‹ Corps et biensChapitre 40 sur 96 · AS L · texte numérisé non relu

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L'ouverture aux «sourdes paroles » (aphorisme 54) Desnos reprend les procédés de Duchamp, les approfondit et en invente de nouveaux, surtout dans L'Aumonyme : ce titre crée un néologisme en jouant de l’homophonie*, du mot-valise et de la paronomase*. Pourtant, il paraît évident que, dans un premier temps, Desnos entend utiliser Rrose Sélavy comme un moyen de mettre à mal la maîtrise du langage. Plus que sur l'identité, le travail de Desnos porte sur l'inconscient, et fait du langage un moyen d'accéder aux forces obscures et profondes qui nous contrôlent à notre insu. Rrose Sélavy se teinte ainsi chez Desnos d'ésotérisme et de croyance en la télépathie : il prétendait être en relation avec l'esprit de Duchamp, qui lui aurait dicté les fameuses formules pendant les séances de sommeil et d'écriture automatique. Breton rend compte de cette communication mystérieuse en prenant ses distances avec ce qu'elle peut comporter de surnaturel. Le chef de file du surréalisme a toujours convoqué l'irréalité avec circonspection, tant il craignaït le risque pour le surréalisme de se perdre dans l'ésotérisme et l'irrationnel (Les Mots sans rides, revue Littérature, n° 7, 1 décembre 1922, repris dans Les Pas perdus, l'imaginaire, Gallimard) :

€ Qui dicte à Desnos endormi les phrases qu'on a pu lire dans Littérature et dont Rrose Sélawy est aussi l'héroïne; le cerveau de Desnos est-il uni comme il le prétend à celui de Duchamp, au point que Rrose Sélawy ne lui parle que si Duchamp à les yeux ouverts ? C'est ce que, dans l'état actuel de la question, il ne m'appartient pas d'élucider. Il est à signaler qu'éveillé, Desnos se montre incapable, au même titre que nous tous, de poursuivre la série de ses «jeux de mots» même au prix de longs efforts. [...]

Je prie le lecteur de s'en tenir provisoirement à ces premiers témoignages d'une activité qu'on ne soupçonnait pas encore. Nous sommes plusieurs à y attacher une importance extrême. Et qu'on comprenne bien ce que nous disons : jeux de mots, quand ce sont nos plus sûres

raisons d'être qui sont en jeu. Les mots du reste ont fini de jouer. Les mots font l'amour. }}

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Breton nous met sur la piste de la différence entre la Rrose Sélavy de Duchamp et celle de Desnos. Duchamp concevait sa muse comme une magicienne du calembour*, il redonnait à un exercice populaire et potache des lettres de noblesse intellectuelle, il faisait passer un jeu de langage légèrement trivial dans la sphère des jeux de l'esprit. Sa Rrose est une stratège, une virtuose étourdissante. Celle de Desnos veut se dépouiller de sa raison, elle entend plutôt fureter et flâner dans les labyrinthes de la langue : ses aphorismes deviennent de véritables énoncés poétiques, et c'est ce que veut faire comprendre Breton dans sa formule finale. Desnos ajoute au jeu d'esprit et à l'érotisme une sensualité poétique nouvelle, et un raffinement provocant de la formule. Il est alors pour Breton le plus éminent représentant du surréalisme.

Une dynamique poétique nouvelle

Rrose Sélavy est sans aucun doute la figure emblématique de la partie des Désordre formel. Elle est de la famille des déesses (aphorismes 99 à 103) dont d’ailleurs elle «apaise la détresse » (102). Son propre nom permet -d’aller toujours plus loin dans l'élaboration de significations nouvelles, comme le rappelle d'ailleurs le début de l'aphorisme 25 : «Rrose Sélavy c'est peut-être aussi. ». Lorsqu'elle réapparaît dans L’Aumonyme, c'est sous la forme d’une variation ininterrompue du sens (p. 110). Le poème se clôt sur le mot «Avis », comme si la venue d'une force radicale de créativité et de renouvellement était alors annoncée à tous. Gardons en mémoire l'épitaphe proposée pour Rrose au fragment 14 :

Ne tourmentez plus Rrose Sélavy car mon génie est énigme. Caron ne le déchiffre pas.

. Au-delà du sens, au-delà de la mort, la poésie accède avec Rrose Sélavy à une vie perpétuelle, à une ouverture sans cesse renouvelée des possibilités du langage. Elle nous permet alors de comprendre véritablement la formidable dynamique mise en œuvre dans les trois parties à proprement parler surréalistes de Corps et biens : il s’agit bien de livrer le sujet aux effervescences du langage.

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