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CHAPITRE VII

Le Père Corot. - Les Obsèques. - « Un Homme de bière »

Jusqu'à présent nous n'avons étudié que le peintre, mais il y a à côté un homme qui eut autant de cœur que l'artiste eut de génie, et, avant de parler des obsèques qui furent faites à Corot, nous voulons rappeler quelques-uns des mille traits où s'affirma sa générosité. Tout noter serait impossible, et irait peut-être chagriner dans la tombe ce cœur droit qui eut autant de discrétion et de modestie dans son inépuisable charité, qu'il eut de ténacité et d'audace pour la défense de sa vision esthétique. Ce qu'on peut dire, c'est que le récit jour par jour de sa vie formerait les plus belles éphémérides de l'homme de bien, qui se puissent rêver.

Un mot de lui, d'ailleurs, nous éclaire sur la hauteur de sa pensée et sur le profond sentiment d'humanité où s'absorbait sa rêverie. Un jour qu'il était allé faire une étude en plaine avec Emm. Damoye, le paysage qui se déroulait devant eux avait une telle splendeur, sous les feux irisés d'un soleil couchant, que Damoye ne put retenir un cri d'admiration.

— Oui, c'est beau le paysage, fit Corot après un instant de réflexion ; mais saint Vincent de Paul est beau aussi, très beau, très beau !

Le « père Corot » est tout entier dans ces paroles ; les préoccupations de toute sa vie se sont partagées entre les tâches qu'il s'était proposées: faire de l'art et faire du bien, et, ma foi, l'on ne peut se lasser de l'admirer en songeant qu'il a fait l'un et l'autre, dans une mesure que nul génie et nul désintéressement n'ont dépassée. Aussi Jules Dupré eut-il raison quand il s'écria, au lendemain de la mort de son ami : « On remplacera difficilement le peintre; on ne remplacera jamais l'homme. »

Avec une délicatesse bien rare, Corot voulut qu'après lui « ses collatéraux », comme il appelait ses neveux suivant la formule des notaires, trouvassent intact le patrimoine qu'il tenait de sa famille. De la sorte, il était plus libre pour donner, donner toujours, donner les deux mains ouvertes, et ouvert aussi le tiroir où il rangeait ses « petites affaires ». Et l'on peut dire que ce besoin d'argent le força à la production hâtive des dernières années, autant que le plaisir qu'il pouvait ressentir à rencontrer des acheteurs, lui qui si longtemps avait ignoré qu'il en existât.

« 11 lui fallait de l'argent, dit judicieusement M. Albert Wolff, beaucoup d'argent, pour les œuvres de bienfaisance qui étaient devenues la grande passion de sa magnifique vieillesse. Tout ce qu'il gagnait maintenant avec son art, il le donnait sans compter, et des sommes très importantes. »

Un matin, il apprend que le grand artiste Honoré Daumier, devenu aveugle, va être expulsé faute de paiement de la petite maison qu'il habitait à Valmondois, depuis de longues années. De suite il part pour Valmondois, achète la propriété, la paie comptant et sans marchander et en envoie à Daumier les titres qui le mettaient en possession, avec un buut de papier sur lequel il avait simplement écrit:

« Cette fois, je défie bien ton propriétaire de te mettre à la porte.

Et Daumier lui répondit par cette phrase qui les honore tous deux :

« Tu es le seul homme que j'estime assez pour pouvoir en accepter quelque chose sans rougir. »

Un matin, un Italien, qui avait posé dans les ateliers, vint le trouver ; il portait deux panneaux où s'étalaient d'informes paysages, et voulait les vendre, afin de payer à sa femme, malade, le retour en Italie. Qu'est-ce qu'il te faut ? dit Corot.

• — Mille francs.

Corot donna les mille trancs, et quand l'Italien fut parti :

— Non, vraiment, c'est trop laid, fit-il, en désignant les deux panneaux du quémandeur, je ne puis laisser cela ainsi.

Et vite, saisissant sa palette, il remplaça les deux « infamies doublées d'horreur », suivant son expression, par deux choses exquises.

— Je les lui rendrai à son retour, ajouta-t-il. Puis malignement :

— Pourvu qu'il les reconnaisse !

On ne peut rien imaginer vraiment de plus délicat que cette façon d'être généreux.

Encore un fait qui nous revient en mémoire. On lui apporta un matin un petit tableau qui était signé de lui.

— Ça, fit-il, ce n'est pas un Corot !

— Eh bien ! je vais le faire arrêter, s'écria le porteur du tableau.

— Qui? interrompit Corot, inquiet.

Mais celui qui me l'a vendu, le faussaire.

7o LES ARTISTES CÉLÈBRES

— Arrêter ? mais il a des enfants, il est marié, c'est la misère pour eux !

— Qu'importe, c'est un faussaire; la justice...

— Oh ! la justice ! Il faut si peu de chose pour que ce soit un vrai Corot. Tenez !

Et prenant le petit tableau, le maître fit, de la contrefaçon, un Corot dont l'heureux propriétaire pouvait garantir deux fois l'authenticité.

Aussi quand on retrouve, dans ses portraits, dans celui de Bocourt, par exemple, sa figure expressive, sa bouche fine qui pince « dame pipette », ses yeux à la lueur éveillée et franche, ses cheveux blancs en broussailles, toute cette robustesse saine et forte, qui eut des naïvetés et des admirations d'enfant et des tendresses d'apôtre, on ne peut que le saluer avec une très profonde émotion et une inaltérable gratitude.

Le chapitre de ses bienfaits, est-il besoin de le répéter, ne saurait être épuisé ; mais il y a pourtant quelques anecdotes que l'on ne peut passer sous silence, parce qu'elles sont pour ainsi dire classiques dans la vie du peintre.

« Une autre fois, raconte M. Albert Wolff, que nous nous plaisons à citer, parce qu'il a beaucoup connu, beaucoup aimé Corot, une autre fois, un peintre de ses amis vint lui demander cinq mille francs. Corot, de mauvaise humeur ce jour-là, répond qu'il ne les a pas. Mais une fois l'ami parti, l'artiste réfléchit; il quitte sa blouse, dépose sa pipe, sa fameuse pipette devenue légendaire dans les ateliers, court chez l'ami et lui dit :

« — Pardonné-moi, je ne suis qu'une canaille, je t'ai dit tantôt que je n'avais pas cinq mille francs ; j'ai menti, et la preuve c'est que les voici ! »

« Peu de temps avant sa mort, il fit une grande affaire avec un marchand. Quand celui-ci compta à l'artiste son argent, Corot prit une liasse de dix billets de mille francs et dit au marchand :

« — Gardez ceci, quand je n'y serai plus, vous donnerez pendant dix ans une pension de mille francs à la veuve de mon ami Millet.

a Et c'est ainsi que la femme d'un autre grandissime artiste, mort dans la misère celui-là, touche depuis dix ans cette pension offerte par un génie heureux à la mémoire d'un génie malheureux. »

Il ne se passait pas de jours où des religieuses ne vinssent frapper à sa porte : jamais il ne les laissa partir les mains vides, et comme les saintes filles se confondaient en protestations de gratitude : « Mais non, disait-il de sa voix la plus douce, c'est moi, moi seul qui dois vous remercier. »

Dans un de ses voyages près d'Arras, dont il a si bien compris la campagne, il fit un jour une étude d'après une petite paysanne, un portrait en plein air, où l'enfant était saisie en pleine activité de la vie, en pleine expansion de joliesse robuste et saine. L'année suivante, quand" il revint, il apprit que la pauvre petite s'était noyée accidentellement, et que son père était en proie au chagrin le plus noir. Corot alla immédiatement lui porter son étude : « Voilà votre fille revenue », lui dit-il en lui montrant le portrait. Et il était tout ému de la joie douloureuse de l'infortuné paysan, couvrant de baisers cette image où revivait l'enfant envolée. Il y a une fin à cette anecdote. Le paysan n'a jamais voulu prêter cette oeuvre pour une exposition ; il lui a voué un culte d'égoï ste tendresse, ne permettant à personne de la voir ; et, par une disposition testamentaire, il a demandé, ou demande — car il vit peut-être encore — que le souvenir de Corot soit placé sur son cœur, et dorme avec lui dans la tombe.

On n'en finirait pas de rapporter tous les faits de ce genre, que l'on connaissait, malgré le soin que Corot mettait à les tenir secrets. Chez Corot, d'ailleurs, le citoyen et le patriote ne le cédaient en rien à l'homme. Tout ce qui pouvait attrister le pays ou lui porter préjudice avait un retentissement dans son cœur, empli de naïve satisfaction.

En 1848, pendant la Révolution, alors qu'on se battait dans les rues, il disait à des amis avec un étonnement douloureux : « Qu'est-ce qu'il y a donc? On n'est donc pas content du gouvernement? »

Mais c'est à l'instant de la guerre de 1870 qu'il se sentit éprouvé. Il avait alors soixante-quatorze ans. Dès que commença le siège, il rentra à Paris, voulant être présent et prendre sa part des souffrances communes. Il acheta même un fusil, se promettant, le cas échéant, de faire le coup de feu contre l'ennemi.

Pendant toute la durée du siège, il s'absorba dans la peinture, pas assez cependant pour ne pas donner une large part de son temps à une ambulance, qui dut beaucoup à ses deniers toujours inépuisables. Quand fut signée la paix, on parla d'une souscription nationale pour solder l'indemnité de guerre. Corot, sans en rien dire à personne, alla déposer à la mairie « son obole ». Comme on lui demandait ce qu'il avait versé, il répondit : « Presque rien, ce que j'avais sous la main, dix mille francs. Je voudrais tant qu'ils fussent déjà loin, ces gredins-là ! » Et il fut très affecté, lorsque, l'idée de souscription ayant été abandonnée, on l'obligea à reprendre ses fonds.

Il était donc bien « le père Corot », et ceux qui l'avaient baptisé ainsi n'avaient voulu que rendre hommage à l'excellence de son cœur et à la sérénité bienfaisante de sa vie.

Les obsèques eurent lieu le 25 février, à l'église Saint-Eugène. Il n'y eut ni honneurs militaires, ni appareil officiel, mais une foule énorme, qui peut se chiffrer par des milliers de personnes, lui fit le plus beau cortège qui soit. C'est au milieu d'une haie compacte, où se lisaient le respect et l'émotion, que le cercueil passa, tout couvert de fleurs ; sur un coussin de velours, on avait posé la croix d'officier de la Légion d'honneur et la médaille d'or, offerte à Corot deux mois auparavant. Une seule note discordante vint troubler le recueillement de cette cérémonie, la voix du curé de Saint-Eugène, qui, au lieu d'une oraison funèbre, que les largesses de Corot à la paroisse auraient justifiée, monta en chaire pour adresser au public une admonestation fort déplacée sur la dégradation des âmes. Cela n'avait rien à faire dans un pareil jour: Corot était mort en chrétien ; mais ce qu'il avait fait pendant toute sa vie, en spiritualiste qu'il était, c'était d'adresser chaque jour sa prière devant l'œuvre de Dieu, comme l'a justement dit un de ses biographes.

Après la messe, où Faure chanta le Requiem, prosodié par M. Elwart sur l'andante de la symphonie en la, de Beethoven, selon le désir de Corot, le char funèbre fut conduit au cimetière de l'Est, toujours accompagné de la foule. Les cordons du poêle étaient tenus par MM. Jules Dupré, Oudinot, Lavieille et Karl Daubigny. Tous, excepté M. Karl Daubigny, sont partis aussi : ainsi va de la vie !

M. de Chennevières, alors directeur des Beaux-Arts, prononça d'éloquentes paroles ; mais, mieux qu'en des discours, l'oraison funèbre de Corot fut faite par une femme du peuple. C'était sur le chemin de la maison du Faubourg-Poissonnière à l'église Saint-Laurent. Comme quelqu'un demandait qui l'on enterrait, une femme répondit :

— Je ne sais pas son nom, mais c'est un homme de bien.

Un homme de bien ! quelle meilleure parole pour résumer l'œuvre et la vie de Corot !

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