SUR SA VIE ET SES CONTEMPORAINS
Le commis du marchand de drap.
= Voyons, Corot, est-ce un conte que cette histoire de votre première profession.
— Chez un marchand de drap ?
— Que vous avez planté là. vous aviez vingt-cinq ans. Ÿ a-t-1l quelque chose de vrai là dedans ?
— On ne peut plus vrai, et c'est bien simple, comme vous l’allez voir : Mon excellente mère — une artiste en son genre — tenait sous le Premier Empire un rang distingué parmi les modistes en vogue. Une fortune rapide en fut la conséquence. Mon père rêvait pour moi un avenir commercial ! [Il me confia, au sortir du lycée, à l’un de ses amis, grand marchand de drap du quartier des Bourdonnais, près des halles. Naturellement on m'apprit, comme premier principe, qu'il fallait écouler — honnêtement — avec les ignorants, les marchandises inférieures aux meilleurs prix possibles.
— Voilà ce que certains bourgeois entendent
par faire leurs affaires ! fit observer le puritain Lavoine !.
— Oui, et j'ai supporté cela à peu près trois
ans Mais, un jour, des gens de la campagne
1 Ces souvenirs, consignés par Armand Leleux (Corot à Montreux, « Bibliothèque universelle et Revue suisse », juillet-septembre, Lausanne, 1882), se rapportent à l’année 1842. Corot séjourna alors à Genève, Montreux et Fribourg où il fit une série de dessins (« Mornex », « Le Jura vu du Grand-Saconnex », etc.) ; selon Moreau-Nélaton, il existe un dessin de Montreux daté : juillet 1842. Le peintre Armand Leleux fut l’instigateur de ce voyage. Arrivé à Genève en compagnie d’un jeune amateur nommé Harduin, Corot fut entouré par une bande de confrères suisses, Lavoine, Hubert, Almeiras, Daniel Bovy, Barthélemy Menn. Entraîné à Montreux à la suite de quelques-uns de ces joyeux compagnons, il fut installé par eux chez Pillet, à l'Hôtel du Pont-à-Pied. Leleux raconte la joyeuse équipée de la bande, équipée dont un incendie fut le prétexte. Corot revint souvent en Suisse. Au retour du Dauphiné, en 1852, Leleux le reçoit à Dardagny, dans la demeure de son beau-père M. Giraud, véritable maison de peintres que fréquentent Baron, Daubigny, Français. Corot fera encore des séjours en Suisse en juillet-août 1853 (il rejoint alors Leleux et Daubigny à Dardagny, et les trois camarades peignent sur place un paravent pour Me Leleux). Corot — nous apprend M. Moreau-Nélaton — semble avoir été fêté à Genève où travaillait son élève et ami Barthélemy Menn. Dans une lettre du 4 janvier 1858, il remercie Dutilleux, son compagnon d'Arras, de ses (compliments pour sa récompense genevoise ». Au Château de Gruyères, écrit Moreau- Nélaton, il est l'hôte de la famille Bovy : « Antoine Bovy, le graveur en médailles, et son frère Daniel, le peintre, sont alliés par le mariage de leur sœur à Henry Baron, avec lequel Corot entretient à Paris de très amicales relations. Les Bovy, épris de fouriérisme, vivent en phalanstère, et leur maison est la plus accueillante qu'on puisse imaginer.» À Gruyères, Corot peint quatre paysages contre les panneaux des portes. En 1859, nouveau séjour en Suisse ; Corot en repart au début de novembre. Sur les séjours de Corot en Suisse, on consultera les études de Daniel Baud-Bovy ; ces écrits seront prochainement réunis en un volume qui paraîtra aux Editions Pierre Cailler, à Genève.
SUR LA VIE
vinrent pour acheter du drap. Le patron et son principal commis étaient absents, j'étais seul au magasin.
»— J'voudrions ben du drap, monsieur le marchand ; mais là, dit l’un des acheteurs, du bon et du beau ; le prix n’y fait rien, pourvu que la marchandise soit de bonne qualité. »
— Par habitude j'étalai nos rossignols.
»— Ah! ajouta-til, il faut vous dire que je ne nous y connaissons guère, et que nous nous en rapportons à vous, d'confiance encore. »
— [Laà-dessus je me sentis rougir, je remisai la camelotte, et je donnai à ces braves gens du cuir de laine, tout ce qu'il y avait de meilleur dans le magasin. Aussi, au retour, en apprenant ma vente, c'est le patron qui me tira en réjouissance un joh feu d'artifice! Rien n'y manquait, les fusées, les pétards, le bouquet et le reste. Ça pouvait se traduire par : sans votre père, je vous ficherais immédiatement à la porte ; vous êtes un propre-à-rien, un gâte-métier, etc., etc. Mon parti fut pris de ce moment ; Je déclarai le soir à mon père que le commerce et moi étions incompatibles d'humeur, que je divorçais !.. Fureur bleue du papa, puis intervention de la maman, aboutissant finalement à une rente annuelle de dix-huit cents francs, pour me tirer complètement d'affaire. Et me voilà
peintre, grâce à un séjour de quelques années à Rome, en compagnie d’Aligny, de Bertin, de Léon Fleury, etc.
(Souvenirs d’ Armand Leleux.)
Paris, premier paysage.
Tous ceux qui ont eu accès dans l'atelier de Corot connaissent le début de son pinceau, conservé avec amour, et dont il se plaisait à raconter l’histoire... ! En nous montrant cette étude, il dit : (Pendant que je faisais ça — il y a trente-cinq ans ? — les jeunes filles qui travaillaient chez ma mère étaient curieuses de voir M. Camille dans ses nouvelles fonctions et s'échappaient du magasin pour venir là et regarder. Une d'elles, que nous appellerons Me Rose, accourait plus souvent que ses compagnes. Elle vit encore, est restée fille, et me rend visite de temps en temps : elle était encore ici la semaine dernière. O mes amis, quel changement ! et quelles réflexions 1l fait naître ! Ma peinture n'a pas bougé, elle est toujours jeune,
1 Pour peindre son premier tableau d'importance, Corot était allé s'installer tout près de la maison paternelle, sur la berge de la Seine, à quelques mètres du Pont-Royal, et le regard tourné vers le paysage que forme la Cité.
? Corot avait soixante-deux ans quand il rappelait ce souvenir.
elle donne l'heure et le temps du jour où je l'ai faite ; mais MI Rose et moi, que sommes-
nous 2?» ; (Henry Dumesnil :
Souvenirs intimes de Corot.)
€ J'avais alors à mes côtés une gentille brunette échappée du magasin de la belle femme.
Hélas, mes amis, qu'est-ce que les années en ont fait ? Elle est venue me voir hier : je n’a pu la reconnaître ! Regardez au contraire cette petite toile ! : c’est la jeunesse éternelle ! »
(Moreau-Nélaton :
Corot raconté par lui-même.)
Le père et la mère de Corot.
Cependant, M. Corot père donnait fort peu d'argent à son fils, espérant le ramener par les
1 La petite toile est vraisemblablement le portrait d’Alexina Legoux, laquelle posa aussi pour le dessin que Corot appelait Mon Agar, fait vers 1830, d'après Me « Rose». Alexina Legoux était l’une des cousettes du magasin de modes de Mme Corot. C’est cinquante ans après l’époque où fut fait Mon Agar que celle qui avait été le jeune modèle, coiffé d’un énorme chapeau et engoncé dans un col non moins grand, revint voir son peintre. Corot l'appela Me Rose. En réalité, c'était Alexina (il en est question dans la correspondance de jeunesse du peintre). Alexina Legoux tint boutique à son compte rue des Petits-Champs et finit ses jours en province. C’est d'elle que Corot tombe amoureux lorsqu'à la fin de 1828 il reparut au milieu de ses amies de la rue du Bac. Des deux sœurs qui eurent ses premières préférences, MIIe5 Adèle et Anna Saint-Laurent, la dernière était mariée. La passion de Corot se reporta alors sur Alexina, son «étoile du matin».
privations et le découragement dans le chemin du comptoir. Ici commence la lutte opimiâtre de notre artiste contre l'obscurité. « C'est merveille pour moi, dit-il, de m'entendre appeler à cette heure un homme éminent ! Quel dommage que l’on n'ait pas dit cela plus tôt à mon père, qui en voulait tant à ma peinture et qui n'y trouvait rien de bon parce que je ne la vendais
pas !»
(Théophile Silvestre :
Histoire des Artistes vivants.)
Un jour (c'était vers 1845 et Corot touchait à la cinquantaine), il le lui avait reproché de la façon la plus mortifiante ! On traitait des amis à Ville-d’ Avray. Le peintre, qui s'était attardé à sa besogne jusqu'à l'heure du dîner, avait gardé, pour paraître à table, ses souliers de travail. Son père le toisa de haut en s’écriant : (Quels gens que ces artistes ! » Et il ajouta cet affront : « Encore si leur peinture se vendait ! » Corot, rapportant cette parole, disait avec une fierté vengeresse : ( Croiriez-vous que, lorsque Je recevais sans broncher ce joli compliment, il y avait vingt ans déjà que J'avais peint mon
? Le père de Corot en voulait toujours à son fils de s “obstiner ns une carrière qui ne le nourrissait même pas.
SUR LA VIE
Colisée ? » Et il continuait : « Il faut savoir supporter bien des choses dans la vie. Moi, je me suis toujours proposé comme exemple le Christ : subir les épreuves et ne rien dire Certes, il m'a fallu de l'énergie. Mais, après tout, cela vaut peut-être mieux que d'être adulé comme quelques-uns de mes camarades, les Benouville par exemple, dont la mère était en extase devant ses enfants. Ah! ce n’est pas à moi que l'on prodiguait des câlineries comme les siennes.
Il est vrai que je n ‘avais point la onetere qu'il faut pour se faire bien voir. Ma mère, à moi, me disait : (Mon Dieu, Camille, que tu » es commun | Comment ai-je pu faire un enfant » comme celui-là !» Cependant, je ne perdais pas toujours contenance quand on me prenait à partie de la sorte. Par exemple, une fois que la pauvre femme me faisait je ne sais quelle réprimande, je redressai fièrement la tête et, le plus sérieusement possible, je lui dis : «(Mais » tu ne sais donc pas que, depuis le commence- » ment du monde, il n'y a eu que trois sages sur » la terre : Socrate, Jésus-Christ et. moi !» Ça l’a déridée et nous nous sommes jetés dans les bras l’un de l'autre. »
(Moreau-Nélaton :
Corot raconté par lui-même.)
Un jour, à Barbizon — c'était vers 1866 ou
1867 — Damoye et quelques autres avaient retenu Corot — le père Corot — à déjeuner.
On se met à table et on attaque un poulet.
L’aile découpée, on la passe à Corot, qui était l'aîné de la tablée.
(Oh! mes amis ! fit celui-ci avec son bon rire de gamin à cheveux blancs ; ne me servez pas le premier et ne me donnez pas l'aile ; c'est là un honneur de roi, et un morceau de roi également. Depuis que je ne vends plus de drap olive, on me sert toujours le dernier, dans ma famille, et on ne me donne jamais que du pilon. Donnez-moi le pilon, je vous en prie : ne me faites pas prendre de mauvaise habitude. »
(Roger-Milès : Corot.)
Pendant la Révolution de 48.
C'était en février 1848 : quelqu'un lui parlait de l'agitation populaire contre le roi et son ministre Guizot. « Alors, fit-il, décidément on n'est pas tout à fait content d'eux ? » Le Salon a lieu, comme d'habitude, au mois de mars. La Liberté en ouvre les portes à tout le monde : plus de jury pour en défendre l'entrée. Corot en profite, il expose neuf tableaux. D'ailleurs, il fait partie de la commission nommée par le
suffrage des artistes, sur l'invitation de Ledru- Rollin, ministre de l'Intérieur, pour « placer et classer les ouvrages envoyés à l'Exposition ». Son nom est sorti de l’urne le neuvième, avec
353 voix.
(Moreau-Nélaton :
Corot raconté par lui-même.)
Page d'agenda.
Ville-d'Avray — 18 avril au 15 mai !.
Marcoussis — 15 mai au 15 juin.
Sologne et La Ferté.
Magny.
nt Prn | du 26 juin au 26 juillet.
retagne
Genève — 5 août au 5 septembre.
Rosny.
Ville-d'Avray — 15 septembre.
(Carnets de Corot.)
Barye.
Quand, vers 1860, on vint lui dire que Barye voulait le faire entrer à l’Institut, il eut un bon sourire et montra son chevalet : «Non, tout
1 Probablement 1855. Cet itinéraire indique quels étaient les nombreux déplacements du peintre qui faisait sans cesse le tour de France.
mon bonheur est là. J'ai suivi ma voie sans broncher, sans changer, et longtemps sans succès. Il est venu sur le tard, c'est une compensation à la jeunesse envolée. Et je suis le plus heureux homme du monde. Pourtant, je suis bien aise de connaître la bonne opinion de Barye, parce que d'un homme comme lui, ça vaut quelque chose. »
Corot et Courbet 1.
«Voyons, Corot, qu'est-ce que la France compte de vrais peintres à l'heure qu'il est ? … Moi.» Après une pause, il ajouta: «.. Et puis, vous. » La politesse arrachait une concession à son amour-propre. Mais Corot, en rapportant cette parole, disait : «Si je n’eusse été là, je crois bien qu'il m'aurait oublié sans
regret. »
(Moreau-Nélaton :
Corot raconté par lui-même.)
Hé! Corot !
Corot avait le teint chaud et coloré, la mine rouginaude, comme disent les paysans, qui lui
1 Ce monologue de Courbet est de 1862. Les deux artistes étaient alors les hôtes de M. Etienne Baudry, riche propriétaire qui possédait le domaine du Port-Berteau, aux environs de Saintes, en Saintonge. Dans une vaste salle, mise à sa disposition par
M. Baudry, Courbet ébauchait le Retour de la Conférence.
SUR LA VIE
donnait l'apparence d’un vigneron de la Bourgogne. Îl en était un peu : sa famille, par la branche paternelle, est originaire de cette province, et son grand-père était le fils d’un cultivateur de Mussy-la-Fosse, village situé aux environs de Semur, dans la Côte-d'Or. Il n’y a pas très longtemps qu'il avait retrouvé la trace de son origine de parents éloignés qui étaient restés dans le pays. Il est allé les visiter vers 1860, et nous disait, à propos de ce voyage :
« La contrée est remplie de bons travailleurs qui portent le même nom que moi ; ils s’appellent dans les champs : «Hé ! Corot ! » on n’entend que ça. Je croyais toujours qu'on me demandait, et il me semblait que j'étais là comme en famille. »
(Henry Dumesnil :
Souvenirs intimes, Corot.)
«Je suis un vieux papa ; je fais des efforts pour lutter contre les glaces de mon arrière-
saison. »
(À Brandon, 17 janvier 1857.)
Un matin, sur les onze heures, tandis que, la serviette au cou, il avale son bol de soupe sous l'œil vigilant d’Adèle !, on sonne à la porte.
1 Adèle, la gouvernante de Corot.
Entre un vieux camarade d'atelier, qui lui parle à l'oreille. Corot court au tiroir où se cachent les billets bleus, en petits paquets préparés d'avance à l'intention des visites de ce genre ; et le quémandeur part nanti de son petit pécule. À peine a-t-il tourné les talons qu'Adèle, qui sait ce que vaut le sire, gourmande la faiblesse de son maître : (Voyons, Monsieur, pourquoi cet homme-là ne travaille-t-1l pas comme Monsieur ? Est-ce que Monsieur a jamais flâné comme lui ?» Corot la regarde en face et, avec un sourire : (Que voulez-vous, ma bonne Adèle ? Nous ne sommes pas tous taillés sur le même patron. »
(Moreau-Nélaton :
Corot raconté par lui-même.)
Celui auquel on ne croit pas.
Longtemps méconnu, il n’est pas blasé sur les éloges ; 1l vous dit lui-même, si vous lui en donnez, comme l'enfant qui demanderait à boire : « Encore encore, j'en ai été trop privé. » Soucieux, non pas en faisant ses tableaux, mais quand ils sont à peu près terminés, il consultera même le premier venu, quitte à dire, si l'homme n'y entend rien : « De nous deux, il y a un imbécile : je crois que c’est lui. » Parfois
SUR LA VIE
la conviction l’emportant : « Décidément, dit-il, mon tableau est frès fameux. »
(Théophile Silvestre :
Histoire des Artistes vivants.)
Tout à coup, pendant une de ces séances en tête à tête, je l’entends dire (Corot) en mezza voce, et semblant ne parler que pour lui-même : «Mais je compose comme un écolier ! Je dessine comme Gribouille et je peins comme un singe, c'est entendu. Eh bien (futta voce et se levant de son tabouret dans un entrechat), Je suis pourtant dans les numéros 1.» Il tient son appui-main en manière de balancier, développe l'entrechat presque en danse et répétant : Mais oui bien, c'est comme ça, il n'y a pas à dire mon bel ami : tu es, petit papa Corot, dans
les numéros Î| !»
(Jules Laurens :
La Légende des Ateliers !.)
Les académiciens.
Corot est d’assez haute taille et d’une vigueur athlétique. Assaill par une troupe de paysans du Midi dans une de ses excursions avec
1 Brun, Carpentras, 1901.
Marilhat!, il assomma d’un coup de poing l'un des plus furieux, et dit après avec tristesse : « C’est étonnant ; je ne connaissais pas ma force ! » La richesse du sang qui enlumine son visage et la coupe bourgeoise de ses vêtements lui donnent à première vue un certain air commun qui disparaît dans sa spirituelle conversation. [Il expose ses principes avec une extrême facilité, explique ses procédés sur le premier objet qui se trouve sous sa main, sa pipe, au besoin. Il aime tant à montrer les lois de son art qu'un de ses élèves me disait un jour : { [] me parle quelquefois longtemps en chemise par un froid glacial. »
Il fut un jour question des académiciens :
« Que voulez-vous, me dit-il, ils sont décidés à ne pas m aimer, je suis trop sincère. »
(Théophile Silvestre :
Histoire des Artistes vivants. )
Ne pas s'enorgueillir.