboration. Corot peint comme chante le rossignol, avec des roulades quelquefois un peu trop attendues. Lui-même usait de la comparaison: (Je peins, disait-il, pour les petits oiseaux.» Et, à quelqu'un qui lui parlait de Delacroix : (C’est un aigle, et je ne suis qu’une alouette : je pousse mes petites chansons dans mes nuages gris. »
Valéry ouvre un horizon lumineux sur Corot quand, abandonnant pour le comprendre toute volonté de démonstration, il trouve à son propos cette expression admirable : «L'homme qui voit se fait, se sent tout à coup âme qui chante... »
Corot et Courbet. — Où Courbet se pose en voyageur qu'on salue, Corot s’efface modestement ; il fait oraison dans la nature, s'identifie au génie du lieu. L'autre se cherche au plus sombre des bois, où le ciel ne gêne plus sa chasse. Corot veut qu'on l'aime, et Courbet qu’on l'admire. L'un nous tend la main, l'autre nous défie. Narcisse paysan, Courbet s’est représenté à tous les âges de sa vie. Il avait besoin de se reconnaître, de voir et de toucher. Il ne peint que les solides. Corot, lui, est à la fois le regardant et le regardé : il ouvre les
yeux aux songes de l'atmosphère, et donne une figure à ce qui n’a pas de corps. L'un a le rire éclatant et un peu satisfait de l'évidence, l'autre le sourire nuancé, transparent du secret.
Corot, je ne sais quel attachement nous ramène à ses œuvres. On dirait que l'amour qu'il a laissé pour nous dans tant de calmes peintures, nous le lui renvoyons par un acte spontané de retour.
Il fut le peintre poète. Il a rendu sensibles au cœur la distance et l'instant, le mystère de l'homme jeté dans la vie comme un passager promu à la terre de Dieu. C’est l'acte, le don de soi qui importait à ce contemplatif pour qui les verdures et les ciels avaient une tout autre signification que physique. On dirait que l'art de Corot fait la chaîne, entraînant dans un même réseau — tendu en dehors de toute contemporanéité — la conversation du peintre mort et du spectateur à venir ; tout cela, sur le plan d'un de ces tableaux imparfaits où flottent, entremélés dans la lumière de la grâce, le souvenir et le projet.
Qu'est-ce donc qui ôte toute monotonie à ces évocations souvent trop répétées, oui, qu'est-ce donc à sinon la richesse et la liberté d'expression d'un sentiment humain qui est parvenu jusqu'à l'acceptation de ne pas réussir. Il n'y a point pensé, il n'a pas préparé ici-bas sa demeure.
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Corot — l'a-t-on suffisamment remarqué D) — échappe à l'histoire et à tout classement. Je ne vois pas dans sa famille spirituelle — celle des poètes — un homme aussi sincèrement détaché des modes de son temps. Cet œil, posé sur l'âge d’or du sable et de la pierre, y a capté d'émouvants souvenirs et les signes d'un art que la bonté dépasse. Tel fut, tel est plutôt le secret du bonhomme en blouse. Après les terribles années que nous venons de vivre, Corot fait figure de génie familier. Ses paysages ont la limpidité d'une patrie préservée où le délectable se maintient à l'échelle harmonieuse de l'homme. Et dans sa création de peintre, tout, jusqu'à ses figures aux yeux baissés, invite à la douceur. Îl semble parfois qu'il va glisser, s'en tenir au réel envahissant, croire à la bienfaisance absolue de la nature, devenir la dupe de sa cordialité de clair de lune et des faciles complaisances. Mais son chant lumineux, nuancé relève aussitôt la fadeur de certaines églogues. Une façon de s’oublier au cœur même de l'ouvrage . fait de Corot le messager d'une salutation à la fois timide et sublime. La main, porteuse alors d'un grand dessin indélébile, d'une valeur de transmission dans quoi l'homme complet se reconnaît et se retrouve, apporte, moins que Claude certainement, mais plus que toute autre peinture ailée, cette particulière rareté : la reproduction composée. PC