‹ CorotChapitre 2 sur 18 · BIOGRAPHIE · texte numérisé non relu

BIOGRAPHIE

LA VIE DE COROT par

Gustave GEFFROY :

Story Siatore À

Le récit de la vie de Corot est épars dans le monde. Il est aux musées publics, aux galeries des collectionneurs, dans quelque salon ou quelque chambre où est accroché un cadre. Il est en France, en Europe, en Amérique. Ce récit, c'est son œuvre. Ce sont les toiles mouillées, frissonnantes, lumineuses, où 1l y a de l’eau, de l'herbe, des arbres, des nuages, de la clarté qui se lève ou qui se couche à l'horizon, un pressentiment ou un regret de soleil, une douceur de lune et d'étoiles, un reflet argenté qui persiste dans le silence et dans la nuit. Chacune de ces toiles parle pour Corot, nous dit : «Ce jour-là, ce matin-là, ce soir-là, cette nuit-là, J'étais ici, devant cet étang, cette lisière de bois, cette plaine, ces champs, ces maisons. J'étais sous ce ciel chagrin, plein des larmes de la

1 Nous reproduisons presque intégralement le texte paru dans

,, The Studio “, numéro spécial d'hiver 1902-05.

pluie. J'ai vu errer, sur ce visage gris et triste de la nature, le divin sourire de la lumière. J'ai vu tomber une averse infiniment douce à travers laquelle santillait la dorure du soleil, et le bruit de ces gouttes d’eau tombant sur les feuilles était exquis. C'était tout le printemps avec son éveil, son parfum, sa couleur, son bruit. Une autre fois, c'était le vent, venu de loin, qui parcourait cette vallée, courbant les arbres, rebroussant les feuillages, arrachant les feuilles, moirant l’eau. Tout filait du même mouvement, dans le même sens, et j'essayais de suivre la rapidité de cette course du paysage qui semblait fuir, éperdu, tout en restant en place. Et c'était tout l’automne, avec son souffle de mort, son râle, son adieu. Je retrouvais le calme dans cette clairière qui s'emplissait mollement de la lueur de la lune, alors qu'un peu de jour restait encore aux cimes des bois. Ce soir-là, j'ai bien cru voir des hamadryades sortir des arbres et des nymphes danser parmi les fougères. »

D'autres toiles, qui ne sont pas des paysages, qui sont des figures, feraient d’autres confidences : (Ce sont, pour la plupart, d’humbles filles, d'humbles femmes, que j'ai représentées. Je les avais rencontrées dans la rue, en leurs costumes d'Italiennes, en leurs costumes de servantes. Ou bien elles étaient venues à mon atelier, me demandant si j'avais besoin de modèles. Je ne

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les ai jamais laissées aller. En elles, j'ai vu la beauté de la vie. Cette beauté est en toute créature, elle est en tout ce qui respire comme en tout ce qui s imprègne de lumière. J'ai eu autant de plaisir à peindre ces femmes qu’à peindre mes paysages. J'ai vu, sur leur chair, se dérouler le poème des heures, aussi beau, aussi enchanteur que sur le sol, les eaux, les collines, les feuillages. Le mystère des bois était dans leur chevelure ; le mystère des ciels et des étangs, dans leurs yeux. Le printemps et l’automne passaient aussi devant moi lorsqu'elles souriaient, Joyeusement ou tristement. Et leurs paroles ingénues me donnaient toujours à voir la danse des nymphes. »

Ainsi et beaucoup mieux sans doute, parlent les toiles de Corot à ceux qui les regardent et les écoutent. Chacune raconte une heure de sa vie, l'instant où il était charmé, ravi, éblowi par la poésie des choses, par une clairière de l’Artois, par un étang de Ville-d'Avray, par le corps souple d’une femme proche de lui. Ce fut là sa vie, sa vraie vie, et même sa vie tout entière, car tout le temps qu'il ne passait pas devant son chevalet, il l’employait, qu'il fût seul ou en conversation, à songer, pour ainsi dire malgré lui, aux accords, aux harmonies entre les choses, qu’il voyait partout, qu'il avait reproduites hier, qu'il allait reproduire encore,

aujourd'hui, demain, jusqu'à la fin. Un homme, un artiste comme celui-là, possédé du don de voir et du don de créer à nouveau, n'est jamais complètement libre de penser à autre chose qu’à son art. Même lorsqu'il n'y pense pas, il y pense à son insu. Toujours le travail secret se trame dans ces cervelles hantées.

Je dois pourtant dire l'extérieur de cette vie, rassembler les traits qui la composent, recueillir les mots prononcés ou écrits par Corot et par ceux qui l'ont connu, qui l'ont admiré, qui l'ont discuté. Cela aussi a son intérêt, aide à comprendre l’œuvre, à suivre sa formation, ses péripéties, sa gradation.

J'ai sous les yeux un des derniers portraits de Corot, une photographie. Les traits sont nettement marqués. Le front, haut et découvert, couronné par une chevelure en coup de vent, est sillonné de rides. Le regard est clair, vif, direct, sous les paupières alourdies. Le nez, court et charnu, se rattache aux joues par deux plis fortement accentués. La bouche sourit, la lèvre inférieure très charnue. L'ensemble est bon, intelligent, malicieux. Rien ne décèle une vie de luttes, des alternatives d’espérances et de découragement. Cette vie fut, en effet, épargnée à Corot, incompris de sa famille, mais tenant d'elle une aisance sufhsante pour lui garantir sa liberté. Vraiment, il ne pouvait demander davantage.

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Au coin de la rue du Bac et du quai d'Orsay, vis-à-vis du pont Royal, existait, il y a plus

de cent ans, un petit magasin surmonté d'une enseigne où ces mots étaient peints en lettres jaunes :

« Me CoROT, MARCHANDE DE MODES »

La boutique était bien achalandée. M€ Corot, entourée de quelques ouvrières habiles, créait des modèles nouveaux, tandis que son mari, employé, passait ses journées en ville, au milieu des mains courantes, des journaux et des grands livres qui formaient, à cette époque, la comptabilité d'une maison de commerce. C’est dans ce milieu, à la fois paisible et affairé, dans cette atmosphère de petite bourgeoisie économe et rangée, que, le 16 juillet 1796 (28 messidor an IV), naquit Jean-Baptiste-Camille Corot 1.

La naissance de l'enfant ne modifia pas sensiblement la vie des parents qui avaient déjà, depuis deux ans, une fille. M. Jean-Louis Corot continua de tenir ses comptes courants et d’arrêter ses balances ; M€ Corot ne suspendit que pendant peu de jours ses combinaisons élégantes de tulle, de rubans, de ruches et de formes à chapeaux. L'enfant fut mis à l’école primaire, y obtint des succès, conquit, le 15 décembre 1806,

1 Nous avons rectifié. Geffroy indique par erreur le 28 juil-

let 1796 (10 thermidor an IV)

une «bourse nationale » qui lui valut d'entrer, au mois d'avril suivant, au lycée de Rouen, où il eut pour correspondant un M. Sennegon, demeurant rue Beauvoisine, N° 90.

Le jeune Camille, Parisien du ruisseau de la rue du Bac, connaît ses premières amertumes ici, en province, au lycée. Il a la nostalgie de la famille, de Paris, du pavé du quai, des Tuileries, de la Seine qui n'est pas la même à Rouen, de l'architecture du Louvre déployée noblement en face de chez lui. Ses études se ressentent de son état d'esprit. Des notes recueillies aux archives du lycée, il résulte « que la première classe qu'il fit fut la deuxième année de grammaire, correspondant à la cinquième actuelle ; il alla jusqu'aux classes de belleslettres (rhétorique). Son nom ne figure pas une fois au palmarès, pas même pour le prix de dessin... » Il fit, néanmoins, ses humanités, achevées le 29 juin 18121, revint à Paris où son père le plaça comme employé chez un marchand de nouveautés, M. Ratier, auprès duquel il demeura un an, puis chez un drapier de la rue Saint-Honoré, M. Delalain.

Ce n'était point du drap qu'il fallait au jeune Corot, c'était de la toile, de la toile tendue sur

? En réalité on dut le retirer du collège. Camille fut envoyé cette année-là dans une pension à Poissy. Il y resta deux ans et y recommença la seconde. Ce n’est qu’alors qu'il revint à Paris.

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des châssis, qu'il pût barbouiller. Les aunes n'ont aucun rapport avec les pinceaux, et le droguet, les produits de Sedan ou d’Elbeuf sont fort éloignés de la palette, sinon des couleurs.

Un des biographes de Corot, M. Alfred Robaut, a raconté une anecdote qui peut trouver sa place ici :

Un jour, dit-il, que j'étais dans l'atelier de Corot, entra un père accompagné de son fils, et qui s’exprima en ces termes :

» — Monsieur Corot, voici un jeune homme dont votre ami, M. X... a dû vous parler, et qui menace de faire le malheur de toute sa famille. Je voulais pour lui un état, quelque chose de solide, qui assurât son existence ; au lieu de cela, il s'est mis en tête de se faire peintre ! Je vous demande, monsieur Corot, si c'est raisonnable, car on m'a assuré que je pouvais m'en rapporter à vous.

» — Hum ! hum ! fit le maître en déposant sa pipe sur le bord du chevalet, cela est grave, monsieur, très grave. Mais voyons, ce jeune homme a-t-il fait ses études ?

» — À peu près, dit le père.

» — Et depuis ?

»— Ah! monsieur Corot, pas grand-chose de bon! Il y a six ans, je l'avais mis dans le commerce, et cela ne lui allait pas. Il dessi-

naillait toujours, en se cachant sous le comptoir du patron, et puis.

» Corot, pris d’une folle envie de rire, se mordit les lèvres et s'écria :

» — Mais c’est mon histoire que vous racontez là... C'est absolument ce qui c’est passé pour moi, et, si vous y teniez, je vous raconterais le reste... »

Le reste, pour Corot, peut se résumer en peu de lignes. M. Delalain s’aperçut que son commis ne possédait aucune aptitude à l'emploi sédentaire, et fit de lui un courtier. Il s’en alla par les rues, portant sous le bras un paquet d'échantillons enveloppé de toile cirée, courant les magasins de détail, faisant l’article, mais le faisant mal, sans doute, car il n’obtenait que de piètres résultats. Son patron le rencontra plusieurs fois arrêté aux devantures des marchands de tableaux et d’estampes, contemplant les œuvres exposées, changeant de place pour mieux voir, posant parfois à terre son ballot pour se faire plus aisément un abat-jour de ses deux mains. Le plus souvent possible aussi, il entrait au Louvre. À ces heures-là, Corot était loin de songer à la vente et aux profits qu'il pourrait retirer de ses courtages. Il n’avait pas davantage présentes à l'esprit les leçons du patron qui lui avait enseigné l’art du placier, consistant surtout à vendre au plus haut prix

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des marchandises démodées, avariées. Ces principes répugnaient à la conscience droite de Corot qui ne s’expliquait pas qu’on pût mettre en œuvre tant de moyens et déployer tant de ruse pour tromper autrui. « Mais c'est le commerce | répliquait M. Delalain. Ah ! vous n’aurez jamais le génie des affaires ! »

Non, Corot n'aura jamais le tempérament du négociant, on le verra bientôt. Pour l'instant, M. Corot père, tiraillé d’un côté par le patron qui déclare ne rien pouvoir faire de son employé, harcelé de l’autre côté par celui-ci qui enfourche chaque jour son dada de peinture, ne rêve que châssis, chevalets, appui-main, brosses, palette, M. Corot père se décide, au bout de huit ans, à examiner la requête de ce garnement de fils. Un conciliabule a lieu dans l’arrière-boutique du magasin de modes de la rue du Bac, on établit le bilan des économies, on reconnaît qu'on peut distraire une pension de 1500 francs en faveur de Camille, mais il est convenu qu'en aucun cas ce chiffre ne sera dépassé.

Le jeune homme remercie et, tout ému, se déclare le plus heureux des êtres. Mais la réalisation d’un rêve cause une stupeur. Je ne crois pas que Corot, libre, ait eu l'inquiétude de ce qu'il perdait, du magasin de nouveautés et de la collection d'échantillons. Toutefois, il a raconté qu'après avoir obtenu le consentement

de ses parents à se faire peintre, il allait chaque jour, son portefeuille sous le bras, se promener sur les quais, sans rien faire. Il se décide pourtant. Il s’installe au port Saint-Nicolas, vers l'endroit où se tient aujourd’hui le bateau de Londres, et s’essaye à peindre le paysage de la Cité qu'il voit à travers la brume et la fumée de Paris, qui flottent en voile transparent sur le fleuve.

Que sont devenus ces premiers essais ? Ils ont été probablement recouverts d’autres peintures, peut-être gisent-ils sous quelque paysae qui orne aujourd'hui une muraille de musée ou d'appartement. De ce temps aussi datent plusieurs lithographies aujourd'hui introuvables, notamment une Kermesse flamande, la Garde meurt et ne se rend pas, la Peste de Barcelone.

Tandis que le futur grand artiste tâtonne, que la famille résignée se désintéresse de ses travaux qu'elle estime vains et inutiles, le personnel de l'atelier de la modiste suit avec intérêt les efforts du débutant. Les jeunes ouvrières s'échappent du magasin pour franchir le pont et satisfaire leur curiosité. Corot, qui évoquait parfois ce souvenir, disait que l’une d'elles, Me Rose, (accourait plus souvent que ses compagnes ». [l ajoutait : « Elle vit encore, elle est restée fille et me rend visite de temps en temps; elle était encore ici la semaine

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dernière. O mes amis! quel changement ! et quelles réflexions 1l fait naître ! Ma peinture n'a pas bougé, elle est toujours jeune, elle donne l'heure et le temps du jour où je l’ai faite ; mais Mie Rose et moi, que sommes-nous ? »

Corot entre dans l'atelier d'Achille Michallon, un maître juste du même âge que l'élève, éduqué par David, à travers Bertin, appartenant à cette école qui allait chercher la vie des êtres en fouillant l'âme des statues et qui étudiait le secret de la nature à l’aide de la pédagogie d'atelier. Corot montrait plus tard un tableau qu'il avait fait chez Michallon, et il disait en bons termes : « C’est plutôt une étude de soumission qu'une étude de peinture. » Son maître lui ordonnait d’être (exact et ponctuel » et, plus soumis en art qu'en commerce, il obéissait.

Michallon meurt en 1822, et Corot s'en va trouver Victor Bertin, maître du défunt, qui consent à le prendre. Michallon avait encore l'esprit ouvert et un certain désir de s'inspirer de la nature. Mais Bertin, comme tous les satellites de David, ne jure que par l’art antique, lequel consiste pour eux à draper d'étoffes des modèles, à les coiffer d’un casque, à les armer d’un glaive, d’une lance, d’un bouclier, d'un carquois, et à les immobiliser dans un paysage d'arbres artificiels, où des torrents de verre pilé

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