C’ÉTAIT UN BON COPAIN
Il avait le cœur sur la main Et la cervelle dans la lune C’était un bon copain Il avait l’estomac dans les talons Et les yeux dans nos yeux C’était un triste copain.
Il avait la tête à l’envers Et le feu là où vous pensez.
Mais non quoi il avait le feu au derrière.
C'était un drôle de copain Quand il prenait ses jambes à son cou Il mettait son nez partout C’était un charmant copain Il avait une dent contre Étienne À la tienne Étienne à la tienne mon vieux.
C’était un amour de copain Il n’avait pas sa langue dans la poche Ni la main dans la poche du voisin. I ne pleurait jamais dans mon gilet C’était un copain, C’était un bon copain.
Arrêt lecture
Surréalisme à volonté
Desnos avait initialement projeté de réunir Rrose Sélavy, L'Aumonyme et Langage cuit en un recueil, sous le titre de Désordre formel. André Breton le confirme dans le Manifeste du surréalisme de 1924, au -moment où le chef de file du surréalisme rend un hommage appuyé au poète. À ce moment-là, Desnos incarne pour Breton, selon sa propre expression, «la voix surréaliste ». Il est celui qui s'est révélé le plus doué au cours des séances de sommeil hypnotique. Breton raconte dans Entrée des médiums, et plus tard dans ses Entretiens, comment René Crevel a initié cette pratique dans le groupe, en s'inspirant des séances de spiritisme : s'assoupissant, il laisse un jour libre cours à une parole totalement débridée, parfois obscure, toujours surprenante et dramatique. Desnos prend rapidement la relève du jeune Crevel, et se révèle incroyablement doué pour l'exercice. Il s'endort et dicte des énoncés poétiques qui semblent provenir des zones les plus lointaines de son rêve. Breton est le maître de cérémonie de ces séances, et c'est peutêtre son attention que le poète entend attirer, voire monopoliser, ce que certains parmi les surréalistes souligneront, avec agacement parfois. La dimension expérimentale des textes, la part que prennent dans Rrose Sélavy l'écriture automatique et le rêve, mais aussi la présence
des noms qui composent le groupe dans les années 1922-1923 témoignent de cette composante surréaliste essentielle dans ces trois parties (Rrose Sélavy, L'Aumonyme et Langage cuit).
De Marcel Duchamp à Robert Desnos
Les fragments de Rrose Sélavy se présentent comme des aphorismes, énoncés par un personnage féminin mystérieux, qui échappe à toute définition. Son nom même, par un jeu extraordinairement fertile sur sa polysémie, est à la fois promesse, slogan et ferment d'une redécouverte du monde, sous le double signe du désir et de la subversion : «Éros est la vie», «Rose est la vie», «l'Éros et la vie», «Erre, Ose : c'est la vie». Marcel Duchamp (1887-1968), plasticien et écrivain dont l'inventivité provocante est l'une des sources majeures de l'art contemporain, en s'inventant en 1920 un double féminin, articule une réflexion implicite sur l'individu qui est aussi un questionnement sur soi. || expose ainsi son projet dans Duchamp du signe (Éditions Flammarion) :
€ J'ai voulu [...] changer d'identité et la première idée qui m'est venue c'est de prendre un nom juif. J'étais catholique et c'était un changement que de passer d'une religion à une autre! Je n'ai pas trouvé de nom juif qui me plaise ou me tente, et tout d'un coup, j'ai eu une idée : pourquoi ne pas changer de sexe! Alors de là est venu le nom de Rrose Sélavy. Maintenant c'est peut-être très bien, les prénoms changent avec les époques mais Rrose était un prénom bêta en 1920. Le double RR vient du tableau de Francis Picabia, vous savez, l'«œæil cacodylate» qui est au Bœuf sur le Toit — je ne sais pas s'il a été vendu — dans lequel Francis avait demandé à tous ses amis de signer. Je ne me souviens plus comment j'ai signé — ça a été photographié, par conséquent quelqu'un le sait. Je crois que j'avais mis Pi Qu'habilla Rrose — arrose demande deux R, alors j'ai été attiré par le second R que j'ai ajouté — Pi Qu'habilla Rrose Sélawy. Tout ça, c'était des jeux de mots. >}
Pour Duchamp, Rrose Sélavy est placée d'emblée sous le double signe de la métamorphose et de la pochade («bêta»), les deux engageant la question de l'identité : changer dans l'ordre du langage, c'est
ASE Z
Man Ray photographia dans les années 1920 le peintre Marcel Duchamp déguisé en Rrose Sélavy, personnage qu'il avait créé et que reprit plus tard Robert Desnos.
changer ce qui me constitue comme individu fixe, et ouvrir la porte aux sens cachés, multiples, aux incongruités réjouissantes et ludiques des jeux de mots et du travestissement. Tenter autre chose, accéder à une autre identité, à d’autres réalités, sous l'effet d'une opération expérimentale, mais tout à fait maîtrisée et consciemment menée. Pour cela,
. Duchamp a recours à toutes sortes de manipulations de la phrase et du mot, de la contrepèterie* («Il faut dire : La crasse du tympan, et non le Sacre du Printemps ») aux jeux sur l'homophonie* («Rrose Sélavy et moi esquivons les ecchymoses des Esquimaux aux mots exquis»), du calembour* («À coups trop tirés») à l'accumulation de paronomases* («paroi parée de paresse de paroisse »).