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Corot

Les Premières Années : l'Enfant et l'Élève. — Le Commis de M. Delalain. La Vocation. — Le Premier Tableau.

Il y a plus de quinze ans que Camille Corot est mort; il s'est éteint sur le soir d'une longue vie, en pleine gloire d'homme et d'artiste ; la foule qui Je conduisit à sa dernière demeure donna à ses funérailles le caractère d'un deuil national.

Mais on sait ce que durent les enthousiasmes contemporains : quand l'homme qui en est l'objet s'en est allé, le bruit fait autour de son nom s'apaise sans lenteur ; ce qui semblait sa gloire éternelle ne laisse qu'un écho fugitif, chaque jour atténué, et le temps, remettant toutes choses en place, avec une impassible équité de mesure, amène souvent, sur des souvenirs que l'on jugeait illustres, le lourd effacement de l'oubli.

Il n'en va pas ainsi de la mémoire de Corot ; quinze ans, c'est le temps suffisant pour cette évolution du présent devenu le passé ; or, après quinze ans, le nom de Corot est encore sur toutes les lèvres; il n'a rien perdu de son éclat, de son éclat sain, conquis à force de travail et d'honneur, et l'on ne sait vraiment, quand on repasse toute cette vie d'œuvres fécondes et généreuses, qui l'on doit admirer le plus, de l'homme ou de l'artiste ; car si Corot eut le génie de la peinture, on peut affirmer qu'il eut aussi le génie de l'humanité; nature exceptionnellement douée, immense talent doublé d'une vertu immense, être rare qui eut l'égale mesure de l'esprit et du cœur !

Certes, si Corot eut à combattre longtemps pour le triomphe d'une vision d'art qui fut bien la sienne, il ne connut pas ces luttes cruelles où l'homme pauvre dispute aux difficultés de l'existence son pain de chaque jour. La position aisée que lui créa la situation de sa famille a contribué sans doute à fermer son cœur aux jalousies pardonnables, et à l'amer-

tumequi ne pardonne pas; et cette constatation ne nous coûte nullement, étant donné le caractère admirable de Corot, et l'usage si digne, si désintéressé auquel il dépensa cette même aisance.

Corot naquit le 28 juillet 1795. C'était un fils du xvmc siècle, « grandi, comme l'a dit M. Bigot, au milieu de cette imitation de l'antiquité, si ardente, si inintelligente souvent, où le Directoire avait voulu copier Athènes; où l'Empire s'efforça de copier Rome. » Son père était employé en ville, et appartenait à cette bourgeoisie, économe et correcte, que les estampes anciennes nous représentent haut cravatée de blanc. Sa mère tenait un magasin très achalandé de modes et rubans, et, il y a quelque cinquante ans, on lisait encore, sur le mur formant le coin de la rue du Bac et du Pont-Royal, cette enseigne, peinte en lettres jaunes : « Mmi Corot, Marchande de modes ».

Le jeune Corot, après de petites études primaires à Paris, fut envoyé à Rouen où il fit ses humanités 1 . Déjà, pendant cette adolescence, nourrie de lettres latines et de mythologie, l'élève se sentait attiré vers l'art : la vocation murmurait en lui timidement, mais la crainte des admonestations paternelles le forçait d'étouffer en son for intérieur toute velléité d'excursion dans un domaine qu'on n'avait pas rêvé pour lui. Aussi, lorsqu'il revint de Rouen, son père le plaça-t-il chez des amis, négociants en nouveautés, puis chez un M. Delalain, marchand de drap, rue Saint^Honoré.

Mais les étoffes, les nouveautés ou le drap, ce n'était pas à cela que songeait le jeune Corot, et il faut bien avouer que, malgré son application, forcément distraite, le fils de l'excellente marchande de modes de la rue du Bac fut un déplorable employé. Au lieu de se hâter de replier les étoffes, il avait, en accomplissant l'insipide besogne, de longues rêve-

1. Nous devons à l'amabilité de M. Bayeux, censeur du lycée de Rouen, aujourd'hui lycée Corneille, quelques renseignements sur la situation de « l'élève » Corot. Les voici :

Camille fut nommé boursier le i5 décembre 1806; il entra au lycée en avril 1807. Son père le retira le 29 juin 18 1 3. Il était boursier national k demi-pension ; et, comme ses parents habitaient Paris, il eut pour correspondant, k Rouen, un M. Jennegon> demeurant rue Bcauvoisine, n° 90.

La première classe qu'il fit fut la deuxième année de grammaire, correspondant à la cinquième actuelle; il alla jusqu'aux classes des belles-lettres (rhétorique). Son nom ne figure pas une seule fois au palmarès, pas même pour les prix de dessin bosse, académie, paysage), où brille, au contraire, le nom d'un certain Poussin.

Dessin de A. Gilbert.

ries dans l'ombre du magasin ; le mètre, qu'il était obligé de manœuvrer pour mesurer les coupons, l'amenait invariablement à penser à un appuimain encore enveloppé d'un lointain idéal, et pour peu que sur les cretonnes la mode du jour eût fait semer des violettes ou des roses, vite, par une association d'idées qui l'enchantait, son esprit prenait son vol pour le ciel bleu baignant de lumière et de joie les campagnes verdoyantes et les bois aux frondaisons peuplées de nids chanteurs...

Et les clients se plaignaient des étourderies de ce commis-rêveur, et M. Delalain, avec une impatience désespérée, écrivait au père de Corot : « Ce garçon-là ne sera jamais bon à rien au magasin : je vais essayer de lui faire faire la place de Paris. »

Et voilà le jeune Camille allant chez les clients avec un livre d'échantillons sous le bras. Le patron lui avait fait la leçon, la leçon de morale à l'usage des bons vendeurs, morale indépendante s'il en fut, et qui consiste à conquérir la conviction dans le mensonge. Corot, en route, tandis qu'il traversait les ponts, s'arrêtait, regardant à l'horizon des lignes de verdures étagées jusqu'au ciel, heureux de gonfler ses poumons de cet air qui faisait frissonner les branches, se sentant vivre, loin des parfums somnolents des toiles écrues et des draps décatis, loin de l'harmonie monotone des paquets ficelés en croix, et des piles de lainages protégées par des mousselines blanches. Un soir, pourtant, il revint radieux chez son patron : il avait vendu, sans trop de peine, une pièce de drap olive, couleur qui faisait alors fureur auprès des coquettes. Il s'attendait à des félicitations : il lui fallut en rabattre ; M. Delalain reçut la nouvelle avec la plus méchante humeur :

— Je n'ai pas besoin de vous, lui dit-il, pour vendre le drap olive qu'on s'arrache dans mes magasins. Un bon placier doit s'efforcer de. caser la marchandise démodée ou frelatée dont personne ne veut. Avez-vous compris ?

Corot avait compris en effet. Il avait compris qu'on voulait exiger de lui des complaisances qui répugnaient à son honnêteté, et il s'en ouvrit sérieusement à son père. Depuis huit ans il était dans le commerce, et le génie des affaires ne l'avait pas encore empoigné. Le père constata cela, non sans regret. Alors il y eut au foyer de la rue du Bac une séance solennelle. La vocation du jeune homme fut reconnue et consentie par le père de famille : il fut admis que, puisque le commerce ne le tentait pas, Camille ferait de la peinture : l'état de fortune de ses parents lui permet-

tait ce « passe-temps inutile ». Corot reçut alors une pension annuelle de i,5oo livres, pension que le brave homme de père, qui s'accusait tout bas d'une faiblesse en cédant ainsi aux goûts de son fils, jura bien haut de ne jamais dépasser.

— Et maintenant, c'est convenu, ajouta-t-il, va ! fais de la peinture et laisse-nous tranquilles!

Camille n'en demandait pas davantage :

— Je vous remercie, dit-il à son père, en l'embrassant, tout ému; i,5oo livres, c'est tout ce qu'il me faut, et vous*me rendrez très heureux.

Et, vite, ne prenant que le temps nécessaire pour se procurer les instruments de son métier, chevalets, couleurs, panneaux et brosses, Corot alla s'installer pour son premier tableau, en face de la nature, tout près de la maison paternelle, sur la berge de la Seine, à quelques mètres du Pont-Royal, et le regard tourné vers cet admirable paysage que forme la Cité : c'est là qu'il fit, non pas son premier pas dans la gloire, mais son premier essai dans la profession, et l'étude qu'il en rapporta, il la conserva toute sa vie.

M. Henry Dumesnil, dans les Souvenirs intimes de Corot, raconte avec une simplicité charmante cette joie du débutant, et il ajoute :

« Tous ceux qui ont eu accès dans l'atelier de Corot connaissent le début de son pinceau conservé avec amour, et dont il se plaisait à raconter l'histoire, parce qu'elle lui tenait doublement au cœur. En nous montrant cette étude, il dit : « Pendant que je faisais ça — il y a trente-cinq « ans — les jeunes filles qui travaillaient chez ma mère étaient curieuses « de voir M. Camille dans ses nouvelles fonctions et s'échappaient du « magasin pour venir là et regarder. Une d'elles, que nous appellerons a Mlli Rose, accourait plus souvent que ses compagnes. Elle vit encore, « est restée fille, et me rend visite de temps en temps ; elle était encore « ici la semaine dernière. O mes amis, quel changement! et quelles « réflexions il fait naître ! ma peinture n'a pas bougé, elle est toujours « jeune, elle donne l'heure et le temps du jour où je l'ai faite ; mais « Mlle Rose et moi, que sommes-nous ? »

Malheureusement, tout le monde ne regardait pas le peintre du même œil indulgent que Rose, et toute la famille le considérait un peu comme la cigale au milieu des fourmis. Cette impression ne se dissipa même pas, lorsque le talent, et mieux que le talent, lorsque le génie

CAMILLE COROT g tut venu. Nous devons à M. Emmanuel Damoye, qui fut l'un des élèves aimés du maître, le joli souvenir qu'on va lire.

Un jour, à Barbizon, — c'était vers 1866 ou 1867, — Damoye et quelques autres avaient retenu Corot — le père Corot — à déjeuner. On se met à table et on attaque un poulet. L'aile découpée, on la passe à Corot, qui était l'aîné de la tablée.

— Oh! mes amis ! fit celui-ci avec son bon rire de gamin à cheveux blancs ; ne me servez pas le premier et ne me donnez pas l'aile; c'est là un honneur de roi, et un morceau de roi également. Depuis que je ne vends plus de drap olive, on me sert toujours le dernier, dans ma famille, et on ne me donne jamais que le pilon. Donnez-moi le pilon, je vous en prie : ne me faites pas prendre de mauvaise habitude.

Et cela était dit sans morgue et sans regret : trop de considération de la part des siens l'eût vieilli, et, qui sait? Corot doit peut-être à cette indifférence, que rencontrait sous le toit familial sa mission d'artiste, cette jeunesse d'esprit et de cœur, qu'il conserva jusqu'à sa mort.

Mais n'anticipons pas davantage avec les souvenirs. Voilà Corot avec ses pinceaux en main. Suivons-le dans ses années d'études et ses voyages.

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