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SUR SON ART
€ J'ai fait, dit-il, mon premier paysage d’après nature à Arcueil, sous l'œil de ce peintre !, qui me donna pour unique conseil de rendre avec le plus grand scrupule tout ce que je verrais devant moi. La leçon m'a servi ; j'ai toujours eu depuis l'amour de l'exactitude. »
(Théophile Silvestre :
Histoire des Artistes vivants.)
« Je n'étais pas seul tout à l'heure dans cet atelier, fait-il ce jour-là ?. Dans la pièce voisine
1 Michallon, qui ouvrait des horizons sur le paysage romantique. Il mourut à vingt-six ans. Corot disait en montrant chez lui sa lointaine étude : « Celle-ci, c’est avec Michallon que j'étais quand je l’ai faite ; lui, mort si jeune, au moment où je commençais la peinture. C'était un talent qui serait devenu très fameux. » (Roger-Milès, Corot.) Michallon, Achille-Etna, né le 22 octobre 1796, mort le 21 septembre 1822.
2 Ces propos auraient été tenus par Corot en 1828, à son premier retour d'Italie et en présence de son père. Louis- Jacques Corot venait de parler à Camille d’un projet de mariage le concernant.
se cache une jolie fille qui entre et sort à mon gré. C’est la folie, mon invisible compagne, dont la jeunesse est éternelle et dont la fidélité
ne se lasse pas. »
(Moreau-Nélaton :
Corot raconté par lui-même.)
(Ah! dit-il, dans ce temps-là j'étais obligé de garder ma folie pour moi et de l’enfermer dans mon armoire ! Un beau jour, j'ai fini par lui ouvrir la porte ; et la douce folie s’est échappée ; mais 1l y en a encore plein mon armoire. »
(Conversation avec Alfred Robaut, 5 juillet 1873.)
(Un jour, Corot disait à Daubigny : — Je ne suis pas content : je manque de métier. — Comment, tu manques de métier ? répliqua Daubigny. Tu ne mets rien sur la toile, et tout y est !»
(Roger-Milès : Corot.)
CSi on me laissait faire, je couvrirais de mes . , . . e peintures les murs d'une prison ; je montrerais
Pour ne pas déplaire à ses parents, le jeune peintre avait fait raser sa longue barbe. Mais quant à se lier pour la vie à la réalité d'une femme, il fait comprendre à son père que, selon lui, l’art n'admet pas de partage.
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aux pauvres égarés, qui sont enfermés dans ces tristes endroits, des campagnes de ma façon qui, pour sûr, les convertiraient au bien. »
(Conversation de Brunoy, 1873, rapportée par Robaut à Moreau-Nélaton.)
L'artiste, un débutant, s’efforçait de surprendre les nuances subtiles du jour à son déclin, et, dans sa hâte, barbouillait prématurément un motif trop sommairement établi. Passe Corot !, qui toise du regard cet emportement sans méthode. « Mon ami, fait-il à brûle-pourpoint, vous allez trop vite. Votre étude n'est pas dessinée ; vous n’en sortirez pas. » Le personnage apostrophé se retourne ; et, ses yeux rencontrant une blouse de paysan, il répond en haussant dédaigneusement les épaules. Corot s’en va et le malheureux poursuit sa méchante besogne. Mais, une heure plus tard, tandis que, le soleil couché, le maladroit contemple mélancoliquement son étude manquée, il reparaït et, abordant de nouveau son homme : (Eh bien !
vous voyez, Corot n'avait pas tort : vous n'en êtes pas sorti ! »
(Raconté par Français à Alfred Robaut, le 10 novembre 1890.) 1 C'était en 1852. Corot travaillait alors à Crémieu, dans le
Dauphiné, avec Daubigny, Ravier et Français. Il logeait à l'Auberge Servetoz.
On cause ! de la difficulté de réussir dans les arts. (Oui, dit Corot, il y a bien peu de gens qui arrivent au but. Tenez, cela me rappelle un jeu auquel on s’amusait à Versailles dans ma jeunesse. C'était sur un grand tapis vert. On vous bandait les yeux et il s'agissait de parcourir toute la longueur de la pelouse. La plupart des joueurs, dès le début, déviaient insensiblement ; la déviation augmentait à mesure qu'ils avançaient et, tout d’un coup, ils s’apercevaient, à leur grande surprise, qu'ils étaient sortis du tapis. »
Un jour !, tandis que l'artiste, à son chevalet, compose un paysage, Robaut, assis auprès de lui, se met à fredonner un air d'opéra. Corot l'interpelle : « Alfred, l'air que vous chantez là ressemble à mon paysage. » L'ouie et la vision ont chez lui des rapports très intimes. Il en fait la remarque et, là-dessus: (Tenez, fait-il, quand je me rappelle certain motif du Croisé en Egypte, à la mode, dans ma jeunesse, eh bien, je suis immédiatement transporté dans les Alpes ; je me revois dans la diligence où je voyageais en 1825. Dès les premières notes,
1? Conversation avec Alfred Robaut, à Rouen, juillet 1872. 2 Le 7 octobre 1872.
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J'aperçois la frontière et, le temps d'achever l'air, je suis en Italie. » Poursuivant sur le même objet, il ajoute : « I] en va de même pour certaines odeurs, qui me remettent toujours en mémoire tel ou tel paysage. Ainsi, lorsqu'au printemps Je sens le parfum des noisetiers, mon imagination s'enfuit à Bois-Guillaume, près de Rouen, où s'est passée mon enfance, et s’enfonce dans les fourrés odorants où jadis j'allais, le dimanche, ramasser des morilles. »
(Moreau-Nélaton :
Corot raconté par lui-même.)
Selon lui, le désir de gagner de l'argent est, avec la vanité, le pire ennemi de l'artiste. L'art doit être un sacerdoce désintéressé, et non pas un métier de lucre. Aussi quand un jeune homme qui désire faire de la peinture vient lui demander conseil : (Avez-vous de quoi vivre ?» Si on lui répond affirmativement, alors 1l dit:
«C'est bien : vous pouvez faire comme moi et vous amuser.» Autrement, la partie lui semble trop grosse et le risque l'effraie.
(Moreau-Nélaton :
Corot raconté par lui-même.)
Le premier amateur.
Il y avait trente ans que Corot faisait de la peinture et vingt ans qu'il avait un grand talent lorsqu'un étranger, qu'un hasard avait amené dans son atelier, tomba éperdument épris d'une toile et lui en demanda le prix. Corot n'avait pas prévu le cas. On ne l'aurait pas surpris davantage si on lui avait demandé combien :1l voulait vendre la lune. Il ne savait que répondre, il hésita... et finit par dire : («— Ah ça ! pourquoi me demandez-vous cela ? — Parce que Je trouve le tableau fort joli ! — Ce n’est pas une raison... Il y en a d’autres ici qui le valent bien et dont on ne m'a jamais demandé le prix.
Qu'est-ce que ça vous fait, le prix ?.. Voyez la couleur... je vous recommande ces arbres... C'était l’aube du jour... » Et Corot, oubliant son tableau et se rappelant la scène qu'il avait reproduite, se mit à parler de la beauté du site, des ombres puissantes, des rayons chauds, etc.
«— Mais enfin, ça vaut ? — Qu'est-ce que ça vous fait ? — C'est que j'achèterais le tableau s'il n'était pas trop cher.» Corot se gratta la
1 Alphonse Karr, l'auteur de ce charmant morceau, dit que « Corot était complice de l'obscurité dans laquelle restait son talent. Corot vivait de ses petites rentes sans faire un pas pour vendre un tableau. Il peignait pour peindre, comme peint le soleil, comme chantent les oiseaux, comme s'épanouissent les fleurs. Jamais il ne modifiait sa manière pour se rapprocher d'une manière momentanément à la mode, qui lui aurait procuré des acheteurs. »
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tête, Ôta, remit, Ôta et remit encore son bonnet de coton. Acheter ! Il y avait sans doute quelque chose là-dessous ! La situation était toute nouvelle. D'ailleurs, il aimait cette étude ; il la trouvait une de ses « fameuses », comme il dit naïivement de celles de ses toiles où il retrouve le mieux l'imitation de la nature. Celle-ci lui rappelait un endroit où une belle jeune fille lui avait servi un excellent déjeuner. Il avait heureusement reproduit le soleil jetant ses rayons par taches entre les larges feuilles des platanes :
il aimait autant la garder. Il n’osa cependant pas le dire à l'étranger, mais, pour se tirer d'affaire sans avouer sa faiblesse, il dit, à tout hasard, quelque chose qui lui parut exhorbitant, un prix auquel se vendaient les tableaux d'un de ses confrères qui, sans avoir autant de talent que lui, avait déjà une grande réputation. Notez que Corot n'en était pas humilié : 1l ne trouvait pas ses tableaux plus mauvais pour cela. L'étranger tira sa bourse et son portefeuille, compta la somme en billets, fit l’appoint en or, mit le tout sur une table, prit le cadre et descendit rapidement les escaliers, ayant moins l'air de s’en aller que de s'enfuir. Le peintre resta quelques instants stupéfait, puis il se dit : «Ma foi, tant pis pour lui. » Il serra l'argent dans un tiroir, renfonça son bonnet de coton et se remit à son chevalet en disant :
«Un peu d’outremer ici... encore un peu ; éclairons cet arbre, etc. »
Quelques jours après, Corot ne songeait pas à son accident, lorsqu'un de ses camarades vint le voir. Corot travaillait. « Dis donc, Corot, je viens t’emprunter une de tes études d'arbres ; il n'y a pas moyen de peindre d’après nature l'hiver. — Prends ce que tu voudras, reprit Corot sans se déranger. — Mais, Corot, dit l’autre au bout d'un quart d'heure, je ne la retrouve plus... — Quoi ? — Eh bien, l'étude d'arbres. — C'est que tu cherches mal. — J'ai cherché partout. — Excepté où elle est. Cherche. — Elle n'y est pas. — Tu rêves. — Non, parole d'honneur ! — Quelle étude est-ce ? — Tu sais bien, une étude d'Italie, un soleil levant, des platanes sous lesquels tu mangeas ce fameux macaroni.. — Ah diable ! dit Corot, tu n'es pas dégoûté : c'est une de mes plus fameuses. — Eh bien ! je ne la trouve plus. » Corot alors se rappela et devint tout rouge. « Ecoute, dit-il, tu as raison, elle n’y est pas Il lui est arrivé quelque chose. — Quoi ? — Ça va te paraître drôle, mais c'est comme ça. — Mais quoi ? — J'en suis aussi abasourdi que tu vas l'être. Je crois bien que c’est un fou, ou au moins un original ; ça avait l'air d'un Anglais.
— Mais qui ? — ane qui. — Est-ce qu'on te l'aurait empruntée ? — Ne: — Volée > —
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Non. — Eh bien! de qui parles-tu ? — De l'homme qui l’a achetée. — Qui ça ?... quoi... ton tableau ?... On t'a acheté ton tableau 2... — Eh bien, oui. Ça me génait à te dire, mais c ‘est comme ça. — Ecoute, Corot, veux-tu que je parle franchement ? — Tu sais que j'en donne l'exemple. — Eh bien, je ne veux pas le garder sur le cœur : je n’aime pas ça. — Comment, tu n'aimes pas qu'on m'achète mes tableaux ? — Allons ! ne fais pas l’innocent.. tu n'es pas forcé de prêter tes études: tes études sont à toi ; tu les prêtes si tu le veux, tu ne les prêtes pas si tu ne le veux pas. Quand Je te demande quelque chose, je te donne, par le fait même, le droit de refuser. — Mais... — [Il n'y a pas de mais... ça n’est pas avec un vieux camarade qu'on se conduit comme ça... — Mais, je t'assure.. — On dit franchement : je ne veux pas prêter celle-là, et tout est dit — Mais, puisque... — Crois-tu que je t'en aurais voulu de me la refuser ? Tu me crois donc un bien mauvais caractère ? — Ah ça ! tu n'as donc pas entendu ? — Si fait! — Eh bien ! l'étude est vendue et emportée. — Allons donc ! — C'est pourtant la vérité!» L'ami prit son chapeau, ouvrit la porte et allait la refermer en s’en allant lorsque Corot, se ravisant, lui dit:
«— Ecoute un peu. — Ce n’est pas la peine, dit l’autre en rentrant : je n’en veux plus, il n'est
plus temps. Je ne voulais pas prendre ton étude malgré toi. Ce qui me fâche, c'est que tu ne me dises pas la chose net, carrément, en bon garçon comme je t'ai toujours connu, au lieu de prendre un prétexte ridicule. — Ah ça ! voyons, ça m'ennuie à la fin, dit Corot ; c'est invraisemblable, je le sais ; j'y crois à peine moimême ; mais, quand j je me demande à moi-même si Je rêve, ] ‘ai un moyen de me convaincre… Fais comme moi, ouvre ce tiroir — Tiens ! des billets de banque et de l’or ! — Tu sais mon revenu ; Je ne suis pas assez riche ni assez avare pour amasser cela ; cette sorte de champignon ne pousse pas sur la céruse, la terre de Sienne ou le bitume. Eh bien ! il s’est introduit ici un homme... de mauvaise mine :; il a laissé ça et il a emporté ma toile, la fameuse étude en question. Ça n’est pas ma faute, je ne l'ai pas fait pour te contrarier ; maintenant, fâche-toi si tu veux.» L'ami, convaincu cette fois, s’en alla, disant partout : « Dites donc, une drôle de chose ! Corot qui a vendu un tableau ! » Et partout on disait : (Allons donc ? » ou « Ah bah ?» ou «Pas possible ? » Et il répondait : € J'ai vu l'argent, je l’ai touché... des billets de banque et de l'or!»
(Alphonse Karr :
Nouvelles Guêpes, 1853.)
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Il répondait à ses amis et confrères qui l'en gagealent vers 1861 à augmenter les prix de ses tableaux : « Je ne pourrais me changer sans que ma peinture changeât en même temps que moi. Ne vaut-il pas mieux que nous demeurions l'un et l’autre tels que nous sommes ? »
(Rapporté par Moreau-Nélaton, op. cit.) Millet.
«C'est pour moi un monde nouveau, disaitil à Sensier, vers 1857, à propos des Glaneuses ! : Je ne m'y reconnais plus ; je suis trop attaché à l’ancien. Je vois bien là une grande science de l'air, de la profondeur ; mais cela m'effraie. Je suis assez long à me RES à l’art nouveau. C’est depuis peu seulement, et après en avoir été longtemps éloigné, que j'ai enfin compris Eugène Delacroix, que maintenant je regarde comme un fameux homme. »
(Alfred Sensier :
La Vie et l'Œuvre de Millet.)
« Après tout, quand tout cela ? serait détruit, est-ce que cinq ou six cents Corots de moins dans le monde en changeraient la face ? »
1 Le tableau de Millet que, malgré sa sympathie personnelle pour le peintre de Barbizon, Corot avait de la peine à comprendre.
2 Tout cela : les études de son atelier.
À l'Exposition universelle de 1867.
Nous voilà bientôt dans le carrosse ! et, chemin faisant, en conversation animée. (Ah ! fit Corot avec une curieuse moue, voilà l'hôtel, le fameux hôtel de ***, C'est plus riche que beau ; je ne dis pas que les voleurs y viennent, mais ils doivent avoir bien envie d'y venir. Ce n'est pas nous qui logerions là ; nous irons ailleurs. Ah ! ce nouveau Paris m'ennuie. Tout ce luxe régulier va tout tuer, primo, les peintres. Et l’aiment-ils assez, les peintres, ce vilain luxe-là ! Le bon Dieu leur avait donné des facultés : ils les déprofitent pour paraître, pour aller dans le monde avec ostentation, pour donner eux-mêmes des soirées, des concerts, où l'on prend la taille des femmes, quand elles ont une taille à prendre ! Ah ! Messieurs les artistes modernes, le bon Dieu n'est pas content de vous, pas content du tout, ah! mais non !.. Comment! il vous montre dans la nature les plus belles choses à voir et à rendre, et vous les altérez, vous les gâtez ! Eh bien ! mes petits amis, Dieu, pour vous punir, fait de votre cœur un cœur de liège. Dieu vous livrait les plus beaux carambolages, vous les manquez,
1 Ce sont, racontés par Théophile Silvestre dans son Salon de 1873, les souvenirs d’une visite que le critique d'art fit en
compagnie de Corot à l'Exposition universelle de 1867. Corot y exposait sept tableaux.
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il ne vous les livrera plus. — Allons, dit Corot au pont d’Iéna, payons nos dettes ; le code de commerce l'exige. Renvoyons le carrosse ; plus de collignon, plus de cocher brigand ; et vingtsix sous de pourboire qu'il leur faut! Les pièces de dix sous ne valent plus rien. Marchons !» D'abord, nous nous trouvâmes, je ne sais comment, au milieu des canons Whitford, assiégés par la curiosité des Anglais. «Ah!
Goddam », fit Corot, imitant l'accent des Anglais à faire pouffer de rire, (voici les inventeurs de ces Jolies choses ! C'est-il gentil ! c’est-il gentill» Puis, tout à coup, horrifié par tous ces engins de guerre, par ces boulets ronds et ces boulets coniques, pitance future de ces énormes gueules rayées : «— Est-il possible, dit-il, d'exposer ces affreuses machines en même temps et dans le même lieu que nos paysages et nos petits moutons ? Le monde est fou... et atroce. Et voyez, les inventeurs ont l'air enchantés ! Mon Dieu, que veulent-ils faire de ça ? — Trouer vos paysages et tuer vos petits moutons. » Devant l’obélisque d'or de l'Australie : « Méprisons la fortune, dit Corot ; laissons les millions et ce lingot monstre pour les jouissances de l’art !» À la vue d’une petite cathédrale de bobines de coton omnicolore de Manchester : «Ah! la belle fabrique à mettre au fond de mes paysages ! » Nous entrions dans la
section des tableaux français : (Oh ! oh ! murmura-t-il en faisant de l'œil sans s'arrêter à quelques tableaux d'histoire, voilà des peintres qui ont besoin de beaucoup de couleur. C'est qu'ils veulent terrasser Paul Véronèse. Ça les fatigue, à la fin, la réputation de Paul Véronèse. Il y a trop longtemps qu'elle dure. Ils veulent absolument le terrasser. »
A . 12 « Arrétons-nous ici ; l'aspect de ces montagnes D'amour et de plaisir fait tressaillir mon cœur»,
chantonna Corot à mon oreille. Nous étions arrivés, en effet, à ses tableaux : Saint Sébastien secouru par les saintes femmes ; Macbeth et les Sorcières ; Le Matin (Souvenir de Villed'Avray) ; La Toilette ; Pierrefonds et Le Soir (Souvenir d'Italie), où le village de Genzano se mire dans le lac Nemi. «Moi, je n'ai pas autant de couleurs que ça. Il est vrai que je ne fais pas des tableaux d'histoire : il me faudrait d'abord en avoir la bosse. Je ne fais que de petites choses. Pardon ! j'ai fait le Baptême du Christ, de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. » Le Saint Sébastien, pris, repris depuis 1855, nous parut d'un style grandi et d’une expression plus profonde. Devant son Macbeth, Corot se répandit en remarques sensées, familières, plaisantes et tristes sur Shakespeare, avec une pantomime pleine de bonhomie, de malice et de
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précaution Macbeth, Banquo et leurs officiers viennent, par un bois rocheux et raviné, à la bruyère où les socières crient : (Vive Macbeth ! un Jour tu seras roi!» La tempête déchaînée par les trois sœurs perverses est encore sensible à un reste de nuages fulgurants, à l’entre-froissement prolongé des chênes. « Laissons, dit-il, ces vieilles filles qui viennent tracasser le général Macbeth et qui l'ont perdu ! Dans le rayonnement et l'évaporation de mon Matin, j'ai peint, ajouta-t-il, non pas le soleil, mais ses effets. J'aime mieux mes gouttes de rosée que l'obélisque-lingot d'or de l'Australie. Et mon Soir, je l’aime-t-il ! je l’aime-t-il ! Est-1l d’une fermeté celui-ci! Et celui-là! (La Toilette). Voyez un peu comme ils s'en donnent, de la campagne, ces pauvres enfants |! »
Au moment de nous quitter, Corot reprit : « I] faut aller aux champs et non pas aux tableaux. La Muse est dans les bois : elle veut le silence ; elle n’habite plus le quartier Poissonnière !. Laissons à présent les concerts du Conservatoire pour le chant des oiseaux ! Voilà plus de six mois que je cherche péniblement des branches dans mon atelier. J'ai besoin des branches naturelles. Je veux savoir comment les feuilles des saules se tiennent dans l'air. Je vais partir
1 Corot avait alors son atelier au 58, rue du Faubourg-Poissonnière,
pour la campagne. Quand, au mois de juillet, je vais fourrer le nez dans un bouquet de noisetiers, Je n'ai pas plus de quinze ans. C'est bon, ça ; ça sent l'amour !... L'amour, tais-toi, vieux podagre! Fais préparer ton convoi. Allons, cher enfant, bonsoir ! au plaisir de vous revoir. »
(Théophile Silvestre :
Salon de 1873.)
«La Journée d'un Paysagiste. »
Voyez-vous, c'est charmant la journée d'un paysagiste. On se lève de bonne heure, à trois heures du matin, avant le soleil ; on va s'asseoir au pied d’un arbre ; on regarde et on attend. On ne voit pas grand-chose d’abord. La nature ressemble à une toile blanchâtre, où s'esquissent à peine les profils de quelques masses ; tout est embrumé, tout frissonne au souffle fraîchi de l'aube. Bing! Le ciel s’éclaircit. le soleil n'a pas encore déchiré la gaze derrière laquelle se cachent la prairie, le vallon, les collines de l'horizon. Les vapeurs nocturnes rampent encore comme des flocons argentés sur les herbes d’un vert transi. Bing !... Bing !.. un premier rayon de soleil... les petites fleurettes semblent s'éveiller joyeuses. elles ont toutes leur goutte de rosée qui tremble... les feuilles
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frileuses s'agitent au souffle du matin. Sous la feuillée, les oiseaux invisibles chantent. Il semble que ce sont les fleurs qui font leur prière. Les amours à ailes de papillons s’ébattent sur la prairie et font onduler les hautes herbes. On ne voit rien. tout y est Le paysage est tout entier derrière la gaze transparente du brouillard qui monte... monte... monte, aspiré par le soleil... et laisse, en se levant, voir la rivière lamée d'argent, les prés, les arbres, les maisonnettes, le lointain fuyant. On distingue enfin tout ce que l’on devinait d’abord.
Bam ! le soleil est levé... Bam ! le paysan au bout du champ avec sa charrette attelée de deux bœufs.. Ding ! ding ! c’est la clochette du bélier qui mène le troupeau... Bam ! tout éclate, tout brille... tout est en pleine lumière... lumière blonde et caressante encore. Les fonds, d'un contour simple et d’un ton harmonieux, se perdent dans l'infini du ciel, à travers un air brumeux et azuré... Les fleurs relèvent la tête... les oiseaux volètent de-ci de-là.… Un campagnard, monté sur un cheval blanc, s’'enfonce dans le sentier encaissé. Les petits saules arrondis ont l'air de faire la roue au bord de la rivière.
C'est adorable! et l’on peint! et l'on peint !…. Oh! la belle vache alezane enfoncée jusqu'au poitrail dans les herbes humides... Je
vais la peindre Crac! la voilà! Fameux!
fameux ! Dieu, comme elle est frappante!
Voyons ce qu’en dira ce paysan qui me regarde et n'ose pas approcher ? «Ohé, Simon ! » Bon, voilà Simon qui s'approche et regarde. «Eh bien! Simon, comment trouves-tu cela ? — Oh! dam! m'sieu… c’est ben biau, allez !...
— Et tu vois bien ce que j'ai voulu faire ? — J'crois ben que je vois ce que c 'est.. … c'est un gros rocher jaune que vous avez mis là !»
Boum ! boum ! midi ! Le soleil embrasé brûle la terre. Boum ! tout s’alourdit, tout devient grave. Les fleurs penchent la tête. les oiseaux se taisent, les bruits du village viennent jusqu’à nous. Ce sont les lourds travaux... le forgeron dont le marteau retentit sur l'enclume... Boum ! rentrons |! On voit tout, rien n'y est plus. Allons déjeuner à la ferme... Une bonne tranche de la miche de ménage, avec du beurre frais battu.
des œufs. de la crème... du jambon ! Boum tés Travaillez, mes amis, je me repose... je fais la sieste. et Je rêve un paysage du matin... Je rêve mon tableau. Plus tard, je peindrai mon rêve.
Bam ! bam ! Le soleil descend vers l'horizon. Il est temps de retourner au travail... Bam ! le soleil donne un coup de tam-tam...
Bam ! il se couche au milieu d’une explosion de jaune, d'orange, de rouge feu, de cerise, de
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pourpre... Ah ! c’est prétentieux et vulgaire ! 1} Je n'aime pas ça... Attendons.. Asseyons-nous là, au pied de ce peuplier. auprès de cet étang uni comme un miroir. La nature a l’air fatigué.… les fleurettes RAT se ranimer un peu... Pauvres fleurettes Elles ne sont pas comme nous autres hommes, qui nous plaignons de tout. Elles ont le soleil à gauche... elles prennent patience. Bon, se disent-elles ; tantôt, nous l’aurons à droite... Elles ont soif. elles attendent !.. Elles savent que les sylphes du soir vont les arroser de vapeur avec leurs arrosoirs invisibles. elles prennent patience en bénissant Dieu.
Mais le soleil descend de plus en plus derrière l'horizon. Bam! il jette son dernier rayon, une fusée d'or et de pourpre, qui frange le nuage fuyant... Bien ! le voilà tout à fait disparu... bien ! bien ! Le crépuscule commence... Dieu ! que c’est charmant ! Le soleil a disparu. Il ne reste dans le ciel adouci qu'une teinte vaporeuse de citron pâle, dernier reflet de ce charlatan de soleil, qui se fond dans le bleu de la nuit, en passant par des tons verdâtres de turquoise malade, d'une finesse inouïe, d'une délicatesse fluide et insaisissable.. Les terrains perdent leur couleur... les arbres ne forment que des masses brunes ou grises. les eaux assombries reflètent les tons suaves du ciel...
On commence à ne plus voir... on sent que tout yaests. Tout est vague, confus. La nature s'assoupit.. Cependant, l'air frais du soir soupire dans les feuilles. la rosée emperle le velours des gazons… Les nymphes fuient.
se cachent... et désirent être vues. Bing ! une étoile du ciel qui pique une tête dans l'étang... Charmante étoile, dont le frémissement de l'eau augmente le scintillement, tu me regardes. Tu me souris, en clignant de l'œil. Bing! une seconde étoile apparaît dans l’eau, un second œil s'ouvre. Soyez les bienvenues, fraîches et souriantes étoiles. Bing! bing! bing! trois, six, vingt étoiles. Toutes les étoiles du ciel se sont donné rendez-vous dans cet heureux étang. Tout s’assombrit encore... L'étang seul scintille. C'est un fourmillement d'étoiles.
L'illusion se produit. Le soleil étant couché, le soleil intérieur de l'âme, le soleil de l’art se lève... Bon, voilà un tableau fait !... !
1 Ce morceau, publié par G. Graham (pseudonyme d'Arthur Stevens) dans Un Etranger au Salon (1863), figure après le commentaire du catalogue Bruyas. Etienne Moreau-Nélaton dit que Stevens s'imagina «de faire commenter Corot par Corot luimême». Mieux informé encore, Théophile Silvestre donne ce texte comme une sorte d'interview de Corot. Voici la lettre qu'il écrivit à Corot après avoir lu ces pages :
«Cher grand Maître,
» La Journée d'un Paysagiste, ce gentil et amusant morceau, non 4 , , , .
de vous, mais d'après vous, c’est encore vous. C’est bien votre LES k Ë ne humeur enjouée, votre verve comique. Mais on vous imprime des
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tas de petits points partout, vous qui ponctuez comme Charlet qui ne ponctuait pas. On vous fait aussi réver votre tableau et peindre votre rêve, au soleil intérieur de l'âme, au soleil de l'art, etc. » Il y a là plus de littérature que de Corot. » Je vous ai pourtant fait compliment du chef-d'œuvre ; mais vous ne m'en avez dit ni oui, m1 non, Maître naïf, profond et malin. »
En réalité, il s'agit d'un texte directement inspiré par Corot. M. Daniel Baud-Bovy — qui prépare un ouvrage sur Corot en Suisse — a bien voulu nous communiquer les précisions suivantes : Lors d’un séjour qu'il fit au Château de Gruyères chez son ami Daniel Bovy, Corot, assis à la table de famille, écrivit le brouillon de cette Journée d'un Paysagiste, brouillon que Stevens retoucha à son gré. Elève d’Ingres, Daniel Bovy, chez qui Corot séjourna plusieurs fois à Gruyères, était l’arrière-grand-oncle de M. Daniel Baud-Bovy.
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