‹ Corps et biensChapitre 10 sur 96 · ASIA · texte numérisé non relu

ASIA

fait au passé (au passé simple majoritairement), ce qui paraît tout à fait normal dans le cadre épique*. Mais les discours directs donnant la parole aux protagonistes sont au futur, comme si l'aventure n'était pas encore advenue. Le texte se charge ainsi d'une tonalité prophétique, qui insiste sur le projet et la mise en mouvement. Ainsi Médée, qui trahit son père et son clan en endormant le dragon chargé de garder la Toison pour que Jason puisse la dérober, semble énoncer ce qu'il adviendra, comme si la fatalité, au lieu de se présenter comme un futur auquel on ne peut échapper, prenait ici l'aspect d'une résolution sans cesse relancée :

— J'endormirai pour vous le dragon vulgivague

Pour prendre la toison du bouc licornéen.

J'ai gardé de jadis une fleur d'oranger Et mon doigt portera l’hyménéenne bague.

Plus que la réalité de l’action, c'est la volonté qui la précède qui est mise en valeur. La projection dans le désir (Médée rêve d'un mariage harmonieux en reconnaissance de son sacrifice) s'enracine dans une connaissance conservée des temps anciens : la fleur d'oranger qui amènera le sommeil du monstre, comme si futur et passé se rejoignaient comme préalables de toute résolution, de toute aventure. Comme si la poésie se confrontait au passé pour faire naître le futur du désir. En même temps, il ne s'agit pas du tout de révérer ce passé. Les adjectifs qui fleurissent dans la bouche de la magicienne ont quelque chose d'excessivement précieux, voire de pédant. Ils évoquent avec humour les fameuses épithètes homériques, ces adjectifs auxquels ont été initiées des générations d'apprentis hellénistes, qui sont sans arrêt répétés pour caractériser l'aura des personnages : une bague se devrait ainsi d'être hyménéenne pour une héroïne légendaire et un bouc licornéen.… mais Desnos nous donne assurément le droit d'en sourire ici.

La fin du poème montre bien la façon dont doit se concevoir cet éternel retour d'une parole en perpétuelle transformation. L'aventure semble prendre fin et son issue heureuse nous est annoncée dans un quintil* qui vient perturber la longue suite de quatrains, et répond aux rêveries érotiques des marins avant leur départ, évoquées dans la septième strophe, presque terme à terme :

AXSSE "1

Ils revinrent chantant des hymnes obsolètes

Les femmes entr'ouvrant l'aisselle savoureuse

Sur la toison d'or clair s'offraient à leur conquête

Les maris présentaient de tremblantes requêtes

Et les enfants baisaient leurs sandales poudreuses. [...]

Pourtant, le poème ne se referme nullement sur cet épilogue de jouissances méritées et de gloires conquises : il redonne curieusement la parole à un autre personnage mystérieux, qui relance une nouvelle quête en évoquant une autre figure de légende, celle de Moïse conduisant son peuple vers la Terre promise. Nouvelle quête, nouvel univers culturel de référence : on est passé de la mythologie grecque antique à l'Ancien Testament.

Le lieu et la formule :

une conception de l'histoire

Les deux premiers textes peuvent donc se lire comme une célébration de la parole poétique, toujours à même de se renouveler en relançant de nouvelles quêtes. Cette parole doit s'entendre aussi pour Desnos comme un hommage rendu aux poètes qui l'ont précédé. On ne peut rien inventer de toutes pièces et Desnos, d'un bout à l'autre du recueil, semble l'avoir bien compris. Il entend «payer sa dette», en laissant résonner dans ses textes les inflexions de ceux qu'il a lus et aimés, sans chercher à dissimuler ses emprunts. Il ne s'agit plus d'imiter ou de répéter, mais de montrer comment d'autres ont pu jouer un rêle d'initiateurs, et ont aidé à la naissance poétique.

Du «Larron» au «Fard»

«Le Fard des Argonautes » peut ainsi par certains aspects rappeler «Le larron » d'Apollinaire, dans Alcools. La dernière strophe de Desnos semble répondre au poète de l'Esprit Nouveau :

Va-t'en, va-t'en, va-t'en qu'un peuple ne t'entraîne

Qui voudrait le goujat, fellateur clandestin

Au phallus de la vie collant sa bouche blême Fût-ce de jours honteux prolonger son destin!

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