‹ CorotChapitre 10 sur 18 · Y US · texte numérisé non relu

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«Mon ami,

» Un barbare, qui t'a quitté, va te dire qu’il est arrivé à Rome en bonne santé, qu'il pense toujours à Abel, qu’il se promet de bien employer au travail cette pénible absence, et qu'il reviendra le cœur plein de joie au milieu de bons parents et de bons amis.

1 La plupart de ces lettres sont adressées à Abel Osmond. M. Floris Osmond, le neveu de leur destinataire, les a communiquées à Etienne Moreau-Nélaton qui les a publiées en deux fois

ns son précieux ouvrage : Corot, raconté par lui-même, Paris, Laurens, 1924, 2 vol. L'ensemble complet de la plupart de ces lettres figure en appendice du tome II de Moreau-Nélaton, sous le titre: Le Roman de Corot. Nous avons rétabli ici, dans leur succession chronologique, les principaux passages de ces lettres. Abel Osmond, ami d'enfance de Corot et son aîné de deux ans, naquit en 1794. Sorti de l'Ecole polytechnique, le correspondant du peintre était, à l'époque où débute la correspondance entre les deux jeunes hommes, secrétaire de l'abbé de Montesquieu, ministre de Louis XVIII. Osmond mourut prématurément. En 1840, Corot le peignit dans son lit, atteint de la maladie qui allait l'em-

porter.

» Je ne puis parler du climat de Rome. Depuis que j'y suis, toujours de la pluie ; mais, cela ne m'affecte pas : j'étais prévenu. Je crois, jusqu'à présent, que, sous le rapport de la peinture, je dois trouver tous les matériaux nécessaires pour composer des tableaux. Tu me vois sourire.

Oui, je souris, car je serais doublement satisfait, de retour à Paris, de voir mes amis et de pouvoir leur montrer des études agréables.

» Je cherche partout des Parisiennes qui ne sont pas de Paris. Je ne puis les rencontrer, ni rien qui leur ressemble. Voudrais-tu avoir la bonté de t'informer si elles ne seraient pas (car j'en ai l’idée) rue du Bac! Si le hasard te les faisait trouver sur le soir, je te prierais d’avoir l’audace de les embrasser bien fort ; mais, si tu en embrasses plus de deux, tu es un homme perdu ; tu m'as compris.

» J'oublie de te parler d’un séjour à Bologne. O Abel, ne passe jamais par Bologne. Cette ville renferme de trop séduisantes sirènes. Je souris. Je me suis laissé séduire par la plus séduisante balarina de l'Opéra de Bologne, qui nous a été procurée comme soulagement, après un voyage pénible et très échauffant surtout :

* Allusion aux ouvrières du magasin de nouveautés de Mme Corot qui tenait boutique de Marchande de modes au coin de la rue du Bac et du Pont-Royal. Corot et Abel Osmond avaient le soir, à la

sortie du travail, de petits rendez-vous clandestins avec certaines de « ces dames ».

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qui nous a été procurée, dis-je, par un jeune Français que nous avons rencontré aux Marionnettes. [|] m'en est resté un très agréable souvenir. Les femmes de Florence ne sont pas d'une beauté surprenante ; mais nous sommes arrivés à Rome munis de bonnes adresses. Je te parlerais bien d’une certaine Caroline ; mais chut. J'ai des raisons valables pour ne pas en parler : je ne la connais pas encore. Si Dieu me prête vie, Je me promets de t'en dire quel-

que chose. »

Lettre à Abel Osmond, de Rome, 2 décembre 1825.)

CII faut que Je sente bien sérieusement tout le besoin que j'ai d'être assidu au travail pour m'être ainsi séparé de mes bons amis. Je ne goûte plus ces bonnes soirées. Nous ne pouvons plus nous donner ces gentils rendez-vous rue du Bac, à quatre. Enfin, tu y vas toujours sans doute. Je te prie, de temps en temps, le soir, de dire à ces dames : («Camille est bien » désespéré de ne pouvoir venir ce soir ; mais »ce n'est certainement pas le plaisir qu le » retient ; car il n’y a qu'avec vous qu'il en » trouve. » Tu diras cela un peu brusquement, à ma manière. Tu ne peux te faire une idée du temps que nous avons à Rome. Voilà un mois

que je suis, chaque matin, réveillé par l'éclat du soleil qui frappe sur le mur de ma chambre.

Enfin, il est toujours beau; mais aussi, en revanche, ce soleil répand une lumière désespérante pour moi. Je sens toute l'impuissance de ma palette. Apporte des consolations à ton pauvre ami, qui est tout tourmenté de voir sa peinture si misérable, si triste auprès de cette éclatante nature qu'il a sous les yeux. Il y a des jours, véritablement, où on Jjetterait tout au diable. Mais, je vois que je vais t'entretenir des ennuis et des tourments que donne la peinture : brisons là. Je vais te parler d'objets plus aimables : de Mile Alexina !, par exemple. Tu lui diras que je suis enchanté qu’elle me procure l’occasion de lui être agréable. Je lui choisirai un petit chapelet bénit par le pape, que je remettrai à M. Dallemagne, qui retourne à Paris dans quelque temps. Ce chapelet sera remis à mon père et sera renfermé dans un petit paquet avec ton nom dessus. Tu sauras ce que cela veut dire. Je compte sur ta complaisance. Je voudrais avoir de ces commissions pour d’autres personnes ; mais, enfin, elles n'en ont pas donné : je suis obligé de me conformer aux

1 M'e Alexina est l’une des jeunes cousettes avec lesquelles fleuretaient les deux amis. A l’époque, les deux préférées de Corot étaient deux sœurs, les demoiselles Saint-Laurent, Adèle et Anna.

Corot semble avoir été particulièrement amoureux de cette dernière.

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ordres reçus. Je te remercie bien du zèle que tu as mis à remplir la commission que je t'avais donnée et, pour te récompenser de ton exactitude, je te prierai de recommencer juste comme tu l’as déjà fait, en nuançant la couleur du sentiment. Tu me dis qu'il y a deux de ces dames particulièrement qui t'ont chargé de m'adresser leurs remerciements pour mon aimable souvenir : 1l faut qu'elles me plaignent aussi ; car le souvenir d'un bonheur perdu amène les regrets. Tu me pardonneras ces phrases : elles n’ont vraiment pas l'air de me ressembler ; mais il faut bien que je dise maintenant ce que mes visites fréquentes et mon air de contentement devaient indiquer dans ce temps que Je regrette. Enfin, mon pauvre Abel, je jure de beaucoup travailler pendant mon séjour en Italie, afin de ne pas avoir à rougir de m'être expatrié si longtemps pour ne rien rapporter. Mais, je serai bien heureux à ce retour. J'entrevois le ravissement où je serai : ça me donne de nouvelles forces. Certainement, rentré en France, je pourrai regretter le beau pays de l'Italie ; mais, au moins, j'en aurai des aperçus dans mon atelier. J'aurai des portraits qui me permettront de me promener encore dans les environs. Je te remercie bien pour ta part dans le toast à moi porté.

» Vous avez beaucoup de bals à Paris : moi, je n’ai nulle occasion d'y aller. On dirait que

le sort me favorise. Je ne connais personne à Rome. Je suis un véritable ermite. Je n'ai pu connaître les dames romaines qu'à l'époque du Carnaval, en allant aux bals masqués. J'ai eu assez d'agrément : ce genre de spectacle m'était tout à fait inconnu. En général, le Carnaval de Rome est regardé comme un des plus gais : on y fait de vraies folies. M€ Sennegon ! pourra t'en parler: je lui ai fait part de quelques détails. Tu lui diras, en te présentant chez elle : «Madame Sennegon, de la part de Camille, » voulez-vous me permettre de vous embrasser, » et me ferez-vous le plaisir de me dire quelque » chose du Carnaval romain. » Je te fais mon compliment sur la réduction que tu as fait éprouver au grand nombre des visites qui t'accablaient chaque année à l’époque du jour de l’an. À propos de visites et de bonbons, tu me ferais un grand plaisir, ce serait de donner pour moi à ces dames, l’année prochaine, un petit sac de pralines, pour qu'elles n’en perdent pas le goût. »

(Lettre à Abel Osmond, de Rome. mars 1826.)

1 Annette-Octavie, la seconde sœur de Corot ; elle épousa en 1813 Laurent-Denis Sennegon. Sa sœur cadette, Victorine-Anne, épouse de Froment, mourut en 1821. Corot reçut depuis lors la pension de quinze cents livres qui était servie à celle-ci.

GEI RE EME

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« Je me trouve encore heureux, tout exilé que Je suis, d'avoir un ami comme toi, qui ait la complaisance de m'entretenir de Paris et de ce que jy regrette. Ah ! je reconnais bien là ma

onne mère, s inquiétant de l'assiduité que je manifestais auprès des demoiselles St-L... 1 Je m ‘apercevais bien moi-même de ses tourments, et Je crois que, pour les suites qu’elle redoutait, mon départ a dû la rassurer beaucoup ; je suis un peu trop loin maintenant pour faire naître des craintes. Heureux coquin, place-toi encore fort heureusement auprès de ces deux dames.

Fronce les sourcils en regardant Mlle Adèle ; accable-la de mes reproches. Pourquoi se refuse-t-elle aussi positivement à me plaindre ? Je ne la reconnais plus : elle était si bonne à Paris. Pourquoi serait-elle changée quand Mile Anna est toujours la même ? Remercie bien cette dernière des aimables consolations qu'elle t'a prié de me donner. Je la trouve charmante d’avoir pensé que, loin d'elle, je devais avoir besoin d'être consolé. Non, ce n’est pas possible, Mlke Adèle n'a voulu que me taquiner. J'aime à le croire. Ainsi, embrasse-les bien toutes les deux. Je te prie seulement d'appuyer plus fort sur les joues de Mlle Anna :

1 Saint-Laurent : Adèle et Anna. M€ Corot n'était pas sans appréhensions sur les relations de son fils avec «ces dames».

il faut que les intentions délicates soient récompensées. Je suis bien fâché qu'elle ne t'ait pas témoigné, dans le temps, le désir d’avoir quelque chose de l'Italie. Je l'aurais expédié avec les deux chapelets que j'ai remis à M. Dallemagne. Maintenant, je suis un peu embarrassé du transport de ce qui doit lui faire tant de plaisir. Je vais pourtant m'occuper de trouver les moyens de le faire parvenir. Le vif désir que j'ai de la satisfaire m'inspirera. La lettre que J'ai écrite à MM€ Anath (sic) était promise lors de mon départ ; mais, le fait est que j'ai profité de l'occasion pour m'entretenir un instant avec les deux aimables sœurs auxquelles je voudrais dire toujours qu'il n'y a pas de sirène en Italie qui puisse me les faire oublier. Mon cher Abel, je sais que, pour rendre service, tu seras toujours là. Le conseil obligeant que tu me donnes pour faire parvenir une lettre à Mlle Anna en est une preuve. Mais, j'y vois un inconvénient : c'est que si, comme tu me l'indiques, je change mon écriture, elle y sera elle-même trompée : et la surprise qu'elle témoignerait, cela pouvant se passer en présence de ces dames, pourrait dévoiler l'artifice : ce qu’on doit éviter. Ainsi donc, c'est à toi que je me livre : arrange-toi, dans les conversations que tu auras avec elle, pour lui dire qu'un pauvre diable, exilé dans les Etats du Pape, pense toujours à la formosa

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Dido. C'est probablement ton rhumatisme qui t'a empêché depuis longtemps de voir mon père et ma mère. Lorsque mes prières seront exaucées et que tu seras soulagé, va les voir ; embrasse-les pour moi. Fais à M€ Sennegon mes compliments sur son rétablissement merveilleux. Je suis fort sensible aux remerciements que ces demoiselles me font pour les choses aimables qui m ‘étaient inspirées par le souvenir des moments que J'ai passés auprès d'elles.

. Behr ! , auprès duquel J'ai rempli tes re me prie de te remercier de ton aimable souvenir. Nous sommes toujours ensemble. Nous sommes sur le point de partir pour faire une campagne. Le second mercredi du mois ne nous verra plus à Rome. »

(Lettre à Abel Osmond, de Rome, mai 1826.)

«C’est du fond d’un bois épais et au bruit des cascades que je veux t'assurer, mon bon Abel, que je ne t'ai nullement accusé de négligence. Ma mère et ma sœur m'avaient bien informé de ta maladie. Loin de t'en vouloir, je te plaignais de tout mon cœur. Ces maudites douleurs ne veulent donc pas t’abandonner ?

1 Behr est un peintre d’origine courlandaise ; il suit Corot depuis son départ de Paris.

J'en parlerai au Saint-Père : il faut que cela finisse, puisque ces rhumatismes en font souffrir deux. J'ai facilement déchiffré ta lettre ; mais, malgré cela, je me suis effectivement aperçu qu'il n’y avait pas la même sûreté de main que dans les précédentes. Je suis bien sensible aux efforts que tu as faits.

» Ah ! coquin, tu as revu ces dames après deux mois de maladie ; et moi, je ne les ai pas encore vues depuis neuf mois de santé. Il me semble que je dois fièrement souffrir à mon tour. Je suis un peu consolé en apprenant qu'elles se portent toutes bien.

» Mile À. me plaisait beaucoup et me plaît encore ; mais Je n ‘ai qu'un but dans la vie, que Je veux poursuivre avec constance : € ‘est de faire des paysages. Cette ferme résolution m'empêchera de m'attacher sérieusement. Je veux dire en mariage. Quand à la petite bagatelle, je t'assurerai que si, de retour à Paris, il m'était permis de l'embrasser de temps en temps, je pourrais me consoler de mon célibat. Je l’aime toujours, cette jeune personne ; mais, mon caractère indépendant et l'étude sérieuse, dont je m'aperçois avoir un grand besoin, me feront prendre la chose en plaisantant. Ecco. Enfin, j'enrage. Je respire le même air ; je vois les mêmes arbres ; Je me crois à Saint-Cloud. Dans une heure, je pourrai tous vous voir :

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mais, non : voilà une maudite cascade qui me prévient que je suis à 400 lieues de vous.

Certes, je vous reverrai tous ; mais, moi qui ne calcule pas mal, j'aurai toujours perdu trois ans de plaisir. On viendra me dire qu'il est bien pour un jeune homme de voyager : cela le forme. Oui, mais, sans la peinture, je ne me serais pas avisé de le faire.

(Lettre à Abel Osmond, de Papigno, 8 août 1826.)

«Mon bon Abel, j'ai bien tardé à répondre à ta lettre du 9 septembre. Mais, nous autres paysagistes, nous sommes des diables lorsque nous sommes dans les montagnes. Tout le jour à travailler et, le soir, harassés, il nous est impossible de nous remettre à autre chose.

C'était le séjour de Rome que j'attendais pour pouvoir te répondre. J y suis revenu il y a quinze jours environ et, à peine arrivé, je suis reparti faire une petite campagne dans le voisinage, qui, malheureuse comme les autres, m'a forcé de rentrer encore une fois à Rome. Et je ne veux pas plus longtemps remettre ma réponse. Il peut y avoir beaucoup de poussière dans ton bureau à Paris, mais je te garantis qu'en Îtalie, je n’ai vu que de la crotte.

» Je te remercie bien du zèle que tu as mis à remplir toutes les commissions que je t'avais prié de me faire, et je suis enchanté que cela t’ait procuré le plaisir de te rencontrer avec les personnes aimables que tu m ‘as nommées. Moi, Je m'aperçois bien aussi que je suis loin de vous. Si je n'avais la forte occupation des études, je serais toujours triste ;: mais, il faut espérer que nous ne serons pas encore assez vieux, à mon retour, pour ne pouvoir plus faire encore quelques parties. Et alors, je vais travailler à conserver mon goût prononcé pour la musique, afin de faire aussi ma partie dans les chœurs. Heureux Abel, dis à ces dames que je suis bien sensible à leur aimable compliment. Il faut faire plus pour les demoiselles Saint- Laurent, qui t'ont chargé tout particulièrement. Malheureux que je suis, vous avez parlé de moi! Je préférerais bien mieux être près de vous et que nous parlassions d'autre chose. Ces deux demoiselles auraient bien tort de ne pas penser quelquefois à leur élève, qui pense tou- Jours à elles ; et, comme tu le dis fort élégamment, je ne M pas mieux (que) de donner en revanche d’autres leçons à la plus grande des deux. Il paraît que cette dernière avait à sa gauche une voisine qui nest pas trop mal, d’après le portrait que tu m en fais. Si je n'étais pas aussi raisonnable que je le suis, tu

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pourrais vraiment me donner des regrets de me trouver à Rome tandis que je pourrais folâtrer auprès de personnes aussi séduisantes. Dis-lui bien que si elle ne veut pas promettre d’avoir la complaisance de ne pas quitter le bon coin de la rue du Bac avant mon retour, je me vengerai en la plaçant dans mes paysages toujours en plein soleil, pour faire disparaître l’aimable fraîcheur de son teint. Si, au contraire, elle veut me faire espérer, je la placerai agréablement sur le gazon, à l'ombre fraîche d’un bois touffu ; et Je pourrai placer près d'elle un particulier de Saint-Lô en Normandie, pour la désennuyer et la faire sourire. Coquin, te voilà bien content que d'Adèle on ait fait Adine. Effectivement, ce nom me paraît d'un très bon augure.

» Tu remercieras bien Mad® Anath de son souvenir et dis-lui tout haut, devant ces dames, ces propres paroles : «Qu'il a fallu de grands » motifs pour m'empêcher d’aller lui faire une » seconde visite; mais, à mon retour de ma » campagne inattendue, je me promets bien de » m'élancer rue du Bac. »

. Je compte trouver toutes ces dames réunies près du poêle ; les unes devant, les autres dessus. Tâche de t'y trouver ; nous pourrons rire. À part ces plaisanteries, je suis bien impatient de voir arriver l'époque où j'en ferai de réelles.

» Tu me parles en bien de mon petit tableau.

Mon pauvre Abel, persuade-toi bien, malheureusement pour moi, que c'est réellement mauvais, et pense quel travail et quelle peine pour tâcher de faire bien. »

(Lettre à Abel Osmond, de Rome, 29 octobre 1826.)

« Tu me demandes des nouvelles des Romaines. Ce sont toujours les plus belles femmes du monde que je connais. J'en possède de temps en temps ; mais cela coûte. Toutes ne sont pas voluptueuses. Cela me rappelait la rue du Pélican. Malgré cela, les yeux, les épaules, les mains et les culs sont superbes. En cela, elles l'emportent sur nos dames : mais, en revanche, elles leur cèdent en grâce, en amabilité. Quelle différence ! Vois qui tu préférerais. Moi, comme peintre, J'aime mieux l’Italienne ; mais, pour faire le sentiment, je me penche sur la Française…

» … Encore une promesse à laquelle j'ai manqué. Je me proposais de faire une visite chez ces dames. Pour me présenter devant elles, il faut que je sois revêtu de mon caractère ordinaire ; 1l faut que je sois gai ; et, vraiment, je ne suis pas encore disposé à dire des farces. Je ne sais vraiment si c'est un bonheur ; mais ma

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peinture, par moment, me paraît bien mauvaise malgré que quelques-uns me disent que J'ai fait des progrès. Je n'ai qu ‘un conseil à à te donner : ne fais jamais de peinture si tu veux vivre tranquille.

(Lettre à Abel Osmond, de Rome, 16 mars 1827.)

« Mon cher Abel, j'ai reçu deux lettres de toi et ] ‘ai tant tardé à te répondre. Je suis coupable, mais j'ai tant de tracas à la campagne que Je ne puis me décider à me livrer aux douceurs de la conversation épistolaire. Je suis à Rome pour deux ou trois jours: je profite de ce moment de repos pour te remercier des nouvelles que tu m'apprends.

» Elle est mariée, cette gentille Anna. Cela ne peut pas m'affecter, car Je n'ai jamais eu l'idée de l'épouser. Plus je vais, plus j je me persuade que je ne suis pas destiné à faire un mari. Je te dirai à toi, mon bon Abel, que je ne l'oublie pas pour cela. Je l'aime toujours beaucoup. Tu sais qu'elle s'était engagée avec moi pour faire du paysage. Pour ne pas me retirer tout mon courage, elle me promet d'être toujours mon associée : elle m'a écrit (je te le dis à toi) et me fait espérer de pouvoir rire ensemble, de nous revoir. Je te laisse à penser si je suis

content. Je ne suis pas oublié : je ferai donc de bons paysages. Il paraît que ce mariage, d'après ton récit, a fièrement remué ces dames. C'est bien naturel. Je pense que, chaque soir, il leur manque quelque chose.

>. Pour la démoralisation, je vais l’expliquer. Notre sacrée peinture est terrible pour cela. Aujourd'hui, nous nous flattons, nous nous regardons comme des génies supérieurs.

Demain, nous rougissons de nos ouvrages, nous ne sommes capables de rien. Il ne faut pas trop s’affoler de cela : nous sommes des fous, on le sait. Je reviens en ce moment de la campagne. Eh bien! j je ne suis pas enchanté de moi ; espérons que j'aurai un plus agréable len- Je Il me faudra beaucoup de plaisir et de bonheur à mon retour pour balancer les peines et les fatigues d’une absence aussi longue. J'ai demandé à la maison une prolongation : il faut que je la regarde comme bien nécessaire. Au surplus, je tâcherai de l’aminair le plus pos-

sible. »

(Lettre à Abel Osmond, du 23 août 1827.)

Tu voudras bien me rappeler au souvenir de tes oncle et tante. Je me vois dans un an, faire avec toi un tour à Passy et leur raconter

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sur l'Italie. Je tâcherai d’être toujours vrai. Il n'y a que sur l’article des femmes que je ne dois pas l'être. Je dirai (c'est un parti pris) que j'ai eu beaucoup de bonnes fortunes, afin de n'avoir pas à rougir de n'avoir vu que des femmes publiques. Quand ; je serai en France, ce sera l'inverse. Je ne verrai que des femmes honnêtes, et Je dirai que Je ne connais .que ss femmes galantes. Il faudra cacher son jeu.

(Lettre à Abel Osmond, de Rome, 14 novembre 1827.)

« Mon cher Abel, j'ai reçu ton agréable lettre | res dE À et, 1l est trop vrai, J'ai été bien coupable à ton , , . , égard. Tu n'as pas besoin de t’excuser de ton retard. Mais, écoute, franchement, ta position de Parisien est bien plus avantageuse pour donner des nouvelles ou causer de ces riens qui intéressent tant. Tu es là, au milieu de nos

parents et amis : tu peux me parler d'eux, me raconter ce qui se passe ; et moi, Romain, au contraire, je ne puis vraiment te parler que de

peinture et je dois craindre de t'en fatiguer.

Pour le monde et la société, Je n'y vais point. Sinon, Je pourrais au moins te parler de jolies personnes que J'Y pourrais rencontrer. Mais Behr n'est pas tout à fait aussi ours que moi :

il va partout ; 1l est lancé chez tous les ambassadeurs ; il ne manque ni soirée, ni bal. J’ ai cependant trouvé le moment de lui communiquer ce que tu m’adressais pour lui. [Il te remercie ; il est très sensible à ton souvenir, ainsi que Fleury, qui vit à Rome juste comme moi. Il travaille depuis le matin jusqu’au soir ; puis se couche pour recommencer la même chose le lendemain. Ce que c’est que la vie ! Avec une pareille conduite, on n'est pas à l'abri des reproches. D’après ce que tu me dis, il paraît que maman craint que ma conduite ne soit pas des meilleures. Voilà une chose que je ne puis digérer : c’est que, n'ayant jamais indiqué des dispositions au dérangement, l'on soit si prompt à mal interpréter une demande d'argent. Je te dirai donc, à toi seul, la cause de ce besoin. Nous devions faire une campagne avec F leury. F leury n'ayant pas d'argent, aurait été privé de voir un pays superbe. Je savais avoir à Paris de quoi y satisfaire. Je me suis donc décidé à tirer sur mon père, en lui disant que le petit capital que J'ai le paierait. Quel est le jeune homme qui n’en aurait fait autant ? Cependant, aux yeux de mon père et de ma mère, je suis devenu coupable, et cette affaire donne lieu à des interprétations qui ne me sont nullement favorables. Quand donc pourront-ils me juger autrement ? Auprès de toi, je ne crains pas de

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m'humilier en me justifiant ; mais, auprès de mon père, Je n'oserais pas le faire. Que cela reste entre nous ; n'en dis rien à personne ; ne laisse pas même cela à penser ; car on croirait de suite que je vais tous les jours demander de l'argent pour soulager mes camarades à Rome.

Mais, heureusement pour eux, ils n’en ont pas besoin. C'était un cas extraordinaire. Fleury est plus à son aise et nous n'’aurons plus besoin, je l'espère, d’extra..

» On trouve donc décidément que j'ai fait quelques progrès. Je te dirai que nous avons un hiver superbe et que je me croirais trop coupable de ne pas en profiter pour aller travailler dehors. Ainsi donc, d'après cela, j'ai ébauché deux tableaux que Jen ‘exécuterai qu'à Paris. Il n’y a pas de mal, je crois, que je fasse une année de plus des études, afin que l'exécution n’en soit pas aussi faible que ce que tu as vu à l'exposition. »

(Lettre à Abel Osmond, de Rome, 2 février 1828.)

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LETTRES DU « TOUR DE FRANCE

€ Je pars ! lundi 8 juin 1829 pour aller faire des études en Normandie et en Bretagne : je reviendrai, Je l'espère, vers la fin d'août, pour me précipiter dans les bras d'une famille que

J'adore. »

(Note sur un album de Corot.)

«Mon cher Abel, je sais par M€ Sennegon que tu m'as trouvé paresseux. Je ne le suis pourtant pas beaucoup. Je pars de bonne heure à la forêt ; je rentre tard, un peu fatigué, peu en train d'écrire. Je cherche la nature des beaux chênes de la forêt. Je fais bien de m'en contenter ; car il ne serait pas facile d'en chercher d'autre par ici. Plus tard, je m'en occupera. Comment vont ces dames ? Madame Sennegon, Monsieur, la famille enfin ? Moi, je vais bien.

1 Corot partit avec Rémy, un camarade de l'atelier Bertin.

Annonce-le à toute la capitale. Je folâtre ; je vais à la noce, aux fêtes de village. Je saute avec les dryades, les hamadryades de la vallée. Elles sont charmantes : je suis adoré de toutes. Je ne sais comment faire. Je vais, pour cacher mes larmes, je vais m’enfoncer au plus profond de la forêt. Si Je n'y rencontre point de ces belles, j'y trouve au moins la fraîcheur, frigus opacum des anciens, très convenable à mon état, pour calmer l'ardeur qui me dévore. Malgré ces phrases, je n'ai point encore fait de chefd'œuvre : cela viendra peut-être. »

(Lettre à Abel Osmond, de Chailly * près Fontainebleau, juillet 1831.)

« Mon cher Abel,

» J'ai bien tardé à t'écrire, mon intention étant de causer avec toi lorsque j'aurais vu le e , e A pays qui t a vu naître ?. Un double intérêt me l’a fait voir avec plaisir : c’est ton pays ; en outre,

il moffre de nombreux sujets de paysages. Du côté où tu as dessiné les rochers que j'ai à la maison, 1l y a, sous les arbres, à gauche, des

1 Corot habitait alors chez la veuve Lemoine.

? Corot était alors au pays natal de son correspondant ; il était l'hôte d'une partie de la famille Osmond qui séjournait à

Trois-Got.

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LETTRES DU (TOUR DE FRANCE

détails de rochers et de lierre, pour des premiers plans, d'une grande beauté. Près de là est un ruisseau qui passe sous un pont : il y

a des fragments de rochers éboulés, qui er d'une très belle couleur. Ce soir, nous sommes allés visiter les fameuses roches de Ham : elles sont belles et d'aspect imposant ; cela doit t'en dire assez pour te prouver que je les aime. Seulement, au milieu de tous ces matériaux, il ne me sera pas possible de faire beaucoup de choses. Je dois me fixer, cette année, à une étude des roches de Ham, une vue du moulin Hébert avec le chemin qui monte, en quittant les rochers ; et puis, une étude de ces fragments de roches éboulées dans le ruisseau, dont il fut question de l’autre part. Pour tout cela, il me faudra encore huit ou dix jours. Rentré à Saint-Lô, je me promets de continuer ma vue de la ville que j'ai entreprise et, en rentrant, tu me demanderas ce que tu désires que Je te fasse en tableau. »

(Lettre à Abel Osmond, de Trois-Got, 23 juillet 1833.)

« J'ai reçu votre aimable lettre qui m'engage Re à à

à aller vous voir ainsi que Lambinet : cela m'a

été impossible. Mon départ a été ajourné à

cause du choléra qui se répand en Îtalie. Ce n’est pas la peine d'aller par là chercher la maladie. J'attends que ça se calme. En attendant, je pars pour Chailly où je vais essayer de faire quelque chef-d'œuvre. Je reviendrai au commencement d'octobre et, si le choléra est parti de Rome, je m'embarquerai à Marseille !. Ainsi, malgré tout, nous pourrons nous voir au mois d'octobre à Paris, si vous ne venez pas à Fontainebleau où 1l existe un mont Saint-Père. Travaillez bien là-bas, dessinez ferme et vrai. L'aspect de la couleur vraie, vraie sortant de votre œil, sans penser à aucune autre peinture. On y revient assez tôt à l'atelier. Mes amitiés à ce bon Lambinet: qu'il ne quitte pas sa route nature. Tout à vous.

» C. Corot. » C'est à Chailly, chez Mne Coutelle.

(Lettre au peintre Bachelier, du 22 août 1835.)

«Vous voilà maintenant à Rome, ville incomparable par la sévérité et la grandeur des lignes. Promenez-vous bien sur le Pincio et sur le jardin Farnèse, au Campo Vaccino. Etudiez-en

1 Corot ne retournera en Italie que de mai à août 1843.

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bien la physionomie pour me dire en rentrant si J'ai bien rendu cette nature grande et sévère. N'oubliez pas de faire quelques promenades en caratella dans la campagne de Rome, sur les bords du Tibre jusques au Ponte Mole. Vous avez assez de temps pour bien vous faire une idée de cette belle ville et de la campagne qui l'entoure. Il faudrait faire aussi une visite à Tivoli et visiter le Monte Cavo qui porte Albano, Frascati, Grotta Ferrata, Marino et Nemi. À Marino, demandez la Sorra Marta, qui tient une auberge, et dites-lui bien des choses de la part d’un Français qui logea chez elle en 1827 et qui s'était trouvé l’année d’auparavant avec deux peintres, dont un boiteux. Je vous ai donné les noms de Bodinier et de Buttura, pensionnaires de l’Académie. Les avez-vous vus ? Faites-moi le plaisir de leur dire bien des choses ainsi qu'à un jeune homme nommé Jardin (?) dont vous aurez l'adresse au Café Greco, via de’condotti, et qui a eu la gentillesse de m'écrire une lettre à laquelle je compte sous peu répondre. Amusez-vous bien. »

(Lettre à M. Robert, magistrat à Mantes, de Paris, 5 avril 1840.

«Paris, ce 17 janvier 1844.

» À M. le comte de Rambuteau, Pair de France, Préfet du Département de la Seine !.

» Monsieur le Comte,

» Je viens solliciter de votre bienveillance la faveur d'être admis à participer aux travaux d'art dont votre administration dispose.

» Les études longues et sérieuses auxquelles je me suis livré me font espérer que vous voudrez bien m'accorder cette marque de distinction.

» J'ai l'honneur d’être, Monsieur le Comte, votre très humble et très obéissant serviteur.

» Corot, » Paysagiste, quai Voltaire, N° 15. »

€ J'ai fait hier un oubli ; j'avais l'intention de . | 72

te demander ton petit volume d'André Chénier ?. ‘Tu seras bien aimable, à ta première sortie, de le donner à ta maman ; je le prendrai chez elle. Seras-tu de notre partie dimanche prochain ? Il paraît que le mât de cocagne est

1 C'est par cette lettre et grâce à l'appui de son ami Théodore Scribe que Corot obtint la commande d’un panneau pour la chapelle des fonds baptismaux à l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet où il peignit le Baptême du Christ (1847).

? Corot s'est inspiré du poème d'André Chénier, L'Aveugle,

jus Fu tableau Homère et les Bergers, qui fut exposé au Salon e s

LETTRES DU (TOUR DE FRANCE

resté inattaqué ; c'est une joie économisée pour le second jour de la fête ; nous pourrons aussi nous régaler de quelques jolies promenades dans les bois que nous aimons tant.

» Si tu sortais dimanche, tu pourrais m'apporter le Chénier. Je t'embrasse comme un oncle qui t'aime. »

(Lettre à H. Sennegon, de Ville-d'Avray, 16 juin 1845.)

« Votre lettre m'a fait grand plaisir !. Je vous remercie beaucoup du renouvellement de votre invitation d'aller vous visiter. Soyez certain, Monsieur, que, ne serait-ce que pour peu de jours, je me fais une fête d'exécuter ce petit voyage quand les beaux jours vont venir. J'ai communiqué votre lettre à ma mère qui, d’après ce qui y est exprimé, ne peut manquer de me

donner la liberté pour m'envoler vers vous. Et nous pourrons ensemble alors admirer quelques e e L , instants cette nature si bonne, puisqu'elle se présente belle et ravissante pour tout homme qui la cherche. Vive la conscience et la simplicité !

1 Le peintre amateur Constant Dutilleux avait acheté un tableau à Corot (voir la lettre de Corot du 20 mai 1847, page 56) et lui demandait de venir faire un séjour chez lui, à Arras. Mais le père de Corot était mort et le peintre seul pour entourer sa mère. Corot fera par la suite, chez les Dutilleux, de fréquents séjours. La fille de Dutilleux épousera le neveu de celui-ci,

M. Alfred Robaut, qui recueillit tant de précieux documents sur Delacroix et Corot.

C'est la seule voie qui conduise au vrai et au sublime. Je me donne bien du mal pour le tableau du Christ! J'espère qu'il arrivera ; il a fait bien du chemin depuis que vous l'avez vu. Je vois toujours des choses à enlever pour rendre |’ aspect le plus simple possible. Les personnes qui viennent à mon atelier paraissent généralement contentes. J'aurai probablement le plaisir de vous voir à l’époque de l'Exposition, si nous devons en avoir une.

» En attendant le plaisir de vous voir à Paris ou à Arras, recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.

» C. Corot.

» Je vous prierais d'adresser mes compliments à Me Dutilleux en attendant que je la remercie moi-même quand j'irai à Arras.

» P.-S. — À mon avis, le cadmium et l’antimoine sont des couleurs réputées bonnes et solides. J en ai toujours, ] en suis content. Pour ï laque Jaune, je suis passionné pour cette couleur. Seulement, je pense qu’elle est plus favorable aux glacis. La laque Robert passe pour plus solide. »

(Lettre à Constant Dutilleux, de Paris, 24 janvier 1849.)

1 Le Christ au Jardin des Oliviers, qui figurera au Salon de 1849.

LETTRES DU (TOUR DE FRANCE

« Je suis venu jeudi dernier, comme vous me l'aviez indiqué. Je suis arrivé à midi un quart pour prendre mon rang : je suis resté jusqu'à 3 heures !/,. Ne voyant pas arriver mon tour et devant retourner à la campagne, ] ‘ai été forcé de ne pouvoir l’attendre.

» J'étais venu pour vous parler de M. Poirot, mon ami, peintre d'architecture, d'intérieur, qui a déjà eu une commande, il y a deux ans, du Ministère. Si vous pouviez lui en faire avoir une autre, dans le genre de celle qu'il a eue précédemment, vous m'obligeriez infiniment.

» Je profite de cette occasion pour vous remercier de ce que vous avez bien voulu faire pour moi cette année. »

(Lettre de 1850, adressée de Ville-d’Avray probablement à Mercey !.)

« Je vous annonce avec joie que je dois partir jeudi matin à 8 heures pour aller vous visiter. Je me fais un vrai plaisir de vous voir chez vous et de pouvoir faire quelque chose de vos environs.

(Lettre à Dutilleux, du 2 juin 1851.)

1 Frédéric Mercey, alors chef de bureau au Ministère de l'intérieur dans le Service des beaux-arts. Corot entretenait d’amicales relations avec ce fonctionnaire amateur d'art.

» J'ai reçu l’aimable lettre de Mile Marie ; remerciez-la bien de la blague, qui est bien de mon goût, ainsi que tout ce qu'elle renfermait. J'ai lu la vôtre, aussi charmante. Je pars à l'instant pour passer une semaine avec ma sœur à Ville-d'Avray. Je vais y continuer une étude commencée il y a deux ans, du vivant de ma mère. Depuis que je vous ai vu, j'ai fait aux environs de Paris deux études gentillettes, pas de première qualité. Espérons qu'il en viendra plus tard. Vous avez probablement bien avancé l'étude du pont, qui était si bien commencée. Courage, conscience, voilà le mot... Après avoir présenté mes hommages à la maîtresse de la maison, ainsi qu'à ses charmantes filles, vouee les embrasser pour moi, et les jeunes frères. »

(Lettre à Dutilleux, de Paris, 23 mai 1852.)

«Mon cher Armand t,

> … J'ai vu Strottin avec qui je ne demande pas mieux de traiter, à la condition qu'il me fasse des offres acceptables. Ces marchands de tableaux sont stupides. Ils achètent des paysages, mais y mettent cette condition qu'ils

+ Selon toute vraisemblance, cette lettre est adressée à Armand Leleux. La missive est sans date ; elle a paru dans le journal

L'Estampe, 29 octobre 1883.

LETTRES DU (TOUR DE FRANCE

s ‘éloignent le plus possible de la nature. Or, je ne saurai Jamais faire de paysage qui n'en soit pas. Je ne peux pas arriver à me représenter les arbres autrement qu'ils ne poussent, pas plus qu'un homme sans tête, sans tronc et sans jambes. Après ça, du train dont vont les choses, peutêtre est-ce l'avenir. Nous le verrons bien. Mais qu'alors Strottin attende ma nouvelle manière ; J'ai précisément des ormes à disposition. »

€ Je suis arrivé à Paris le 23, comme je l'avais dit. J'ai été voir l'Exposition !, qui ouvrait ce jour-même pour moi. Mlle Bonheur *, pas de délire : c'est éclatant, voilà tout. Il n’y a pas de nerf. Hébert * ne m'a pas touché : non, le Christ ne me va pas. Rousseau est bien ; Daubigny, très bien. Courbet, à part la grosse mère, c'est bon: moins les Lutteurs. Français “, pas mal (Soleil couchant). Je n'ai pu passer qu'un instant, et puis j'ai rencontré beaucoup d'artistes qui m'ont distrait. Je n'ai pas vu les portraits. Ce sera pour le prochain numéro... »

(Lettre à Dutilleux sur le Salon de 1853, datée de Ville-d’'Avray.)

1 Le Salon de 1853.

2 Rosa Bonheur, la femme-peintre.

8 Ernest Hébert, né à Grenoble en 1817, peintre alors en vogue, auteur de la Malaria.

4 François-Louis Français, né à Plombières, peintre de paysage, élève de Cort (1814-1897).

«Vous serez bien gentil de m'envoyer pour dimanche : trois douzaines de cœurs d'Arras, un rond de pain d'épice et six belles andouilles. Pardon de la peine ; nous réglerons tout cela en temps utile et comme d'usage. »

(Lettre à Dutilleux, du 19 février 1853.)

« Je travaille comme un petit coquin. Les amateurs commencent à affluer. Vous voyez qu'il ne faut pas désespérer et qu'il ne faut, pour rien au monde, abandonner son sentiment. »

(Lettre à Brandon ?, du 10 janvier 1856.)

« Je vous demanderais une grâce : c’est de me faire arriver par un pensionnaire ou tout autre, ou vous quand vous reviendrez, deux costumes : un de moine capucin et un costume de femme d’Albano ou de Genzano. Nous compterons tout cela ensemble. »

(Lettre à Brandon, du 17 janvier 1857.)

1 Edouard Brandon, un élève de Corot.

LETTRES DU (TOUR DE FRANCE

« Je vous remercie beaucoup des costumes.

M. Jules ! à eu la bonté de me les expédier.

Le capucin est très beau. Il manque seulement pour le costume d'Albano une robe en soie ou Jaune ou rose, comme j'en ai vu à Spilla ; plus, une couronne en ruban de soie. Sens Je ne suis pas pressé ; à votre aise. Je voudrais aussi que vous me disiez ce que je vous devrai pour le tout ; car le vieux négociant voudrait s'acquitter. »

(Lettre à Brandon, du 31 mars 1857.)

«Me voici depuis hier à Boulogne, où je reste jusqu’au 12, jour où je compte aller vous retrouver à Ârras et vous embrasser tous. Colin ne doit-il pas être de notre course à Dunkerque ? Nous allons bien nous amuser à faire des chefs-d’œuvre, ce qui nous consolera de nos ennuis de l'Exposition. Je n’ai pu trouver qu'un seul de vos tableaux ; les autres, à ce qu'il paraît, étaient mal placés ; nous causerons de tout cela. J'ai expédié il y a quelque temps un petit tableau à M. Legentil. Il a eu la bonté de m'en accuser réception et me dit qu'il en est content. Il y aura, à ce qu'il paraît, une

1 Le frère de Brandon.

épaule à revoir ; nous verrons cela et nous nous . , conformerons aux avis de l’aréopage... »

(Lettre à Dutilleux, de Boulogne-sur-Mer, 2 septembre 1857.)

« Mon cher ami,

» Je vous serais bien obligé de nous procurer, dans la saison convenable, de la graine de carottes longues ; comme vous avez déjà eu l'obligeance de nous en donner ; plus, de la graine des fameux radis gris. Nous vous serons bien reconnaissants, mon beau-frère et moi. Sa santé est un peu meilleure. Ils me chargent, ma sœur et lui, de bien des compliments pour vous. Vous allez à Fontainebleau, Je crois, dans É mois d'août : je tâcherai d'y faire une petite visite à l'époque où vous y serez, du 7

au 15. J'irai chez Mme Coutelle.

» Tout à vous de cœur.

» C. Corot.

» Pour les radis gris, si vous pouvez les rapporter, on les plantera de suite. Les apporter ou à Ville-d'Avray, ou rue du Faubourg-Poisonnière 56. Les carottes pour l’automne. »

(Lettre à Dutilleux, du 22 juillet 1861.)

LETTRES DU (TOUR DE FRANCE

«Mon cher ami, je suis pris et retenu en retraite par un rhumatisme goutteux qui me gêne considérablement dans ma marche. Ça va un peu mieux. Mais, à mon grand regret, il me sera impossible d'aller vous voir folâtrer et travailler comme je me le promettais si bien !. Voilà deux mois que ça dure. C’est dur. Patience. »

(Lettre à Dumax, de Noisy-le-Grand, automne 1866.)

«Combien je vous remercie de votre bon souvenir et de votre sollicitude sur notre sort de cet hiver. Oh ! oui, nous avons bien souffert. La santé est bonne. J'espère, comme vous, que nous pourrons nous revoir bientôt et nous embrasser. On s'occupe donc d’exposition de tableaux là-bas ? Pourquoi, à sept heures de distance, deux pays sont-ils traités si différemment ? Oui, c'est à quoi je ne puis rien comprendre. Seulement, je vous dirai, pour calmer vos inquiétudes, que je n ‘ai jamais été si entrain de travailler. J'ai produit cet hiver plus que d'habitude. Je pense que l'infortune m'a obligé de me réfugier sous la voûte du ciel et les ombrages épais, et me placer le mieux possible pour assister aux concerts des oiseaux. Auprès

1 Corot avait projeté d'aller rejoindre des amis à Marcoussis.

de cela, de ces quiétudes, que sont les petites tempêtes indurables que fabriquent les hommes ? Vivent les pluies d'étoiles du mois de juillet et les jolies fleurettes dans les prés !

» Vous me faites bien plaisir de m'annoncer vos bonnes santés à tous trois, et aussi de la famille Daubigny. Il paraît que ma peinture s’acclimate en Angleterre : vive la Joie ! »

(Lettre à La Rochenoire !, de Paris, 14 février 1871.)

« Madame et amie,

» Je sors mes lunettes avec rapidité pour vous écrire que nous sommes installés, ma sœur et moi. La maison est nettoyée et les traces prussiennes ont disparu. Ma sœur est en assez bonne santé. Elle m'a chargé de vous faire ses compliments ainsi qu'à toute la famille.

J'ai commencé des études à Ville-d'Avray. J'ai retrouvé des études. Je n'ai plus ces jolis marais d'Arleux-Palluel. Je pense que vous passez de jolis moments dans ces jolis bateaux et jolis bois du pont de Palluel et les jolis bois d'Oisy. Je me suis bien amusé là-bas ; je pense que vous en faites tous autant, pour ne pas en perdre l'habitude, et que Madame Marie aura

? Depuis la guerre de 70, La Rochenoire vivait réfugié à Londres avec la famille Daubigny.

LETTRES DU (TOUR DE FRANCE

retrouvé du calme, du repos, et alors la santé. Je fais des prières pour que tout ça se réalise.

» Pêchez aussi de belles anguilles sauce moutarde.

Et, au premier repas, je vous prie, buvez à la santé u pauvre petit nègre, votre nourrisson pendant la Commune.

J'ai l'air d'écrire en vers. »

(Lettre à Mme Dutilleux, de Ville-d'Avray, le 3 août 1871.)

« Je vous remercie de votre bonne lettre. J'y ai été bien sensible et je vous dis, pour vous, pour Madame et pour les élèves de l'atelier, tous mes compliments et souhaits pour la nouvelle année. Les souvenirs sont en train ; seulement, je suis souffrant depuis deux mois ; ça retarde beaucoup mes opérations. Espérons que les princes de la science, aidés par notre Seigneur, vont débarrasser le pauvre nègre de son affaiblissement.

» Oui, nous avons été bien éprouvé tous deux en même temps. Courage, et mettons de tout ça dans nos peintures. »

(Lettre à son élève Auguin,

du 6 janvier 1875.)

« Madame et amie,

» La consultation a eu lieu. Il a été décidé par l’aréopage que la cure serait au lait de vache seul. Deux litres par jour. Ainsi, voilà mes affaires de février arrêtées. Espérons que l’on me débarrassera et que je pourrai rechanter des romances.

» Souvenir à Monsieur le curé, et recevez, Madame, mes meilleurs compliments. »

(Lettre à Mme Gratiot, du 26 janvier 1875.)

1 Corot était venu de Coubron le 25 janvier 1875 pour consulter le médecin. Il n'avait plus d’appétit. Sa physionomie avait considérablement changé. La mort de sa sœur, M€ Sennegon, survenue le matin du 14 octobre 1874, avait achevé de l'abattre. Ses forces déclinaient toujours plus.

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