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CHAPITRE I

SCIlLlEMANrS ET SON OEUVRE

nianri

ES bateliers asiatiques, habiles à fendre les flots écumeux de l'Hellespont, venaient de m'amener à l'estacade du bourg de Kanak-Ralesi, comme ils ! appellent les Dardanelles.

A peine hissé sur le bâti de poutres et de plancheS;, qui forme une jetée des plus primitives, j'étais en Troade, et je demandais : où est Schlie-

Cii. Normand. — La Troie d'Uomère.

Et, en cet idiome d'Orient, fait de tout, voire même de grec, d'italien, de français, on me désigna l'unique et sordide cantine du lieu. Alors Scliliemann m'apparut : il partageait son attention entre son déjeuner, sa volumineuse correspondance, et les derniers comptes à régler avec les ouvriers. Après lui avoir adressé la parole en français, puis en allemand, je le quittai sans avoir obtenu de réponse. J'ignorais encore sa surdité croissante , germe peut-être du niai qui devait le frapper de mort , dans une rue de Naples , à l'âge de soixante-huit ans , le 0.6 décembre 1 890 ; il était né le 6 janvier 1811, à Nevv-Buckow (Mecklembourg-Schwerin). La connaissance ime fois faite, je n'eus qu'à me louer de son accueil et j'allai explorer le théâtre de ses fouilles de Troie.

Schliemann a conté lui-même l'histoire romanesque de sa vie traversée de tant d'agitations; c'est dans l'aulobiographie, qui précède son livre sur I/ios ^ que Scliliemann rapporte à ses impressions d'enfant la force de sa vocation archéologique et le mérite du projet dont il poursuivit patiemment l'étonnante exécution. Il a dit lui-même comment il dut s'eno'as'er en i836 au service de E. L. Holtz, épicier de la petite ville de Fiirstemberg (Mecklembourg-Strelitz), qui tenait un débit de liqueurs, fréquenté par un étudiant, qui^ dans son ivresse, chantait des vers d'Homère. Il n'en fallut pas davantage pour griser la jeune imagination de Schliemann, déjà captivée par la vue d'estampes contant le siège de Troie. « Trois fois, dit-il, je me fis répéter ces vers divins, moyennant trois verres d'eau-de-vie, que je payai des quelques sous qui constituaient toute ma fortune. »

Un accident mit Schliemann hors d'état de continuer son pénible métier ; il dut ([uitter son patron et gagner à pied la ville de Hambourg; il s'y plaça successivement chez divers épiciers qui le congédièrent à cause de la faiblesse de sa santé. Il finit par s'embarquer comme mousse pour le Venezuela, fit naufrage devant le Texel, et reprit terre, millionnaire futur, pour aller par protection, malade et miséx'able, s'enfermer à l'hôpital d'Amsterdam, après avoir dépensé les neuf francs qu'il avait mendiés au Texel. •

M. Wendt, courtier du navire naufragé, le tira de cette situation et lui fit tenir quatre cent quatre-vingts Francs, avec une place de garçon de bureau ; alors Schlieniann trouva le temps d'apprendre à écrire lisiblement et d'ébaucher l'étude de bien des langues c[ui devaient lui être utiles un jour, l'anglais, le français, le hollandais, res|)agnol, l'italien, le portugais, le russe. Il gagnait 800 francs par an, « Je dépensais la moitié de cette somme pour mes études, écrit-il; de l'autre moitié je vivais péniblement. J'habitais pour huit francs par mois une misérable mansarde sans poêle, dans laquelle je grelottais en hiver et je rôtissais en été ; un peu de bouillie de farine de seigle composait mon déjeuner; mon diner ne me coûtait jamais plus de quatre sous ; mais rien ne stimule plus à l'étude que la misère et la perspective d'en sortir à force de travail. » Envoyé vers 1846 en Russie, il ébaucha sa fortune, devenue plus prospère, voyagea en Californie, où il se fit naturaliser Américain, revint à Saint-Pétersbourg, établit en iS5i une succursale à Moscou, apprit en i854 le suédois et le polonais; après la gueri'e de Crimée, en i856, il s'adonna à l'étude du grec ancien; en i858 il re|)rit ses études de latin interrompues depuis vingt-cinq ans, et^ se trouvant assez riche, il se retira des affaires, visita la Suède, le Danemark, l'Allemagne, l'Italie, l'Egypte et l'Orient. Obligé de rentrer dans le négoce pour occuper les loisirs d'un procès qu'il intenta à un débiteur, il se retira à nouveau en 1864, puis visita Tunis, Cartilage, les Indes, la Chine, le Japon et les Etats-Unis. Le récit de ce voyage fut son premier ouvrage. Il commença ensuite en Grèce ses pèlerinages qui devaient avoir un si retentissant dénouement.

Schlieniann a conté le détail de ses opérations financières ; un semblable exposé, en tête d'un livre de science, n'a peut-être pas moins contribué à lui aliéner bien des sympathies que l'assurance, un peu prématurée, qui ressort de ses écrits ou des télégrammes qu'il se plaisait à envoyer publiquement aux rois et aux grands du jour; le dernier fut pour M. de Bismarck. Les attributions hasardées que Schlieniann donnait à ses découvertes discréditèi'ent ses écrits, confus et dénués de méthode. Aussi l'accueil fut-il

glacial, hostile même, tant à Paris qu'à Londres ou à Berlin. Songez que le résultat de ses découvertes merveilleuses déroutait toutes les opinions reçues sur l'art grec : vous comprendrez alors qu'on le soupçonna même d'être un mystificateur. « Adrien de Longpérier, a écrit M. Salomon Reinach dans un excellent article nécrologique, ne crut jamais à l'authenticité du trésor découvert par Schliemann à Troie, » d'autant que « Schliemann était un homme hizarre, fantasque, passionné pour le grec et pour Homère au point d'infliger à ses enfants, comme aux gens qu'il prenait à son service, l'ohligation de porter les noms les plus ronflants de \ Iliade et de \ Odyssée ». Quiconque a visité Athènes se souviendra toujours de sa maison, située sur le principal cours de la ville, riche palais du goût le ]ilus pitoyahle, peuplé de toutes les céléhritcs antiques, harioié d'inscriptions sentencieuses en grec antique, jusque dans les endroits les plus intimes du logis. Travers légers, il est vrai, mais dont l'inconvénient était de justifier les préjugés vulgaires de quelques-uns contre l'archéologie; la rigueur de ses méthodes et de ses restitutions techniques, la portée supérieiu-e de son enseignement, échappent à leur faihle entendement; ils ne s'attachent qu'à l'extérieur, j^arfois bizarre, de certains de ses adeptes. Les bons esprits voient, au contraire, tout ce qu'elle apporte à l'examen, plus sérieux et plus utile, des progrès du savoir humain. Combien l'étrangeté de Schliemann diminue en présence de l'œuvre grande et féconde du foTiilleur obstiné ! Sur sa couronne brilleront toujours les grands noms de Mycènes, de Tirynthe, de Troie; ces villes avaient gardé leurs trésors d'art et de métal précieux que les sacrifices désintéressés de Schliemann nous ont permis de revoir dans leur intégrité : monceaux d or ouvraué de cent façons par de grands artistes anonymes, ou timides ébauches d'artisans qui traduisirent les bégaiements de peuplades dont nous ignorons jusqu'au nom. L'histoire de l'architecture et de la civilisation doit beaucoup d'enseignements nouveaux à ces recherches et s'enrichit d'un chapitre, celui de la période mycénienne, antérieure à Homère. Pourquoi faut-il que celui-là même qui nous l'a révélée, ait détruit par son inexpérience tant de témoins

de ces époques reculées ? Des renseignements précis sur la découverte des objets font partout défaut. Les observations, par leur désordre et leur contradiction, inspirent une défiance prudente. Bien plus : à Troie, par exemple, Schliemann détruisit des édifices du plus haut intérêt, mais qui avaient le tort de ne point appartenir à son époque de prédilection. Il n'en a pris ni plans suffisants, ni dessins, ni photographies. D'ailleurs, les gravures de ses livres ne ])ermettent pas, en général, d'entrevoir la beauté des œuvres qu'il a mises au jour. Ainsi les dessins du livre sur Mjcènes sont très ordinaires ; ceux A'Ilios ne donnent aucune idée de l'aspect général des fouilles et approchent parfois de la caricature; plusieurs trahissent l'inexpérience du dessinateur. L'absence d'un architecte-conseil est trop visible aussi ; 1<î parti pris dans l'attribution est fait avec une légèreté plus que « gauloise » , si l'on peut recourir à l'inexact et pourtant familier adjectif cher aux compatriotes de Schliemann; lui-même ne fut pas toujours juste à l'égard des efforts de l'Ecole française d'Athènes. Pour nous, plus impartiaux, nous jugerons, en toute liberté d'esjîrit, ces utiles entre|)rises. Après avoir dit l'imperfection de son œuvre littéraire, qui ne fut ni savante , ni lettrée , nous, parlerons plus volontiers des monuments retrouvés, ces feuillets d'histoire, toujours ouverts, qui, mieux que tout écrit, montrent au visiteur une époque mémorable de la civilisation. Elle ressuscite, en quelque sorte, au milieu de ces immenses champs de fouilles, d'où proviennent tant d'objets rares, et profondément instructifs. Telle cette tête de vachc;, aux cornes et à la rosace d'or, d'un caractère puissant, d'une exécution superbe; et puis, à côté, ces coupes en or ou en argent, au profil si simjile, mais d'une suprême élégance; ou bien ces poignards où courent des figures incrustées avec adresse, savamment combinées, et dont la polychromie est rendue si aimable j)ar l'habile distribution de métaux aux tons variés. Quelle multitude d'autres objets proviennent aussi de cette acropole de Mjcènes où je croyais voir encore ce qu'étaient, à l'époque homérique, soit ime enceinte, soit un palais orné de colonnes, soit une place publique avec ces tombeaux, où Schliemann

voulut reconnaître les sépultures des héros homériques. Par malheur l'attribution fut faite sans preuve, et même sans prudence.

De Mycènes à Tirynthe la route n'est pas longue dans les belles et fertiles plaines de l'Argolide, où les carrioles modernes semblent si étonnées d'y rouler qu'elles en font des cahots invraisemblables. Ici se dresse une autre acropole, connue depuis longtemps, mais que Schliemann dégagea des dépôts accumulés dans le cours des siècles. L'intérêt de ces nouvelles fouilles consiste surtout en ce qu'elles ont permis de retrouver plusieurs dispositions constatées également à Mycènes et à Troie ; leur rapprochement permet de se faire une idée plus nette de la civilisation homérique. On reconnaît encore à Tiiynthe la disposition générale de l'acropole et même de certains détails, tels que bases de colonnes et seuils de porte. Chose plus rare et bien curieuse, on a pu se faire une idée de la peinture murale aux âges héroïques par les spécimens que l'on a retrouvés ; on en voit au musée d'Athènes. J'ai déblayé moi-même le peu de terre qui protège celles qui sont demeurées à Tirynthe sur le sol des couloirs : il est revêtu d'un stuc résistant, blanc, rechampi de liserés brun rouge, preuve nouvelle du rôle prépondérant de la polychromie dans les édifices helléniques, dès les époques les plus reculées. J'en ai donné un exemple ignoré à propos de la coloi^ation des marches du Parthénon inconnu ^ D ailleurs, depuis longtemps, on avait signalé le stuc rouge du sol d'un des temples d'£gùie; en 1890, j'ai constaté que des traces importantes en subsistaient encore.

Parmi tant de trouvailles , celle qui a le plus passionné l'opinion publique est la découverte de Troie. Je prouverai, par une argumentation nouvelle, que, si une ville peut être identifiée avec la Troie du poète, entre toutes celles que nous connaissons à présent, c'est assurément l'une de celles qui, superposées au cours des âges, ont exhaussé le rocher primitif de son acropole. C'est près d'Hissarlik. , dont le nom signifie les Palais, dans un endroit désert, que Schliemann conduisit huit

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