CHAPITRE VIII
La Gloire de Corot.
M. de Chennevières a dit *.
«... Corot fut, comme tous les vrais génies, d'une abondance inépuisable. Nul ne fut plus laborieux et fécond, et n'aima mieux son travail et son art. Nul ne respecta davantage les sources divines et l'impartialité étrangère aux soucis vulgaires de la foule. Ce peintre pastoral, harmonieux, vif et doux, nous a exprimé l'âme de la nature, plutôt que le menu de ses réalités; il adorait les champs, mais c'était pour en entendre les voix, les bruits et les chansons, les frémissements de la feuille, et pour saisir les légers brouillards chers aux nymphes et les lueurs fugitives des crépuscules. Dans ce sens, et sous sa monotonie apparente, pas un n'aura fourni une œuvre plus variée, plus adorable et plus complète.
» Hier, Corot était encore dans la lutte obstinée, ou plutôt dans le triomphe, triomphe tardif, mais éclatant. Demain la justice impérissable, la gloire commencera pour son nom. Aujourd'hui, messieurs, dans cet instant funèbre, où son cercueil est encore sous nos yeux, et le souvenir de l'homme dans notre mémoire à tous, nous devons, autant que l'artiste, honorer l'homme de nos regrets. Sa longue vie fut heureuse dans sa sérénité, et son cœur fut un cœur d'or. Jamais l'envie n'effleura sa bonne âme, toujours gaie et toujours riante, et sa charité fut de tous les instants et intarissable... »
Au mois de juillet 1875, des admirateurs de Corot organisèrent à l'Ecole des Beaux-Arts une Exposition où furent réunies quelques centaines d'œuvres de lui ; à l'Exposition universelle de 1878, plusieurs de ses dernières toiles furent placées en vedette ; enfin, il y a quelques années, le 27 mai 1880, un monument lui fut élevé par souscription à Ville-d'Avray, au bord de l'étang, tout près de la maison que le peintre habitait. Ce monument, dont le médaillon et les ornements sont dus au ciseau du sculpteur Geoffroy-Dechaume, se compose d'une fontaine en marbre blanc, en forme de cénotaphe ; devant cette fontaine, parmi
l. Discours prononcé sur la tombe de Corot, le zb février 187D.
de la verdure, tandis qu'au milieu de la frise un rossignol jette à plein gosier ses trilles perlés, la nymphe de Corot, par la voix du poète Coppée, a dit son immortel souvenir au grand artiste :
Le bon Corot m'aimait, je suis l'une de celles, Alors que l'aube emplit de vagues étincelles
L'horizon frileux du matin, Que l'artiste — c'e'tait son heure favorite — Voyait passer, avec les yeux de The'ocrite,
Au fond du brouillard argentin.
C'est moi qu'il a montre'e, assise au pied d'un hêtre, Essayant de noter sur la flûte champêtre
Quelque musique de berger ; C'est moi, mêle'e au chœur de mes sveltes compagnes, Qu'il faisait, dans la paix sereine des campagnes,
Tourner sur un rythme léger.
Je le connaissais bien, le vieux bonhomme en blouse, Et quand il préparait sur un coin de pelouse
Son chevalet et ses pinceaux, Pour embellir encor ses extases secrètes, J'étais là, j'exaltais l'odeur des violettes,
J'excitais le chant des oiseaux.
Mais vous nous le rendez, voici notre poète! Un doux rossignol chante au-dessus de sa tête.
C'est lui! nous le reconnaissons!
C'est bien son bon visage! Il regarde, il respire ! Oiseaux! fleurs! désormais vous le verrez sourire, v Dans vos parfums, dans vos chansons ;
Et près de la fontaine où vit sa chère image,
Portant comme aujourd'hui quelque odorant hommage.
Je reviendrai souvent m'asseoir Au moment qui berçait si mollement son rêve, Quand l'étang s'assombrit, et quand au ciel se lève,
La divine étoile du soir !
Mais tout cela, ce n'était encore que des promesses de gloire. La gloire de Corot a éclaté, superbe, impérissable, unanime, à l'Exposition universelle de 1889, dans cette magnifique galerie où des mains habiles avaient réuni les chefs-d'œuvre de la peinture française, nés de 1789 à 1889.
Ah ! les quarante toiles de Corot à la Centennale ! quelle admirable
manifestation de ce puissant génie ! Comme il était là, vibrant et vaillant, défendant avec toute la richesse de son pinceau, toute la poésie de son âme, cette inspiration qui lui valut tant de railleries, cette manière personnelle qui lui avait suscité tant d'adversaires!
On a enfin compris que, dans ces arbres, il y avait un souffle qui passait, faisant frissonner les feuilles, et berçant les nids ; on a compris qu'aux bords de ces lacs, de ces étangs dont la surface s'irise autour des pointes émergées des roseaux, ce doit être toute une étrange harmonie qui chante et vibre, les voix des oiseaux et les voix de l'espace, l'hymne colossal et tendre qui s'échappe des êtres et des choses, et se mêle à l'intime et irrésistible palpitation de la vie, pour saluer la force infinie et créatrice, et divine ! Le génie de Corot est là tout entier, et M. Albert Wolff l'a fort bien démontré :
« Il est des heures, dit-il, où la pensée de ce poète prend son vol vers le mystère, et alors, dans des sites d'une incomparable grandeur dans leur réalisme, il traduit le bruissement des feuillages par les apparitions surnaturelles des nymphes et des faunes, comme le poète croit entendre les voix des esprits dans le murmure du vent qui parcourt les arbres. Mais que ce soient des nymphes ou un simple pêcheur, ces figures sont toujours le complément du paysage, l'incarnation de l'émotion que l'artiste a subie, tant il est vrai que dans l'art le sujet n'est rien et que toute sa valeur est dans la sensation qu'il communique. »
Qu'il s'agisse en effet d'un paysage où le soleil printanier met des regards blonds, ou bien d'une scène dramatique que l'ombre épaisse des bois enveloppe de mystère, de ces matins où l'aurore paresseuse s'attarde dans le ciel, derrière l'écran vaguement diaphane des brouillards mouillés, ou bien de ces soirs qui mettent au lointain, par delà l'horizon, toute la féerie des incendies sur la profondeur miroitante du firmament empourpré; qu'il s'agisse de la figure d'une paysanne accorte, montant par le sentier ou traversant les hautes herbes, ou bien de l'évocation des nymphes, sautant autour d'un dieu de pierre, et écloses, pour l'enchantement des yeux, dans l'éternel printemps de la fable, il y a toujours chez Corot une sensation d'harmonie et de poésie qui vous attire et vous émeut, et cette sensation sera désormais d'autant plus vive, d'autant plus tenace, qu'elle a mis plus d'années à s'insinuer au cerveau des foules, à s'imposer, non pas à une mode, mais au goût discuté, combattu et enfin éclairé, de tous et de chacun.
CAMILLE COROT 7g A l'Exposition de 1889, on avait emprunté des toiles aux différentes époques de la vie de l'artiste, et toutes remises à leur date, remises pour ainsi dire dans leur mouvement contemporain, toutes sont sorties victorieuses de l'épreuve, n'ayant rien perdu de leur audace, de leur simpli-
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cité, de leur naïveté, de leur jeunesse. Ce ne furent pas seulement les délicats qui les allèrent admirer, mais aussi les gens du commun, pour qui ce spectacle fut une révélation.
D'ailleurs, depuis lors, la gloire de Corot s'est affirmée d'une façon qui, pour être moins indépendante, n'en est que plus significative ; nous avons vu, dans les enchères publiques, des œuvres de lui atteindre des
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prix qui leur étaient inconnus1 ; sous ce rapport tout spécial, la marche a été ascendante, et il est peu probable que cette augmentation de valeur vénale subisse d'arrêt, avant longtemps,
Nous voici arrivé au terme de notre travail; on ne peut étudier un homme comme Corot, sans apporter à cette étude toute la passion qu'éveille un pareil génie servi par un tel cœur; et quand on revoit rapidement tout son œuvre, sa vie également calme, sereine et bien remplie, on ne peut s'empêcher de l'apprécier — qu'importe que ce soit la passion qui parle et exagère son expression — comme l'un des plus grands paysagistes de tous les siècles, comme le plus grand peut-être !
i . Voici quelques-uns des prix atteints dans les ventes publiques : Vente E. May, le 4 juin 1890 (Galerie Georges Petit) : la Femme du pécheur, i3.ooo fr.; La Rochelle, 12,000 fr.; le Cabaret, 15,700 fr.; Dunkerquc, 6,000 fr.; le Pont Saint-Ange, à Rome, 21,000 fr.; Gênes, 7,100 fr.; Saintry, 12,000 fr.; Lac de Genève, 10,000 fr.; Port de Bordeaux, 10,000 fr.; Grand Canal, à Venise, 10,200 fr.; l'Entrée du village, i6,5oofr.; Marine, 20,000 fr., etc. Vente Crabbe, 12 juin 1890 (Galerie Sedclmeyer) : le Matin, 60,000 fr.; le Soir, 63,ooo fr., etc.