CHAPITRE XII
Les dégénérescences des moyens de protection
sexuelle
La dégénérescence psychique se manifeste aussi dans les moyens qui servent à la protection des intérêts sexuels : protection des dangers qui peuvent provenir de la personnalité propre et du milieu physique et social dans lequel on vit.
Les moyens sexuels défensifs (moyens de protection) peuvent iHre^ comme ceux d'agression (moyens de sélection), anatomiques^ physiologiques et psycho-sociologiques. La vie psychique a également des moyens défensifs et offensifs, qui sont aussi anatomiques. physiologiques et psycho-sociologiques.
Les moyens sexuels prolecteurs de nature anatomique seraient : les jambes, les pieds, les bras, les mains, les ongles, les dents, qui favorisent les fuites et les défenses contre les violences.
Les principaux moyens d'ordre physiologique sont : la force musculaire, les mouvements [volontaires et coordonnés, automatiques el réflexes), la vue, Vouïe, la sensibilité tactile et de douleur, la voix, le langage, etc., par lesquels on procède à la fuite ou à la défense, par lesquels on avise au péril et on prépare les secours.
Les moyens psycho-sociologiques seraient principalement : V intelligence, Vastuce, la prudence, la pudeur^ Vhonneur sexuel, ia Jalousie, la fidélité, qui concourent, soit à comprendre le péril, soit à opposer des actions contraires et des défenses pour le fuir ou pour le restreindre.
s. VB!<rrufti. 26
402 8. VBMTCIRI
Par rénuméraiion de ces moyens qui servent à la défense des intérêts sexuels, il est évident que peu d'entre eux (les quatre derniers) servent à peu près exclusivement au but sexuel, tandis que les autres servent à ce but en même temps qu'ils s'emploient dans la vie morale et physique. Entre les moyens de défense de la vie psychique et physique et les moyens sexuels, il y a une quasi-identité à leur point le plus matériel (moyens anatomiques), tandis (|u*il y a une différenciation de plus en plus marquée en allant vers le point le plus évolué, vers les plus récents de la série qui sont ceux d'ordre psycho-sociologique. Dans Tordre intermédiaire des moyens physiologiques, se trouvent les moyens sexuels de défense, qui sont les mêmes que les moyens défensifs vitaux alors que, parmi ces derniers, il s'en trouve qui ne servent pas du tout aux intérêts de la sexualité. Ceci est toujours dû à la loi, démontrée par tout le travail précédent, que le processus de différenciation entre la fonction psychique et la sexuelle (c'est-à-dire entre les intérêts de la vie individuelle et ceux de Tespoce) s'accomplit peu à peu au cours de la phylogenèse et par laquelle, dans les caractères les plus anciennement acquis et d'ordre plus élémentaire, les fonctions se confondent, tandis que dans les plus récents elles se différencient et s'individualisent. Cette différenciation à Tétat de la phylogenèse humaine actuelle est si peu avancée encore que, même dans leurs plus hautes manifestations, la vie psychique et la vie sexuelle ont des liens étroits qui se révèlent dans les corrélations changeantes de la vie normale et morbide de chacune d'entre elles.
Voyons comment se développe, dans ses traits les plus saillants, la série des caractères défensifs de l'existence contre les périls provenant du milieu social et physique.
Anatomiques : jambes^ bras, mains, dents, ongles, résistance corporelle.
Physiologiques : force musculaire, mouvements (volontaires, coordonnés, automatiques ou réflexes),sensibilité {tactile, visuelle, auditive, olfactive, thermique, topographique, musculaire), voix, langage, adaptation au milieu.
Moyens psycho-sociologiques : intelligence, astuce, volonté^ prudence, culture, éducation, esprit de classe, honneur social,
DÉGÉNÉRESCENCES DBS MOYENS DE PROTECTION SBXUBLLE 403
conception de la richesse, de P opinion publique^ du sentimeni de moralité et de justice, esprit d association^ crainte et sentiment religieux, prévoyance^ etc., etc.
L'altération de tous ces moyens compte parmi les premiers effets de la d<'».;énérescence psychique. Leur insuffisance produit ces individus que Tonnini appela, avec tant d'à-propos. des imbéciles sociaux; de même que leur décadence et leur désharmonie de développement produit ceux que l'on pourrait, par analogie, appeler déments et monstres sociaux, ^aliénation sociale serait une expression intéressante^ un phénomène d'aliénation subtile qui frappe les cimes, la dernière efflorescence de la vie psychique, comme les aptitudes à la vie.de lutte dans la société, aptitudes qui sont les derniers produits de l'activité psychique individuelle et par conséquent les plus délicats et les premiers caducs.
Dans cette série croissent toujours davantage les caractères qui ne servent pas directement au but moral, de même que dans la série sexuelle défensive c'est parmi les moyens psycho-sociologiques que se trouvent ceux qui servent au but direct des luttes pour la sexualité.
11 ne faut pourtant jamais prendre les choses dans leur sens absolu, car dans les mêmes relations entre les différents intérêts de l'organisme il n'y a pas de caractère qui appartienne exclusivement à l'une ou à Tau tre fonction, mais chacun vient en partie agir dans les intérêts pour lesquels il n'est pas désigné de façon prédominante.
Ainsi, la pudeur, l'honneur, la jalousie, qui défendent aussi en partie, et dans certaines circonstances, des intérêts moraux qui sont, en cas assez fréquent, étroitement unis aux intérêts sexuels, selon la condition des individus, du lieu, des circonstances, etc. ; de même que beaucoup des moyens des fonctions oiorales, interviennent indirectement pour la défense des intérêts sexuels, comme l'esprit de classe^ le sentiment religieux, le sens moral, l'éducation intellectuelle, etc., etc.
Des rapports d'un ordre semblable à ceux qui existent entre les moyens défensifs sexuels et moraux apportent des moyens d'action défensive et aggressive, d'ordre sexuel ou psychique. Ainsi, aux bas degrés de l'échelle, les moyens anatomiques qui
4&4 s. VENTUR1
sont défeasifs sont aussi offensifs, en une identité presque parfaite ; et aux degrés les plus élevés, il y a une difTérenciation distincte entre les uns et les autres, c'est-à-dire entre les moyens psychosociologiques, alors que dans les moyens physiologiques, qui sont intermédiaires, les différenciations ne s*accusent que légèremenl. Dans cet ordre de différenciations le processus s'est produit en partant des moyens défensifs, qui furent les premières armes de l'existence en raison de la puissance toujours plus petite de Tindividu (à mesure que Ton descend les degrés de son évolution) vis-à-vis de ce qui l'entoure.
De même, les premiers moyens offensifs ou défensifs servirent aux intérêts de la série générative, de même qu'aux intérêts isolés de l'individu. Ceci dans la mesure où peuvent se différencier les moyens qui sont corrélatifs de la défense et de Taltaque et les moyens qui sont des intérêts, nécessairement liés, de l'espèce et de l'individu.
Il est bien entendu qu'en parlant de moyens offensifs et défensifs, d'ordre psychique comme d'ordre sexuel, on ne traite pas de fonction exclusive d'attaque ou de défense, mais de fonction prédominante y car les moyens de l'un ou l'autre domaine peuvent, dans des circonstances données, servir à Tune ou à l'autre fonction. Ceci se produit aussi en raison de ce que la défense elle-même est souvent une olTensive marquée (adaptation au milieu, association, usage i de la richesse, etc.), ou vice versa.
Les principaux moyens offensifs de la vie psychique, d'ordre psycho-sociologique,ont été énumérés dans le chapitre précédent, car ce sont aussi des moyens de séduction sexuelle. Outre ceux-ci, servant à la seule vie psychique^ il y en a de plus ou moins grande extension selon que l'on traite de l'homme ou de la femme, car nous avons dit, à propos de ces dernières, comme les intérêts sexuels s'étendent presque jusqu'à intéresser beaucoup de ceux appartenant à la vie psychique, tandis que l'homme donne la meilleure parlie de ses préoccupations aux intérêts de la vie sociale. Je néglige de les indiquer^ car leur nombre et leur destination varient non seulement par rapport au sexe, mais aussi au lieu, au temps, à l'individu et à mille circonstances qui changent les conditions de la lutte pour l'existence.
Il y aussi une autre fonction de l'organisme qui possède ses moyens offensifs et défensifs, qui se rencontrent avec ceux de la vie sexuelle et psychique et s'en différencient, de même que celle-ci se rencontre et se différencie des fonctions sexuelles et psychiques elles-m^mes. Ce sont les moyens offensifs et défensifs de la vie végétative, qui sont atteints dans les degrés les plus élevés de la dégénérescence psychique, dans le même rapport avec lequel, comme je l'ai dit plus haut, la vie végétative ellemême s'altère dans les états les plus graves de la dégénérescence, car elle est le substratum nécessaire à l'exercice de la vie individuelle et de Tespèce.
Les moyens de la vie végétative sont aussi offensifs ou défensifs, mars ils sont donnés seulement par le domaine anatomique et physiologique. Les premiers sont encore plus élémentaires que les moyens anatomiques sexuels de défense, qui appartiennent à la sphère de la vie de relation : parmi eux se trouvent le squelette, la peau, les muqueuses, les vaso-moteurs, etc. Les seconds, les moyens d'ordre physiologique, surgissent, dans les individualités plus évoluées et chez les animaux plus élevés, à des degrés où ils ressentent la valeur psychique, mais où ils n'y parviennent pas. Ainsi, Todorat, le goût, le sens de l'estomac, arrivent à un pouvoir de discernement distinct de l'utile et du nuisible, discernement qui exerce ses effets en dehors de la conscience, par des actes spontanés de répulsion ou d'attraction ; ce qui n'arrive pas chez les enfants et chez les idiots, qui mangent les choses les plus nuisibles sans en avoir de répugnance. La sensibilité à la douleur, ou la sensibilité thermique, exercent une action proteclive sur la vie végétative, en dehors de la conscience.
La psychique exerce aussi une action offensive et défensive à. l'avantage de la vie végétative, comme de la vie sexuelle, car elle est le produit commun de toutes les énergies de l'organisme, et comme telle, elle sert à tous les intérêts de celui-ci. De même qu'elle fait les défenses des sommités de la fonction sexuelle; de même elle fait celles des sommités de la fonction végétative. Entre celles-ci et les sexuelles, il v a un degré différent d*évolution, car, tandis que la vie >exuelle est parvenue à constituer un domaine psychique distinct, avec des caractères défensifs
406 s. VENTCRI
propres, qui sont la pudeur, rhonneur, la jalousie, la fidélité, la vie végétative en est encore aux débuts d'une semblable conquête, elle arrive à peine au bénéfice des mouvements réflexes coordonnés, produits sous-conscients de la sensibilité spécifique et viscérale.
La fonction sexuelle est la première à ressentir les effets de la dégénérescence psychique, à partir de ses plus hautes et de ses plus récentes manifestations, qui sont les caractères psychologiques (pudeur, honneur, jalousie et fidélité), jusqu'à la puissance génératrice ; la fonction végétative ressent ces effets en second lieu, en commençant par la sensibilité olfactive et gastrique qui, dans les états graves de décadence psychique comme la décrépitude sénile, la démence consécutive, la paralysie progressive et l'alcoolisme, est altérée et donne lieu à des hallucinations et à des illusions, à l'anesthésie et aux perversions olfactives, gustatives, gastriques, et de la sensibilité jrénérale, etc.
Dans ces lésions prennent leur point de départ les plus graves altérations de la vie végétative; et celles qui sont les dernières dans l'ordre anatomique, les viscérales, mettent fin au cours de la vie.
De m(^me, Tintelligence qui commencera sa ruine avec la perte des mémoires récentes et de l'esprit critique qui sont ses dernières acquisitions, finira avec la perte des notions fondamentales de Tesprit, formées au début de la vie mentale ellemc^me et qui sont les idées de temps, d'espace, de quantité, de qualité, etc., etc., si altérées dans la sénilité et dans les états graves de démence (1).
La clinique fait connaître Téchelle de ces progressions.
J'en viens maintenant à faire Tétude analogue sur les effets de la dégénérescence psychique à Textrémité la plus absolue de la vie sexuelle, qui se manifeste avec des caractères à peu près exclusifs, comme la pudeur, Thonneur sexuel, la jalousie et la fidélité, dont la lésion se manifeste parmi les premières expressions de la vie morale.
(1) PelleorinI; La nozione di quantità e di spazio nei pazei (Actes du congrès phrëniatrique de Mila.n, 1891.
DÉGÊNÉRE8CBNCBS DES MOYKNS DE PROTECTION SEXUELLE 4(^7
Cette connaissance, que les moyens défensifs psycho-sociologiques sexuels sont^ comme tels, des faits individuels acquis, éclairera le fait clinique, que nous retrouverons plus loin, consistant en ce que les défauts de ces moyens traduisent, plus clairement qu*aucune autre, la nature de la dégénérescence dont ils sont l'effet, de sorte que, dans les états d'immaturité de développement, ils sont insuffisamment formés; dans les états de progression involutive précoce (démence) ils sont déchus à un degré et à un rapport différents; dans les étals de monstruosité, ils sont développés ou dirigés en harmonie avec les tendances réversives ou négatives, progressives ou divergentes, individuelles.
C'est là une autre preuve convaincante que la classification que je propose des formes d'aliénations mentales, fondée sur les différentes formes de dégénérescence, ne pourrait avoir une base plus scientifique et plus utile à la clinique. Gela parce que rien plus que les caractères sexuels de défense, parce fait qu'ils sont acquis chez Tindividu, ne répond mieux aux différentes conditions dévie de Tindividu lui-même, aux destinées de son développement, de sa décadence ou de ses fonctions particulières biologiques et sociales.
On ne peut observer ici le cas frécjuent que Ton observe, au contraire, dans les moyens, surtout anatomiques, qui servent à la lutte pour l'existence, surtout sexuelle, où ils sont développés ou déviés sans rapport précis avec les besoins particuliers de rindividu, avec le milieu, ou avec la période historique dans laquelle on vit. Quoique, jusqu'à un certain point, on ne puisse nier la possibilité que certains des caractères défensifs sociologiques soient transmis par hérédité, sous un mode rudimentaire, non comme tels, mais comn.e dispositions marquées à l'acquisition individuelle et aux développements de ces caractères, cependant, ce pouvoir d'hérédité est si limité, qu*il ne masque pas les grandes lignes le long desquelles on peut considérer leur pathologie.
Cette revue des caractères défensifs de la vie sexuelle ne peut être qu'un résumé, étant donné le cndre de ce travail. Il faut aussi observer que pour beaucoup d'entre eux, pour la plus grande partie même, la littérature médicale n'a pas encore éclaire
408 8. VBNTURl
leur pathologie. Je devrai donc faire leur étude sur des faits saillants qui se dégagent de ma propre observation et sur le peu qui m*est connu des études d'autres auteurs.
Pudeur, — Des études positives sur la pudeur furent récemment faites par le docteur Grimaldi [IlManicomio moderno, 1888). D'autres (parmi lesquels Tarnowski), avant et après cet auleur, s'en sont occupés, mais à un degré et avec des méthodes moins positives, bien que le but et le sujet des recherches obligent de donner sous réserve le qualificatif de positif à une telle étude. Il est certain que le travail de Grimaldi est consciencieux et attentif, et par conséquent précieux.
J'en extrais les faits qui m'intéressent : Grimaldi trouva que Tabsence de pudeur se trouve surtout dans la démence consécutive ; viennent ensuite la folie simple, la folie furieuse, et V imbécillité ; au même niveau se trouvent la folie hystérique et IdL folie épileptigue. Il affirme, en général, que dans la folie, la pudeur fait défaut dans la moitié des cas et se trouve affaiblie dans les trois quarts.
De façon plus affirmée encore, Grimaldi dit que la pudeur manque dans les proportions suivantes :
Frénésies séniles 100 p. cent.
— hystériques. . . . 100 —
Démence consécutive. ... 85 —
ï*hrénasthénie 85 —
Folie épileptique 80 —
— erotique 66 —
Manie simple 50 —
— avec fureur 40 —
Délire de persécution. ... 23 —
Lypémanie 10 —
Alors que Grimaldi, suivant la classification de Krafft-Ebing, dit que ces défauts de pudeur ne suivent aucun ordre, je constatt*. au contraire, qu'ils répondent parfaitement à la conception de la courbe biologique que dégage la méthode de classification proposée par moi; méthode naturelle et dont Texamen de la pathologie des moyens acquis de la défense sexuelle ou psychique confirme amplement l'exactitude.
DÉGÉNÉRESCENCBS DKS MOYENS DE PROTECTION SEXUELLE 409
Les phrénasthéniques présenient une pudeur peu marquée, parce qu'ils n'ont acquis ce sentiment que dans le rapport de leur faible mentalité ; les séniles Font perdu, de même que les déments, qui sont des séniles précoces ; la pudeur fait médiocrement défaut chez les monstrueux qui sont en partie des immatures et en partie des unilatéraux; elle est très peu absente dans les folies aigu(;s, qui sont des expressions de dégénérescence rare ou nulle chez les indididus bien évolués.
Le tableau de Grimaldi aurait été plus démonstratif sMl avait mieux distingué les phrénasthénies et s'il avait eu à examiner des paralytiques ou des alcooliques. La rareté du défaut de pudeur chez les persécutés ne doit pas faire douter qu'ils soient des dégénérés de forme sénile, et cela pour deux raisons : la première, c'est que dans les livres nosographiques, sous le nom de démence, se dissimule 99 p. iOO de délires chroniques; et en second lieu, c'est que la pudeur, comme le dit Grimaldi luimême, assume^ chez les persécutés, une action défensive, même non sexuelle.
Le docteur Grimaldi affirme que la pudeur subsiste encore lorsque d'autres sentiments ont disparu. Cette affirmation aurait pu être plus importante s'il avait tenu compte de l'ftgc et de la condition sociale et intellectuelle des malades et s'il avait eu pour règle cette conception, que la pudeur est un sentiment ou un préjugé, cessant avec Tintervention d'autres sentiments ou préjugés, qui le remplacent dans la protection de la valeur de la personnalité. Ceci est en rapport avec les diverses conditions de la femme. Parmi ces sentiments, l'honneur, la dignité, les sentiments de conservation morale, etc., il est certain qu'ils demeurent après la pudeur chez les femmes normales. Chez les folles, ce fait se manifeste suivant la forme de la maladie. En fait, plus loin^ Grimaldi trouve que la pudeur manque, en échelle décroissante, à mesure que l'on va des femmes de bonne condition aux paysannes. Quant à l'âge, qui, usant des méthodes un peu grossières et lourdes de Grimaldi, pourrait distinguer la persistance de la pudeur de ce qui n'est autre chose que l'habitude du décorum et le sentiment de l'honneur?
Chez les hommes déments, dit aussi Grimaldi, la soi-disant pudeur, que l'on appelle décence, est moins souvent altérée. Je
410 s. VBNTURI
crois que cela esl dû à ce que la dégénérescence de Tamour commence à un niveau différent de celui dont part la femme: ce niveau baissant conformément au développement normal de la pudeur dans les deux sexes.
En somme, étant démontré que chez la femme, Tamour sexuel a pour dernière extrémité de développement la pudeur, et que chez rhomme il va jusqu'au besoin de l'accouplement, aux premiers degrés de sa dégénérescence, chez la femime Tamour subira sa décadence dans la pudeur, et chez Thomme dans Taccouplement. La femme, se réduisant ainsi à un degré inférieur, désirera hautement le coït, comme le fait d'ordinaire rhomme normal ; et celui-ci, dément, se réduisant aussi à un degré inférieur, retournera à Tonanisme caché de son adolescence. Plus bas encore, la femme se masturbera en secret et l'homme en public.
La décence^ le fou la conserve longtemps comme uae habitude à laquelle n*est lié aucun sentiment, aucun concept intellectuel et élevé et sur laquelle, par conséquent, la dégénérescence psychique a un effet tardif et peu accentué.
Honneur, — Je ne sache pas que l'on ait jamais tenté une pathologie de Thonneur, de mc^me que sa physiologie, comme j'ai tenté de le faire dans la première partie de ce travail. L'entreprise serait ardue, digne du plus grand intérêt pour la connaissance de la pathologie morale de l'individu et surtout de la société. Je parlerai ici de Thonneur sexuel, alors qu'il y a aussi un honneur moral. L'honneur sexuel se confond étroitement avec la jalousie et spécialement avec une forme particulière de la jalousie que Ton a appelée, avec l&onT^(à\, jalousie de tête. J'entends ici limiter l'honneur sexuel à ses étroites limites, le séparant même de la pudeur, avec laquelle il est aussi étroitement lié.
Ghezles individus atteints d'immaturité, Thonneur sexuel, de même que chez les enfants, n'est pas constitué. Voyez h ce sujet la fréquence avec laquelle les uns et les autres sont des victimes peu résistantes et inconscientes des actes libidineux d'aulrui. et comme ils montrent sans répugnance leurs parties génitales.
Les' idiots et les imbéciles graves ne comprennent pas la
valeur morale de la possession exclusive de la femme, ni la valeur morale des rapports sexuels : ils ne peuvent donc en avoir le sentiment et Tidée défensive qui leur sont relatifs.
Les femmes imbéciles tombent à la prostitution sans vergogne. Elles manquent de pudeur. Les simples d'esprit et les excentriques ressentent Thonneur sexuel avec intensité ou rarement, de façon exagérée ou étrange. C'est parmi eux que Ton trouve les maris trop complaisants ou exagérément soucieux de leur honneur, qu'ils font consister souvent en des apparences futiles : d'où les excès de réaction qu'ils ont pour les offenses faites à leur honneur, et leur facilité à passer à des sentiments tout opposés, ou d'indifférence. En ceci aussi ils manquent de caractère. Parmi les femmes excentriques, les mattoîdes, etc., se trouvent celles qui criaillent pour des attentats supposés ou réels à leur pudeur et qui ensuite offensent par une vie dissipée et étrange. Dans les arts'de la féminilité elles sont exagérées et déréglées; elles ont, au fond, une conception superficielle de l'honneur, plus conventionnelle que personnelle; c*est pourquoi leurs réactions aux offenses qui lui sont faites sont des affectations ou des caricatures. Chez les démentes monomaniaques Thcmneur sexuel est exagéré, perverti ou même affaibli, selon la forme et le degré de la décadence d'esprit. Déjà, dans la décadence de la pudeur, on découvre aussi celle de l'honneur sexuel, car il constitue en partie ce que Ton appelle pudeur chez les femmes mûres, cultivées et dissolues. Même chez la prostituée il y a une velléité d'honneur sexuel, confiné dans des limites assez méprisables, mais qui n'est pas absolument de la pudeur. De nombreux délires de persécution s'appuient sur la croyance que possède la malade que l'on pense de mauvaises choses sur son compte et que l'on parle de ses désordres. Le» hallucinations auditives dans ce sens sont fréquentes. Les démentes perdent la conception de la considération sociale et perdent par conséquent celle (le l'honneur; elles sont indifférentes à ses offenses et recherchent l'acte sexuel sans porter aucune attention à leur tenue.
Chez les hommes délirants, l'hallucination et le délire les plus offensifs sont ceux qui touchent à leur honneur sexuel ; la parole coctff qu'ils entendent souvent, suscite les réactions les [dus fortes. Les paralytiques ont perdu l'honneur sexuel, ils offrent
412 s. VBNTUHl
leur femme à leurs amis, et les femmes paralytiques comme les démentes se vantent de contacts avec des personnes de haut rang, etc.
Parmi les monstrueux il faut distinguer :
Les hystériques qui sont souvent exagérés dans leur honneur sexuel et quelquefois indifférents.
Les épileptiques qui y tiennent davantage.
Les délinquants immoraux en manquent tellement qu'ils ne rougissent même pas (Ferri) et les géniaux sont, comme les hystériques, très superstitieux à son sujet, ou indifférents, de façon immorale. Cela suivant la direction de la génialité. Chez eux, souvent Thonneur sexuel manque, car ils savent fort bien le distinguer de ^honneur moral auquel ils tiennent tout autant que les simples et les gens vulgaires tiennent à Thonneur sexuel, qu'ils confondent avec le moral.
La jalousie. — C'est une expression de l'honneur sexuel; c'est sa propre garde. Gomme d'ailleurs, Thonneur sexuel n'est pas un sentiment mais une conception, un préjugé (qui peut, du reste, créer et entraîner des réactions qui semblent à leur tour entraîner des sentiments), la jalousie qui sV rapporte est cette jalousie dite de tête^ qui consiste dans l'appréhension suscitée par le soupçon que la réputation propre soit lésée par l'offense faite à la femme que l'on possède, ou à laquelle on aspire.
Il y a aussi à considérer celles que j'ai appelé plus haut, avec Bourget, jalousies des sens et du cœur.
Les individus atteints d'immaturité grave ne sont pas jaloux le moins du monde. Les simples d'esprit et les mattoïdes ne sont pas jaloux de cœur, car ils n^aiment pas la personne avec laquelle ils ont des rapports sexuels. Ils ne sont jaloux de tète que sous le mode conforme à l'honneur sexuel qu'ils possèdent : cVst-àdirc ou avec une atfectation exagérée, ou rarement, ou bizarrement : toujours, cependant, de façon transitoire. Ils ont aus^i de faibles et de fu2:aces prédilections sexuelles envers une personne donnée; leur jalousie est donc peu tenace bien que bruyante et apparente. Chez les déments, il n'y a pas jalousie de cœur, car ils sont égoïstes et n'aiment jamais véritablement ou convenablement. Par suite de la décadence de leur activité sexuelle, le:i
DÉGÉNÉRESCENCES DES MOYENS DE PROTECTION SEXUELLE' 4i3
désirs erotiques sont chez eux affaiblis ou disparus : ils ne sont donc pas des jaloux sexuels. Ils sont au contraire souvent et violemment jaloux de tète, en raison de la facilité avec laquelle les idées de préjudice social font les frais des manifestations des délires chroniques. Voyez combien le délire de persécution contient souvent des pensées de jalousie et combien les hallucinations agissent dans ce sens. Cette jalousie est un caractère marqué des vieillards.
Le délire jaloux est, comme lavarice, l'expression de la désintégration morale de l'individu dans les conditions de faiblesse défensive et agissante. Dans les tableaux nosographiques le délire de jalousie, qui a tant de signification au point de vue de la dégénérescence morale et biologique, mériterait bien une place. Il a été jusqu'à présent négligé ou lié à celui de persécution. On le croyait un fréquent effet de Talcoolisme; je Tai trouvé en dehors de Talcoolisme comme un délire indépendant et d'une signification grave de dégénérescence (1).
Les monstrueux sont, par rapport à la jalousie, comme ils sont par rapport à Thonneur sexuel.
Parmi les géniaux et parmi certains monstrueux^ il y a aussi des jalousies de cœur élevées, qui révèlent de la fagon la plus expressive et la plus puissante le haut degré de finesse auquel sont arrivés leur altruisme et leurs affections. Chez eux Thonneur sexuel est aussi très puissant, de même qu'ils aiment souvent avec une passion de roman. La jalousie de tète est plus faible ; elle les pousse pourtant jusqu'aux excès de l'intolérance ou du comique. Quelquefois ils sont sceptiques et cyniques et tolèrent tout avec une indifférence olympienne. Les épileptiques sont jaloux à l'excès, dans toute direction et commettent souvent des délits par raison de jalousie. Dans leur délire, la jalousie est souvent leur thème favori. Les criminels ont des jalousies ou des tolérances brutales; ce sont souvent des jalousies d'amours ignobles, des compagnons du même sexe; ces jalousies engendrent dans les prisons les plus féroces assassinats. Souvent aussi, sortis de prison, ils offensent ou répudient leur femme par soupçon de jalousie. C'est un excès ou un défaut, auquel donne lieu
(t) CoQunanication au Congrès d'aliénation de Novarre (1889).
41i s. vbutori
souvent uoe fonction défensive qui n'a pas de correspondants exacts dans les besoins et dans tes exercices de la fonclion sexuelle elle-même et moins encore dans l'amour dont elle devrait être l'expression agréable.
La fidélité. — Elle est en rapport direct avec la conception et avec le sentiment de l'amour, de l'honneur sexuel et du devoir légitime, moral, social et religieux . Elle nVst qu'esquissée chez les individus atteints d'immaturité, qui n'ont pas d'affections tenaces et dont lesalTections se déiniisent aux plus légers chocs. La faible idée qu'ils se font des devoirs moraux et sociaux, leur fait peu apprécier la dette de la fidélité. Ils la considèrent plutM comme un devoir imposé par l'autorité, par les menaces et par la religion. Le défaut de caractère est le plus grand danger au point de vue de la fidélité.
Les fous ne sont pas souvent inlidëles car ils ne peuvent l'élre. . ., par défaut de moyens on de correspondants. La nymphomanie, les érotismes sexuels chez les paralytiques, comme chez les vieillards et les buveurs et les déments aigus, sont des incitations puissantes à rinfidélité, même en dehurs du défaut des sentiments et des conceptions morales, sociales et religieuses qui sont aussi, chez eux, altérés à un haut degré.
Chez les monstrueux, l'on trouve aussi les opinions les plus exagérées et les plus disparates, négatives ou positives de la lidélité. Les grands hommes furent souvent des maris infidèles. L'inconstance sexuelle n'est pas toujours manque de caractère, car les préjugés sexuels comptent peu pour les personnes de haute culture. Chez les épileptiques se trouvent les plus tenaces, les plus féroces observateurs des pactes conjugaux, et parmi eux aussi, les plus cyniques insuUeurs des droits delà personne aimée. Les délinquants ont leurs donsJuans qui les représentent et leur immoralité ne leur fait apprécier aucun devoir de convenance, de devoir, de décorum et ne les maintient étroitement à aucune alTeclioii stable. Ils changent de maîtresse à chaque occasiiiji. Lis hystéi ii]iirs sont changeants suivant l'état variable de leur seiisiLililc, de leurs sentiments et de leurs idées.
DÉGÉNÉRESCENCES DBS MOYENS Dfe PROTECTION SEXUELLE 4} 5
On peut aussi considérer la dégénérescence de Vensemble des moyens sexuels de défense, dans les états psychopathiques.
Dans les délires chroniques et dans les états de dégénérescence héréditaire ou acquis plus graves, les altérations des idées et des sentiments sexuels de défense tout ensemble, font la part la plus évidente du désordre moral.
Le vieillard décrépit est jaloux, impudique, infidèle, plus intéressé à son honneur moral et indifférent à son honneur sexuel.
Dans la démence consécutive se trouvent à demeure les idées et les propensions erotiques sales, offensantes pour la pudeur et rhonneur sexuel. Dans Tâge critique morbide, il y a altération à un fort degré de tous les moyens sexuels psychologiques de défense. Les paralytiques et les alcooliques sont les plus cyniques insulteurs de ces sentiments ; ils tentent des viols sur des enfants, des incestes; ils sont exhibitionnistes^ infidèles jusque sous le toit conjugal. Les alcooliques donnent le plus fréquent exemple de la jalousie morbide ou de la plus rebutante condescendance.
Chez les monstrueux, les idées et les sentiments sexuels de défense, sous forme de passion ou de préjugés, sont plus exagérés, plus négatifs ou plus déviés dans leurs expressions.
Les monstrueux, même à cet extrême degré de leurs expressions biologiques et sociales, sont toujours ceux qui marquent les extrémités dans chaque direction de la vie. Le caractère spécifique de chaque forme de monstruosité est toujours la gcnialité,qui est représentée par r aptitude éminente ou diverse : de la beauté et de la grâce dans Thystérie ; de la force et de rimpulsion dans Tépilepsie ; de Tirrésistibilité et de Tart destructif dans rimmoralité; de la merveilleuse tendance à la divergence et au progrès dans la génialité proprement dite. C'est en cela que réside, au fond, Tétroite union existant entre le génie (phénomène partiel) et la dégénérescence.
Les hystériques, outre qu*elles sont les reines de la séduction sexuelle, sont aussi des forteresses de la défense: elles montrent des pudeurs élevées, elles s'offensent de toute apparence d'attaque, elles sont théâtrales dans la jalousie, épiques dans la fidélité. En même temps, ou à des moments morbides divers, elles sont indifférentes, changeantes, infidèles. Les épileptiques
416 s. VENTURI
sont les Othellos de tout sentiment sexuel de défense. Les immoraux sont les obscènes insulteurs de tout ce qui est cher à la civilisation et à la vie, et les géniaux trouvent dans la sublimation de l'idéalisme classique ou dans celle du scepticisme romantique, le pabulum des créations de leur pensée. Et tout cela a lieu avec des armes gigantesques de lutte défensive ou négative, pour des intérêts non adéquats: car Thystérique n'aime pas dans une forte proportion de rapports biologiques ou sociaux; Tépileptique n'a pas la mesure exacte de la réalité des choses; Timmoral na pas des motifs sexuels suffisants pour Tœuvre négative; et le génial n'est jamais à ce point d^équilibre d'où il menace ou défend avec un motif d'action disproportionné.
La santé, hélas ! est vraiment dans la discrète et proportionnée intensité de vie et de force aggressive et défensive. Aurea Médiocriias !