‹ Corps et biensChapitre 11 sur 96 · ANSE · texte numérisé non relu

ANSE

Dans le poème d’Apollinaire, le larron «maraudeur étranger malheureux malhabile » aux « yeux lyriques » subit les assauts érotiques des sages et des femmes, et, au terme d'une sorte de procès, l'inconnu est renvoyé :

€€ Va-t'en mais dénudé puisque tout est à nous Ouïs du chœur des vents les cadences plagales [...]

Va-t'en le crépuscule a des lueurs légères Et puis aucun de nous ne croirait tes récits. }}

Desnos reprend le voyage du larron d'Apollinaire, figure du poète condamné à la transfiguration perpétuelle, à l'éternelle errance. Comme Apollinaire, il met le syncrétisme* au service d'un voyage aux horizons multiples, et explore toutes les paroles du monde dans des discours directs où plusieurs voix se mêlent.

Ainsi le recueil s'ouvre sur une forme d'hommage et de reprise de la parole d'un autre. L'élection d'Apollinaire n'est pas anecdotique : il est encore considéré en 1919, juste après sa disparition tragique (il est mort de la grippe espagnole le jour même de l'armistice mettant fin à la Première Guerre mondiale), comme une figure de l'avant-garde littéraire, chantre de toutes les expérimentations artistiques et fervent penseur d'un «esprit nouveau » qu'il appelle de ses vœux. Desnos est assurément sensible à l'appel d'une rénovation en profondeur de la création poétique : cette force qui le rattache à Apollinaire est sans aucun doute celle qui le poussera aussi magnétiquement vers le grand cataclysme surréaliste. Les 43° et 44° aphorismes de Rrose Sélavy constituent d'ailleurs une «épitaphe pour Apollinaire ».

En même temps il vise toujours à se détacher de ces grandes zones d'attraction : c'est le sens à donner à l'utilisation de la subversion et du burlesque* dans les deux premiers poèmes de Corps et biens. Apollinaire transforme les mythes pour forger de nouvelles légendes, celles de la modernité. Le jeune Desnos semble vouloir reprendre ce travail là où le poète inspiré, illustre prédécesseur, l'avait laissé. Ce qui se lit en creux, c'est aussi la nécessité pour lui à ce moment-là de trouver chez les

ASIE

artistes admirés des figures tutélaires capables d'orienter l'effervescence poétique, ou mieux, de se laisser embarquer par elles sur un navire prêt à l'assaut des vagues. Compagnon d'une traversée poétique dont on ne sait jamais si on reviendra.

Une libération

l'hommage s'accompagne ici d'un mouvement de libération : c'est ce que permet de mieux comprendre «L'Ode à Coco». Dans les deux premiers poèmes, le lecteur assiste à une valse troublante des identités et des locuteurs, qui montre, en creux, la recherche par le poète de sa voix propre. «Rastaquouère paré de criardes couleurs » où « putain pâle aux fards décomposés » : les deux incarnations qui se disputent le premier rôle de «L'Ode à Coco» se révèlent être, en fait, deux repoussoirs. Le perroquet ne trouve sa chanson que dans la répétition. Pire, il représente véritablement ce que Arthur Rimbaud appelait dans Une Saison en enfer (1873) «la vieillerie poétique », dont on ne peut plus rien attendre de bon : c'est ce que rappelle avec force la troisième strophe du poème. Encagé, le perroquet, ce «rastaquouère paré de criardes couleurs », n'est plus l'écho que de paroles insanes, et suscite l'ire du poète, prêt à succomber à la tentation de l'hécatombe pour tous ces volatiles qui ont rêvé de grandioses envolées :

Des canards ont chanté qui se sont crus des cygnes, Qui donc n'a pas voulu les noyer dans la rade ?

En creux se lit, évidemment, une condamnation de l'emphase poétique et de l'imitation. Le perroquet, condamné à simuler, n'a rien de l'oiseau rare et exotique qu'il semblait être : perdre sa liberté, c'est véritablement perdre son identité poétique.

De la même façon, la prostituée, dont le poème suit les déambulations désabusées et amères, permet au poète de prendre conscience . d'autres dangers qui le menacent. Celui, d'abord, de séduire par de

vains artifices, accessoires grotesques d'un passé hors de mode et d'usage :

Sur ses talons Louis Quinze elle ira, décrochant Les yeux révulsés des orbites des passants!

Celui, ensuite, de croire trouver dans les alcools et la drogue, que Baudelaire qualifiait de « paradis artificiels», une source d'apaisement ou d'inspiration. Le poème condamne ouvertement cet espoir illusoire, qui ne peut amener que naufrage et dévoration :

Que le vent gonfle donc la voile des galères

Car les flots ont échoué sur les grèves antiques Des cadavres meurtris dédaignés des requins, Les crabes ont mangé tous les cerveaux lyriques, Une pieuvre s'acharne après un luth d'argent Et crève un sac soyeux où sonnaient les sequins!

Viennent s'échouer à la fin de «L'Ode à Coco», comme une réponse au premier poème, les compagnons de Jason, dont les talents ont été gaspillés et qui ont servi de nourriture à toute une vermine marine. Le poète refuse absolument de s'abîmer dans les douleurs de la drogue. La fin de «L'Ode à Coco» présente une conclusion aux errances du poème, oscillant entre la répétition infertile du perroquet et l'évasion illusoire de la drogue qui met un terme fatal à la dérive pathétique de la prostituée :

Et ce matin, livide et crachant ses poumons, Syphilitique est morte la putain sans gloire.

Ainsi, les deux premiers textes de Corps et biens expriment la nécessité pour le poète de se trouver une voie et une voix propres. Cela ne peut se faire dans la négation de tout ce qui précède. Au contraire, Robert Desnos entend bien poursuivre les recherches des poètes qui l'ont précédé, mais sans jamais répéter ni imiter. Dans les deux premiers poèmes, la poésie apparaît véritablement comme un voyage risqué qui transfigure notre univers quotidien, mais peut aussi nous entraîner vers des espaces inconnus de nous, où nos repères vacillent. Ainsi le rêve est célébré parce qu'il ouvre notre esprit aux trésors de l'imaginaire. Avant même la rencontre avec les surréalistes, la poésie de Robert Desnos est profondément onirique, univers doté du pouvoir de transfigurer le monde. Et les frémissements intimes d'une voix qui se cherche portent déjà en germes la cohérence de l'œuvre poétique à venir.

Page 1