‹ CorotChapitre 9 sur 18 · LL · texte numérisé non relu

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LES DERNIERS JOURS

depuis qu'on a supprimé le bœuf gras.» Il regrette les naïfs amusements du temps passé et se met en colère contre ceux qui n'en veulent plus. «Les gens d'aujourd'hui préfèrent aller flâner à la terrasse des cafés. » La maladie le pousse au paradoxe et 1l s'écrie : « C’est tout cela qui me tue!» Il consent à prendre connaissance du prospectus de l'ouvrage que Je veux consacrer à son œuvre ‘ et il me remercie de mon entreprise. Je prends sa main et je l'embrasse.

Mercredi 10. — J'entre dans la chambre et trouve M. Corot les yeux fermés. Quand il les ouvre, 1l me tend la main. Je lui parle de sa Biblis?. Il me dit: «Il paraît qu'on en est assez content. » Puis, 1l referme les yeux, et je sors. À 6 heures, il a pris une petite tasse de lait. À 9 heures, on lui en donne une autre, qu'il ne peut conserver. Aussi, à 11 heures,

quand on lui parle d’en reprendre, il refuse. Le docteur Cambay doit faire une nouvelle ponction ce soir.

1 I] s’agit du Catalogue raisonné et illustré de Corot. L'ouvrage a paru en 1905 chez Floury, après la mort de Robaut. Il comprend cinq volumes dont le premier, de Moreau-Nélaton, est consacré à l'Histoire de Corot et de ses Œuvres.

2 Ce tableau figura, après la mort de Corot, au Salon de 1875 ; la composition lui en fut inspirée en octobre 1873, par le ballet

Source. Peinte pour le marchand Détrimont, l'œuvre apparte-

nait en 1889 à M. Oblet.

Jeudi 11. — Adèle me dit: « Monsieur va assez bien ce matin ; il est gai ; il a reçu le bon Dieu des mains de M. le curé de Saint-Eugène. Hier, M. le curé de Coubron était venu le confesser et il avait écrit à son confrère pour lui dire de venir aujourd’hui. En sortant d'ici, M. le curé de Coubron disait : (Quel homme !

Je n’en ai jamais vu de pareil ! » — À 10 heures, les trois médecins sont venus et ont tiré de son pauvre corps onze litres d'un liquide sanguinolent, qui ballonnait le ventre. Pendant l'opération, le cher malade avait la force de plaisanter et disait aux médecins : (« Vous voulez donc m'’accoucher ?» Toutefois, il a failh se trouver mal et on lui a fait prendre quelques gouttes de vin. — La porte est absolument consignée.

Vendredi 12. — Adèle dit que cela ne vas pas plus mal. M. Corot a pris un peu de bouillon sans dégoût.

Samedi 13. — Etat stationnaire. Daubigny l'a vu et lui trouve bien triste mine.

Dimanche 14. — M. Stanislas Baron ! s’étant présenté à la porte de sa chambre, le malade a 1 Je n'ai pas trouvé de Stanislas Baron dans les dictionnaires de peintres, mais Henri-Charles-Antoine Baron, né à Besançon en

1816, mort à Genève en 1885. Ce dernier, élève de Jean Gigoux, fut l'ami de Corot et de Daniel Bovy.

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échangé avec lui quelques paroles, puis s’est retourné vers le mur. À la vue de Me Gratiot, il s'est mis à pleurer. Malgré son extrême faiblesse, M. le docteur Cambay lui présente une toile à signer.

Lundi 15. — Je vois Adèle. Elle me dit que

«ça va fort doucement ». Il est toujours assoupi.

Mardi 16. — J'ai été reçu un instant.

M. Corot m'a accueilli par ces mots : ( I] paraît qu'il faut que je patiente jusqu’au 20 mars.

C'est bien long ! J'ai besoin d'air : grand besoin d'air ! J'étouffe !» Adèle a apporté une tasse de bouillon. Le malade en a bu quelques gorgées. Mais cela paraissait lui causer de la douleur. Cela faisait mal à voir. On entendait le liquide tomber comme dans le fond d’un puits. ÏIl avait auprès de lui un petit panier garni de mousse et de lierre, qu’un ami lui avait offert. Il a jeté les yeux dessus et, retrouvant un peu de forces pour admirer la nature : « Heureusement, a-t-il fait, qu'il nous reste ça pour nous soutenir jusqu'au bout ! »

Mercredi 17. — Je me rencontre à 3 heures, dans la salle à manger, avec Daubigny, Demeur et Oscar Simon, qui causent avec Adèle. On dit que le malade a mangé avec peine une côtelette

hachée très menu, arrosée de bière anglaise : Je petit repas a duré une bonne demi-heure ; puis, il s’est assoupi. Tandis que nous sommes là, on entend le pauvre homme qui appelle Adèle et lui demande à boire. Daubigny entre derrière elle et revient aussitôt.

Jeudi 18. — Cela ne va pas du tout. Le malade refuse toute nourriture et sommeille tout le temps.

Vendredi 19. — Je vais, le matin, savoir des nouvelles. Adèle me répond : « C’est toujours la même chose. » Elle entrebâille la porte de la chambre. (Il a les yeux ouverts, dit-elle ; entrez. » Je ne fais qu'entrer et sortir. La figure est méconnaissable ; l'œil est triste et exprime la souffrance.

Samedi 20. — De plus en plus mal. Hier soir, 1l a eu des vomissements terribles, qui ont recommencé ce matin. Îl refuse toujours de s’alimenter. Quand Adèle lui a dit: «Il faut pourtant bien vous soutenir », il a répondu : «Me soutenir ? Et pourquoi faire ? Je n’ai plus qu'à m'en aller à présent. » Il ne veut plus voir personne du tout.

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Dimanche 21. — C'est l’agonie : une agonie

lente, avec un petit mouvement de temps à autre, mails pas une parole.

Lundi 221, — Je fais prendre des nouvelles vers 9 heures du soir. On répond : « Encore là. » À 11 heures, il pousse un grand soupir. Ses neveux, MM. Chamouillet et Lemarinier, qui sont dans le salon, se précipitent dans sa chambre. Quelques minutes après, tout est

fini !

Les obsèques de Corot.

Nous venons d'assister aux obsèques du regretté peintre Corot. On lui a fait les funérailles des plus hauts personnages, moins l’appareil officiel et la pompe militaire. La popularité que lui avait attirée son grand talent et son beau caractère avait rassemblé autour de la maison mortuaire et de l’église Saint-Eugène

1 De son côté, Roger-Milès nous dépeint ainsi les derniers instants de Corot qu'il date par erreur du 23 : « Le 23 février 1875, il parut plus agité ; il tenait ses doigts placés autour de pinceaux imaginaires, et murmurait d'une voix saccadée, hachée par la fièvre : « Vois-tu comme c’est beau! Je n'ai jamais vu d'aussi » admirables paysages ! »

» Comme sa bonne voulait lui faire prendre quelques aliments, et qu'il s’y refusait : « Aujourd’hui, fit-il avec cette philosophie » des consciences robustes et cette intuition de la dernière palpi- » tation de la vie, aujourd’hui, le père Corot déjeune là-haut ! »

» [Il mourut en effet ce même jour, à onze heures du soir. »

une foule immense. La circulation des voitures avait été interdite dans les rues avoisinantes pendant le parcours du cortège ; depuis le N° 56 de la rue du Faubourg-Poissonnière jusqu'au porche du temple, se pressait le long des trottoirs un public plein d'émotion et de respect. Le cercueil était couvert de fleurs et la médaille d’or qui avait été frappée en l’honneur de Corot par une souscription de ses amis et de ses élèves reposait sur un coussin de velours, à côté de la croix d'officier de la Légion d'honneur. En peu d'instants, les trois nefs de l’église ont été remplies. Les tribunes latérales étaient à l'avance occupées, surtout par des dames vêtues de deuil.

Nous avons rarement vu de cérémonie plus touchante que le début de ce service, où chacun venait porter les témoignages d'estime, d'affection, de regrets que le grand artiste avait si bien mérités.

… Après la messe, le char funèbre a pris le chemin du cimetière de l'Est, suivi par la même foule. Quatre paysagistes tenaient les cordons du poêle : MM. Jules Dupré, Oudinot, Lavieaille et Karl Daubigny : ce dernier remplaçant son père, malade.

? Le Père-Lachaise. Aujourd'hui, la tombe de Corot a pour voisine celle de Daubigny, décédé deux ans après son ami. Da mier est enterré tout près d'eux.

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M. de Chennevières, directeur des Beaux- Arts, a prononcé sur la tombe d'éloquentes et nobles paroles.

(Viollet-le-Duc, le Journal des Débats, 26 février 1875.)

Discours de M. de Chennevières 1.

«… Corot fut, comme tous les vrais génies, d'une abondance inépuisable. Nul ne fut plus laborieux et fécond, et n’aima mieux son travail et son art. Ce peintre pastoral, harmonieux, vif et doux, nous a exprimé l’âme de la nature, plutôt que le menu de ses réalités ; 1l adorait les champs, mais c'était pour en entendre les voix, les bruits et les chansons, les frémissements de la feuille, et pour saisir les légers brouillards chers aux nymphes et les lueurs fugitives des crépuscules. Dans ce sens, et sous sa monotonie apparente, pas un n'aura fourni une œuvre plus variée, plus adorable et plus complète.

» Hier, Corot était encore dans la lutte obstinée, ou plutôt dans le triomphe, triomphe tardif, mais éclatant. Demain la justice impérissable, la gloire commencera pour son nom.

Aujourd’hui, Messieurs, dans cet instant funèbre, où son cercueil est encore sous nos yeux,

1 Prononcé sur la tombe de Corot, le 25 février 1875.

et le souvenir de l’homme dans notre mémoire , .

à tous, nous devons, autant que l'artiste, hono- L] .

rer l’homme de nos regrets. Sa longue vie fut heureuse dans sa sérénité, et son cœur fut un cœur d'or. Jamais l'envie n'effleura sa bonne âme, toujours gale et toujours riante, et sa charité fut de tous les instants et intarissable.. »

C'était sur le chemin de la maison du Faubourg-Poissonnière à l'église Saint-Laurent.

Comme quelqu'un demandait qui l’on enterrait, une femme répondit :

— Je ne sais pas son nom, mais c’est un homme de bien.

(Roger-Milès : Corot.)

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