POUR INCINÉRATION
Nous avons déjà repoussé la théorie qui reconnaît dans les ruines découvertes celles d'un cimetière à incinération (V. page 57). Nous n'avons pas jugé utile d'insister, pensant cjue le meilleur témoignage serait dans la reproduction du résultat des délibérations des hommes émincnts dont nous donnons ici l'avis, d'après le procès-verbal de la conférence reproduit dans la « Revue des Etudes greccjues » :
Les soussignés, invités par MM. les docteurs H. Schliemann et "NV. Dœrpfeld à visiter les fouilles de Ilissarlik, après avoir pris connaissance des écrits de M. le capitaine Bœtticher relatifs à la destination des' monuments découverts, et en particulier de l'ouvrage suivant : la Troie de Schliemann, une nécropole à incinération, ont procédé pendant plusieurs jours à une visite minutieuse des ruines. Les résultats de cette visite sont consignés dans les articles suivants :
1. Les ruines de Hissarlik occupent l'exlrémité d'une colline dirigée de l'est à l'ouest, cjui s'avance dans la plaine du Scamandre. Celte position, d'où l'on domine la plaine, et, au delà, l'entrée de l'Hellespont, nous pavait éminemment favorable à l'établissement d'une place fortifiée.
2. On y voit des murs, des portes, des tours provenant des enceintes fortifiées et appartenant à des époques différentes.
3. L'enceinte de la deuxième couche, indiquée en rouge dans « Troja », pi. vu, et « Ilios » (édition française), pi. vu (et en poché noir sur la planche I 1 du présent ouvrage la Troie d'Homère), consiste en une substruction de pierres calcaires à parement antérieur généralement incliné et surmonté d'un mur vertical en briques crues. En certains points, l'enduit de ce mur en briques est même conservé. Trois tours récemment découvertes portent encore le mur supérieur; elles se trouvent à l'est, dans la partie de cette enceinte où la substruction en pierre a la moindre hauteur et avait, par conséquent, moins besoin d'être consolidée par des contreforts.
4. Une coupe transversale, faite dans le même mur, en l'ace de la grande tranchée XZ, a prouvé l'absence de corridors, contrairement à ce qu'on a prétendu. Pour les murs en briques, le seul exemple qui puisse être invoqué en faveur de celte hypothèse est celui fourni par les murs voisins des édifices A et B. (N, P, de notre planche 11.) Or, ces deux murs appartiennent réellement à des constructions distinctes.
5. La colline de Ilissarlik n'a jamais présenté la forme d'une construction à terrasses, où les étages vont en diminuant ; au contraire, chaque couche occupe un espace plus grand que celle immédiatement inférieure.
6. L'examen des différentes couches a donné lieu aux observations suivantes :
Dans la couche inférieure, on voit seulement quelques murs à peu près parallèles et l'on n'y trouve rien qui puisse prouver qu'il y ait eu des incinérations de corps humains.
La deuxième couche, qui présente le plus d'intérêt, est composée des ruines d'édifices dont les principaux offrent une analogie absolue avec les palais de Tiryntlie et de Mycènes.
Les couches immédiatement supérieures sont formées d'habitations superposées et d'époques différentes, dont un grand nombre contenaient des pilhoi.
Enfin, dans ki dernière couche, nous voyons des fondements d'édifices gréco-romains et de nombreux fragments d'architecture de la même époque.
7. Les nombreux pil/toi que nous avons vu mettre à jour dans la troisième couche étaient encoi-e en place, debout et disposés isolément ou par groupes. Ils contenaient parfois de grandes niasses de blé, de pois et de graines oléagineuses, plus ou moins carbonisées, mais jamais des ossements humains, calcinés ou non. Les parois de ces pil/io/ ne paraissaient pas, d'ailleurs, avoir été soumises à une température excessive.
8. En résumé, nous déclarons n'avoir trouvé dans aucune partie des ruines des indices quelconques pouvant faire croire à des incinérations de corps humains. Les traces de feu, qu'on rencontre dans les différentes couches, et surtout dans la deuxième, la ville brûlée, proviennent, pour la plupart, d'incendies. La violence du feu, dans la seconde couche, a été telle que les briques de terre sont en partie cuites et même vitrifiées à la surface.
Enfin, nous tenons à constater que les plans contenus dans les ouvrages « Troja » et « llios » sont entièrement conformes à l'état des lieux, et que nous partageons complètement les vues exposées par MM. JXiemann et Steffen dans le procès-verbal de la Conférence des l" et 6 décembre 1889.
Fait à Ilissarlik, le :}0 mars 1890.
C. Babin, ingénieur des ponts et chaussées, délégué de l'Académie des Inscriptions
et Belles-Lettres de Paris.
Frank Calvert, United States Consular Agent, Hellespont.
Docteur F. von Duhn, professeur d'archéologie classique à l'Université d'Heidelberg. Docteur Grempler, conseiller intime, président de l'Association archéologique de
Silésie, à Breslau.
O. Hamdy, directeur général du musée impérial de Constantinople. Docteur Cari Humann, directeur du musée royal de Prusse. Rudolf Virchow, membre do l'Académie royale des sciences à Berlin, correspondant
de rinstitut de France.
Docteur Charles Waldstein, directeur de l'Ecole archéologique américaine à Athènes,
délégué du Smithsonian Institute de Washington.
Voici le procès-verbal auquel il est fait allusion dans les dernières lignes de ce document :
« Au commencement de décembre, il y a eu dans les ruines d'Hissarlik une conférence entre MM. le D'^ Schliemann et le D"^ Dœrpfeld, d'une part, et le capitaine Bœtticher, d'autre part. Il est connu que ce dernier a essayé dans son ouvrage : <i La Troie de Schliemann, une nécropole à incinération, » ainsi que dans des mémoires et des missives, d'expliquer les ruines d'Hissarlik comme une « pyronécropole préhistorique ». En même temps, il a inculpé le D'' Schliemann et le D"' Dœrpfeld d'avoir défiguré à dessein les résultats des excavations en dissimulant les faits et en détruisant les bâtisses. Les soussignés ont paru comme témoins impartiaux. A l'examen des constructions mises à jour par le D"^ Schliemann, il a été prouvé que les inculpations du capitaine Bœtticher étaient complètement fausses, et les soussignés ont reconnu la conformité et la concordance de la description dans les ouvrages « Ilios » et « Troia » avec l'état réel des choses. Le capitaine Bœtticher a admis cette conformité sur plusieurs points importants et il a rétracté l'accusation de falsification des résultats des fouilles.
« Se fondant sur les investigations qui ont duré du 1" au 6 décembre, et sur lesquelles un protocole a été dressé, les soussignés déclarent qu'ils ne voient aucunement une nécropole à incinération dans les ruines mises à jour à Hissarlik, mais qu'ils y voient des habitations, des temples et des fortifications. »
Suivent les signatures. Le document porte la date du 8 décembre 1889 et a été signé à Constantinople.
L'AMI DES MONUMENTS ET DES ARTS