C. SAND
A GUSTAVB PLAUBBRT, A CROISSBT
Nshint, W juillet 1870.
Je trouve cette guerre infâme; cette Marseillaise autorisée, un sacrilège. Les hommes sont des brutes féroces et vaniteuses ; nous sommes dans le dâHO; /ois moins de Pascal ; quand viendra le plus que jamais ?
Nous avons ici des 40 et 45 degrés de chaleur à l'ombre. On incendie les forêts : autre stupidité barbare I Les loups viennent se promener dans notre cour, où nous les chassons la nuit, Maurice avec un revolver, moi avec une lanterne. Les arbres quittent leurs feuilles et peut-être la vie. L'eau à boire va nous manquer; les récoltes sont k peu près nulles; mais nous avons la guerre,quelle chance I
L'sgricullure périt, la famine menace, la misère couve en altendani qu'elle se change en Jacquerie; mais nous battrons les Prussiens. Malbrough s'en vnt-en guerre I
Tu disais avec raison qae, pour travailler, il fallait une certaine allégresse; où la trouver par ce temps maudit?
Heureusement, nous n'avons personne de malade à la maison. Quand je vois Maurice et Lina agir, Aurore et Gabrielle jouer, je n'ose pas me plaindre, de craindre de perdre tout.
Je t'aime, mon cher vieux, nous t'aimons tous.
1IADB1I0ISBI.LE LBROVBR DB CHANTEPtE, A ANGERS
Je plains toutes vos douleurs, Je ne vous dis pas les miennes; je n'en ai pas le droit, puisque j'ai une famille et le bonheur domestique, qui compense les perles les plus cruelles. J'ai pourtant perdu des petits-enfants, et ce que j'ai souffert alors est atroce, parce qu'on a à supporter un double déchirement, celui de ses enfants et le sien propre. On en triomphe, tant qu'il en reste ou qu'il en revient.
« GORRESPONDIHGE DE GEORfiE SAND
Ces chers petits êtres sont tout pour la vieillesse; mais la vie se passe à trembler pour eui ; il n'y a donc ni repos ni joie sereine eu ce monde, et nul ne peut se dispenser d'un très grand courage pour accepter la mission d'ùmer, de soulTrir et de se dévouer sans relâche. Vous avei vécu de dévouement, vous en vivres encore. L'amitié vous a pajée de vos soins, et vous avez pardonné aux ingrats. Vous trouverez toujours du bien 4 faire, des misères à adoucir, de pauvres êtres manquant d'appui. Vous vous soutiendrez par la bonté, et votre vie n'aura pas été stérile; elle aura sa pure récompense dans l'éternilc, ou v«u3 renaîtrez, sous quelle forme? je l'ignore, mais meilleure encore et plus heureuse certainement. La justice élernelle ie veut ainsi. Ayez confiance, croyez à tout ce que vous méritez. Ne croyez à rien de ce que vous ne mérilez pas. Croyez aussi à l'alTection bien dcvonéc que je vous porte.
GEORGE SÀND.
A GUSTAVE ETLAUBERT, A CROISSET
Nobint, 8 noât ISTO.
Es-tu à Paris, au milieu de cette tourmente t Quelle leçon reçoivent les peuples qui veulent des maîtres
D,mi,.=db,Gooylc
COBRESPOHDAMCIS DE GKORGE SiNB 1
absolus r France el Prusse s'é{;aT^iit posr des questions qu'elles ne compreniieiit pas ! Nous voilà dans les grands désaxes, et qae de larmes au bout de tout cela, quand même bwib serions Tainqueurs ! On ne voit que de pauvres paysans pleurant leurs enfants qui partent.
La mobile nous emmène ceux qui nous restaient;, et comme on les traite pour commencer ! Quel désordre, quel désarroi dans celle administration militaire, qui absorbait tout el devait tout avaler! Cette horrible expérience va-t-elle eniin prouver au monde que la guerre doit être supprimée, ou que la civilisatîon doit périr ?
Nous en sommes ici, ce soir, à savoir que nous sommes battus; peut-êlre demain saurons-nous quu nous avons battu, et, de l'un comme de l'autre, que reslera-l-il de bon et d'utile?
II a enfin plu ici, avec ua orajre eiïroyable qui a (ont brisé. Le paysan laboure et refait ses prairies, piochant toujours, triste ou gai. 11 est bëte, dit-on: non, il est enrant dans la prospérité, homme dans le désastre, plus homme que nous qui nous plaignons; lui, ne dit rien et, pendant qu'on tue, il sème, réparant toujours d'un e6(é ce qu'on détruit de l'autre. Nous allons lâcher de faire comme lui et de chercher une source jaillissante à cinquante ou cent mètres sous lerre. L'ingénieur est ici et Maurice lui enseigne la géologie du sol.
Nous t&ch(»i3 de fouiller les «ntrailles de la terre
pour oublier ce qui se passe dessus. Mais on ne peal se distraire de cette consteroatioD !
ÉGris-inoi où lu es; je t'envoie ceci au jour dit, rue Murille. Nous t'aimons et nous t'embrassons tous.
A UADAHE BDHOND ADAH. A PARIS Nahul, 8 tttt ISW.
Écrivez-moi donc, ma Juliette ! je suis inquiète de tout et brisée de tristesse. Quelle leçon pour les peuples qui veulent des maîtres I mais qu'elle est cruelle ! que de sang et de larmes pour expier l'ignorance et l'erreur ! Nous savons enfin tout; mais, demain, qu'allons-nous apprendre? n'ëtes-TOUS pas malade de tout c«la?
Dites-nous quelques mots de tous et de nos amis. Est-ce que les pauvres enfants de nos amis étaient dans cette révolte des mobiles? Est-ce qu'on va sévir contre eux avec rigueur? Moi, je rêve que les alliés, l'Angleterre en tête, vont nous écraser, et nous ofl'rir la paix avec un d'Orléans pour roi constitutionnel ; ce qui serait peut-être le vœu de la majorité des Français
CORRESI-ONUAKCE DE GEORGE SAND 9
à l'heure où nous sommes. Mais que de rËves ne faiton pas, dans ce grand désarroi de l'âme I
Parlez-nous et aimez-nous. Que pense, que dit Adam?
EDMOND PLAUCBUT, A PAR
Nous savons, ce soir, le changement de ministère, rien antre chose; de ce qui se passe à l'armée et à Paris, rien. Quelle anxiété I Cette morne attente est terrible. Nous aurons les d'Orléans si Paris laisse faire. Et, après tout, mieux vaudrai) peut-être les avoir tout de suite; car la succession de cet Empire n'est pas une condition viable pour la République. Je les aimerais donc mieux )a Teille que le lendemain du choc définitif.
Hais je puis à peine penser à ce qui peut et doit être. Je suis inquiète de tout ce que j'aime à Paris, inquiète du mal qui pèse sur tous et des luttes formidables qui peavenl surgir.
Écris-nous.
A U. HBNRV HARHISSE, A PARIS
Nohiint, IS (oOI IBIO.
Cher ami,
Vous devinez bien ce qae je pense. Je suis désDiée et non abattue. Inutile d'échanger nos réflexions sur ces terribles événements. Elles sont les mêmes; mais il faut que je Tons dise ce que vous ne savez pas à Paris, ce qui se passe dans nos campagnes, les phis paisibles, les plus patientes, les moins révolutionnaires de la France, à canse de lesr position centrée et du manque relatir de communications rapides. Eh bien, c'est une consternation, une foreur, une haine contre ce gouvernement, qui me frappe de stapen*. Ce n'est pas une classe, »n parti ' ; c'est tout le monde, c'est le paysan surtout. C'est une douleur, une pilié exaltées pour ces pauires soldats qui sont leurs enfanis ou leurs frères.
Je crois l'Empire perdu, fini. Les mêmes hommes qui ont voté le plébiscite avec confiance voleraient i«-
^morquable que le petit nombre de répuLU' tas soit le groupe le plui ciilme et le plus
{Hole de George SamI.)
CORRESPONDANCE »E CEORGE SiND 11
jourd'hui la déchéance avec unanimité. Ceux qui parlent ont la rage dans l'àme. Recommencer à servir quand ou a fait son temps, c'est, pour l'homme qui a repris sa charrue, une iniquité effroyable. Ils se disent trahis, livrés d'avance à l'ennemi, abandonnés de tout secours. 11 n'en est pas un qui ne dise : « Nous lui f..... notre première balle dans la tête. > Ils ne le Jeront pas, ils seront très bons soldats, ils se battront comme des diables, mais par point d'honneur et non par haine des Prussiens, qui ne les menaient pas, disent-ils, et qu'on a provoqués follement.
Hélas I non, ce n'est plus l'entliouf tasme des guerres de la BépuUique. C'est la méfiance, la désaffection, la résolution de punir par le vote futur. Si toute la France est ainsi, c'est une révolution, et, si elle n'est pas terrible, ce que Dieu veuille 1 elle sera absolue, radicale. — On se réjouit à Paris du changement de ministère ;ici, on s'en soucie fort peu; on n'a pas plus foi en ceux qui viennent qu'en ceux qui s'en vont.
Voilà où nous en sommes. Nous tâchons, nous, d'apaiser; mais nous ne pouvons nous empêcher de plaindre cette douce et bonne population qu'on décime etqu'on exaspère, après qu'elle a fait gaiement tant de sacrifices pour être forte dans la pnix. Et tout cela au beau milieu d'une année désaslreusu pour les récolles !
Donaez-moi des nouvelles ; amitiés de nous tous.
Je ne vous parle pas de mes chagrins personnels.
li CORRE^PONblNCE DE GEORGK SÂHD
Deux de mes petits-neveui, mes pelits-fils par le cœur, vont partir aussi.
DCCXLV
A GUSTAVE FLAOBEHT, A CROISSE
N<d»iil, IS uM »lr, ISTO.
Je t'ai écrit à Paris, selon toD indication, le 8. Tu n'y es donc pas? C'est probable : au milieu d'un tel désarroi, publier Bouilhet, un poète ! ce n'est pas le moment. J'ai le cœur faible, moi ; il y a toujours une femme dans la peau du vieux troubadour. Cette boucherie humaine met mon pauvre cœur en loques. Je tremble aussi pour tons mes enfants et amis qui vont peut-êlre se faire hacher. Et pourtant, par moments, mon Âme se relève et a des élans de foi ; ces leçons féroces, qu'il nous faut pour comprendre notre imbécillité, doivent nous servir. Nous faisons peut-être notre dernier retour vers les errements du vieux monde. Il y a des principes nets et clairs pour tous aujourd'hui, qui doivent se dégager de cette tourmente. Rien n'est inutile dans l'ordre matériel de l'univers. L'ordre moral ne peut échapper à la loi. Le mal engendre le bien. Je te dis que nous sommes dans le deux fois vioins de Pascal pour arriver au plus gue jamai$ t C'est toute la mathématique que je comprends.
CORRËSPOHDANCE DE GEORGE SAND f3
J'ai fini un roman au milieu de celte tempête, me hSlanI pour n'être pas brisée avant la Un. Je suis lasse comme si je m'étais batlue avec nos pauvres soldats.
Je t'embrasse. Dis-moi où tu es, ce que lu penses.
Nous t'aimons tous.
La belle Saint-Napoléon que voilà I
DGGXLVI
k HADAHS BDUOHD A&AU, A PARIS
N<A>BI. 19 Mdl ISÎO.
Chère enfant,
Quoi qu'il arrive, le ciel veuille que les ouvriers ne fassent pas k eus seuls la révolution ! Elle est dans de si bonnes conditions pour se faire sans combat entre Français t Les batailles de la rue laissent des déchirements et des fureurs qui rendent ta victoire stérile ou éphémère. Le pouvoir personnel s'écroule de luimême, Dieu veuille qu'il soit enseveli par le concours de tous : armée, bourgeois, manœuvres, braves, poltrons, prétendants et radicaux! Alors on aura une révolution sociale viable. Autrement, je n'espère rien de bon du lendemain.
Diles-nous ce qtic voit et pense Adam. Nous vivons dans l'anxiété. Il faut que nous chassions les Prussiens et les empires du même coup.
U GORHESPONDANCE DE GEORCE S&ND
Tendresses de nous tous. Est-ce à présent qu'il faut donner antre chose que du linge aux blessés? n'est-ce pasTtJé parlesadministrations? Je veux que cela aille aux ambulances; diies-mni comment.
Hon ami,
Maurice voulait ce soir aller tous trouver. Il est dans une agitation extrême, comme nous tous. Si vous ^tiez à Paris, il y courrait; je le retiens, en lui disant que, là où vous êtes, il ne ferait que tous gêner; pent- ^tre tous attrister au milieu de vos préoccupations. Mais ce qu'il trouvai! urgent de vous dire, je peux bien vous l'écrire. Ce sera même (ilus tôt fait. Je crois que c'est inutile, que vous le savez mieux que nous; mais le devoir des vrais amis est de dire quand même.
Quel que soil le sort de nos armes, et j'espère qu'elles triompheront, l'Empire est fini, à moins de se maintenir par la violence, s'il le peut. Je m'abstiens ici de toute opinion, de toute réflexion ; je vous dis le fait comme je le vois. Désaffection complète, fureur «I désesnoir de ceux qui ont voté le plébiscite. Ceux
CORRBSPOIKDANCE DE CEOfiGE SAND 15
qui ne l'ont pas voté sont les plus modérés. Us disent qu'ils avaient prévu la guerre. Les autres, qui n'; comptaient pas et qui volaient par crainte des troubles, se voient lésés dans leur quiétude, dans leurs afTeclions de famille, dans leurs intérêts. Ils prévoient un monstrueux surcroit d'impôts à la suite d'une saison désastreuse. Voilà pour la campagne.
A Paris, je sais que c'est pire ; on sait que rien n'était prêt pour la guerre, et on regarde comme un crime de ne l'avoir pas évitée ou relardée à tout prix. Je ne vous dis pas mon opinion personnelle : je n'en ai pas, ne sachant si ta nécessité était absolue. EnGn l'empereur risquera plus en rentrant à Paris qu'en faisant face aui Prussiens.
Qu'ai lez- vous faire, vous? Vous vous tiendrez devant l'ennemi tant qu'il le faudra; mais après? Je ne vous dis pas de me répondre, ce n'est pas la curiosité qui me fait vous interroger. Répondez-vous i vous-même; mais sachez bien que la République va renaître et que rien ne pourra l'empêcher; viable ou non, elle est dans tous les esprits, même quand elle devrait s'appeler d'un nom nouveau, j'ignore lequel.
Hoi, je voudrais qu'une fois vos devoirs de famille remplis, vous puissiez vous rései'ver, je ne dis pas comme prétendant, — vous ne le voulez pas plus que moi, vous avez la fibre républicaine, — mais comme citoyen véritable d'un état social qui aura beso-i de lumière, d'éloquence et de probité. Un homme comme TOUS a un beau rôle k jouer, dans l'avenir, quel que
D,mi,.=db,Gooylc
soit l'avenir, mais il la condition de ne pas se comprometlre au delà du nécessaire, pour des idées qui ne sont pas les siennes.
Nous TOUS aimons, quoi qu'il arrive 1
GEORGR SAHD.
A U ANDHë BOCTBT, A PALAI3EAI
Vous ne m'écrivez pas, chers amis; oA en éles-vous chez vousî avez-vous de l'espoir ou du découragement? [ci, on est très abattu. Voyant les choses de loin et à travers l'esprit berrichon, qui n'est pas entreprenant, on a bien delà peine à croire qu'une guerre si mal organisée, si mal entamée et si peu préparée ne nous attire pas de grands malheurs. !l y en a Aéjk d'irréparables qui font saigner le coeur 1
Vos affaires doivent souffrir de cette crise; tout en souffre; et, avec cela, le désastre de la saison horrible qu'il n'est plus guère possible de réparer.
Vous devez avoir quelque argent à moi, envoyez-le
rélevant deux cents francs que je vous prie
émettre à VatnbulaHce du Palais de l'in-
)our les blessés.
qu'Emile Aucanle fasse rentrer ce qui m'est
D,mi,.=db,Gooylc
CORRESPONDANCE SE CEORCE SAIJD IT
ûi, comme prix des billets de théâtre. J'ai besoin de tout : il y a des partante pour rarmée dont il faut garnir l^s poches.
Parlez-nous de vous; étfls-vous à Palaiseau, à Parité ?Ë1isa est-elle tourmentée ou brave? Vous êtes heureux d'avoir des enranls tout jeunes; moi, j'ai des grands petits-neveux qui partiront!
La pluie nous a enflu reverdis ; mais c'est bien tard pour espérer des regains, La campagne est Tralche comme au printemps ; mais on a le cœur trop gros et on ne la regarde pas.
Nos moissons sont minimes.
Tout cela ne serait rien, si l'espoir de la délivrance du pays était au bouti Hais nous sommes dans l'alternative de subir l'invasion ou de conserver le gouvernement victorieux qui nous l'a amenée. Est-ce que la France ne trouvera pas un moyen de salut contre l'un et l'autre ?
Nous vous embrassons tendrement.
DCCXLIX
A HAUAUB XDXOND ADAK, A PARIS
Kahut.DiwftMSTO,
Je n'en prends pas aussi aisément mon parti ; je ne
ie CORRESPONDAtICË DE CEOnCË SAKO -vois pas la liberté à la suite d'ane invasion. Si nous sommes vaincus, ce n'est pas le roi de Prusse et la dlplonialie des autres souverains qui nous donneront la liberté, — et nous serons vaincus. Il n'y a qu'à voir le désordre, l'impossibilité des armements. Le temps n'est plus où l'on se battait avec des faux et des bAtnns. £t puis Paris, qui est chaud et frivole, fait contraste avec la campagne, qui est froide et morne.
Cette guerre a un cftté impopulaire que tout le monde sent, quand même on ne le saisît pas. Si nou^ repoussons les Prussiens, nous ne le ferons qu'à la condition d'une dictature militaire ; et comment nous en débarrasserons-nous après? Enfin, je vois en noir, «t plus j'aspire à la liberté, moins je l'espère.
Puissé-je me tromper!
Ici, on est consterné. Il n'y a pas le moindre entrain pour s'enrôler. I^ désordre affreux qui règne inspire la méfiance ; on ne craint pas de se battre, on craint de ne servir à rien et de mourir de faim et de maladie dans l'encombrement effroyable dont on est témoin. Il y a à Bourges, à ChSIeauroux, des troupes «niassées depuis quinze jours, qui couchent dehors et mendient; sans la fraternité des habitants qui les secourent, ils seraient plus mallieureuï qu'en campagne. On parle d'exercer les mobiles, d'organiser des gardes nationales sédeirtaires. Avec quoi? on n'a pas à leur donner. Ce n'est pas la faute de Bartainement, mais on lui a mis sur le dus une ]ui n'est pas humaine. Si Paris prenait un
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CORIi^SPONDAnCE DE GKOnCB RAND 19
parti, on se réveillerail peut-être. Mais peut-il prendre un parti? Peut-on oi^aniser un gouvernement quasd reniiciiii esta la porte?
J'ai peur de voir Irop clair. Dîtes-moi que Je n'y vois plus, c'est possible.
Écrivez-nous; on vous nimc et on vous emlirasse.
A IT. ANUItlï BOUTET, A PALAISBAU
Cher ami.
Nos lettres se sont croisées. Nous sommes d'accord. Envoyez-moi l'argent que tous avei pour moi, nmi que je sois prise de paniqiip, mais parce que je vois bien qu'il y aura des malheurs autour de moi et que j'aurai à débourser,
Voici d'hier soir une dépêche signée Bazaine, qui semble être un succès. Nous avons, par la sous-pré< fectnre, les nouvelles officielles presque aussitôt que vous. Ce que nous ignorons, c'est le sentiment générai de Paris; les lettres que l'on nous écrit se contredisent. On nous dit que c'est surtout la bourgeoisie industrielle et commerçante qui veut la déchéance. Cela me parait bien logique; mais l'homme est-il logique ?
An milieu de tout cela, je suis contente d'avoir de vos nouvelles, nous étions inquiets de vous. Nous TOUS envoyons toutes nos tendresses.
c. 3 AND.
A UADAHB EDMOND ADAtf, A PARIS
Je suis un peu remontée, comme tout le monde, par ces héroïques elTorts de notre armée et par le silence gardé, dans toutes lesbonnesmesures, sur le coupable qui les signe encore I J'ai peur qu'à la suite d'une victoire, Paris ne lui pardonne. Paris est chaud mais frivole; il croit punir par le mépris; mais les gens qui ne le sentent point ne sont pas punis du tout. Comment 1 cette Chambre ne prononcera pas la déchéance? Il y a, je le sais, une autre issue qui serait un idéal : c'est que, parlementairemenl, et face à face, on le forçât d'abdiquer, et que la joie publique remplaçât les luttes sanglantes. Maïs c'est trop idéal, et rhumanité n'a pas encore su trouver l'expression calme et puissante de l'opinion publique. Le suffrage universel, si désastreusement corrompu, nous donnera-t-ii un jour ce résultat? il était libre en 48, et il ne nous l'a pas donné.
CORRESPONDAHCe DE GEORGE SIND SI
La darté riante ne se fait pas dans mon esprit; j'ai de la patience et de la foi pour attendre, de la résignation pour mourir sans avoir vu la résurrection; voilà tout. Je ne sens pas, comme vous, l'absolu se dégager d'une situation si complexe.
Séchan a-t-il des nouvelles de son enfant? Nos enfants, & nous, ne marchent pas encore, on les instruira à domicile; ce qui vaut encore mieux qu« de les envoyer sans vivres, sans abri, sans paye, coucher en plein champ sans servir & rien. On n'a pas besoin des pompiers et on fait bien de les renvoyer.
Tout homme qui a un fusil marchera au-devant de l'invasion si nos troupes succombent ; mais cette confusion qui ne s'organise pas use l'énergie et remplît les hôpilaux, qui ne devraient servir qu'aux blessés. Trochu, quel qu'il soit, ne peut faire le miracle de tirer l'ordre de ce chaos infâme en quelques jours. Et pourtant il faut les compter, les jours.
Donnez-nous de vos nouvelles souvent. On vous aime et on vous embrasse.
GORRESPOItDAKCS DK GBOBCS SlHI»
. ANDRâ BOUTBT, A FALAI3BAU
Cher ami,
11 ae s'agit pas <Ia placement bon ou mauvais, je n'en suis pas là. H j aura trop de luisère autour de D01IS, avec «es hommes qui partent et ue reviendront peut-être pas, pour que je soage à faire fructifier mon arj^enl. J'ai reçu les deux mille francs ce matiA.. Ënvojez-moi mon reste, moins les fractions, les cent e( quelques francs, que vous donnerci à l'ambulance de Palaiseau. Envoyei-moî aussi nu modèle de quittance pour que je vous le retourne. Je ne puis donner du linge à madame Bordin : nous venons d'expédier une caisse énorme à l'Interaatiouale, nous n'en avonsplus.
Nous voilà encore sans nouvelles aujourd'hui. Ces jours d'attente sont cruels I
Un seul de mes petits-neveux est dans la mobile ; l'aîné est magistrat et fds aîné de veuve ; l'exemption légale est maintenue. Cette mobile va être exercée et n'est pas encore capable d'aller au feu.
Nos inquiétudes personnelles s'apaisent; mais le mal général nous accable. Je suis, moi, de la sociale
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CORDESPOIHDAnCE DE GEORGE SATtU 3> la plus rouge, aujourd'hui comme jndis; mais la conformité de doctrines ne me soumet pas Ji l'adhésion du programme politique. On ne doit jamais imposer les convictions par la violence : c'est coupableet insen$é; car ce qui natt de la violence est condamné à mourir de mort violente; si cette république future «vaîl bonne conscience d'elle-même, elle s'ahstiendrail de toute autre action que l'action morale, puisqu'elle est l'obstacle à une république plus liéde, qui aurait au moins la chance de se constituer.
Bonsoir, cbers amis ; j'embrasse Élisa. J'ai été, comme elle, prophète de malheur, au milieu d'amis trop coudants ; triste consolation que celle d'avoir prévu! Donnez-nous de vos nouvelles, quoi qu'il arrive,
A TOUS de cœur.
DCCLIII
A U. HAnTlNBAt-DBSCH8NBZ, A PARIS Nohul, «1 ■OUI 1370.
Mon cher ami,
Je reçois les dcus tristes nouvelles. Les perdre tous deux, coup sur coup, c'est, malgré le terme
inévitable de leur longue carrière, un coup bien terrible. Et cela au milieu des douleurs générales, cela peut-être mêlé à des inquiétudes personnelles pour tes frères, actifs probablement dans la marine et dans l'armée I Je te plains bien, mon pauvre enfant; quelle année fatale ! que de mallieurs en peu de lemps pour toi, pour tous I
Nous étions heureux, nous, dans notre coin. Maurice, après avoir été dangereusement malade au printemps, était guéri. Nous n'avions qu'un souci: sortir de la sécheresse. Et voilà une pluie de sang! on ne vit plus, on n'existe plus pour soi-même. Rien ne sert d'être heureux chei soi quand la patrie souffre de tels maux.
j'avais toujours prévu un dénouement sinistre à celle ivresse aveugle de l'Empire; mais fallait-il la voir payée si cruellement! Quelle que soil l'issue, 1« cœur est navré pour longtemps. Pour quelques-uns, pour beaucoup, ce sera pour toujours.
Dis-nous un mot de toi, et sache bien que tes peines sont toigours nôtres.
CORRESPONDiNCE DE CEORCG SAND
A U. EDUQNO PLAUCHUT. A PARIS
Comment vas-tu? quelles nouvelles des tiens? Nous vivons toujours dans l'anxiété. Maurice est entamé; mais que peut-il? Si on ne peut se joindre à personne, à quoi sert le fusil de chasse, que chacun prépare? où joindre l'ennemi ? à quoi servir ? faut -il se faire tuer pour ne rien faire? Il me semble que le grand mal, c'est la confusion, le défaut d'armes, de vivres, de tout! Je sens, aux ordres que l'on donne ici et ailleurs, que l'on craint trop de monde à Paris. Estce mesure de prudence en cas de siège? est-ce crainte du gauvemement, dont la grande préoccupation serait de ne pas se voir entouré de trop d'Iiommes armés et mécontents de lui? on vit dans un inconnu perpétuel et on s'épuise, on s'abrutit en commentaires. Moi, je ne dis plus rien. Je souffre en silence et je souffre atrocement.
Vous êtes moins malheureux à Paris : vous vous organisez, vous Tivez ! Ici, ce calme pUt de la campagne, ce silence des champs, au lieu de m'enivrer comme d'habitude, m'irrite et me tue.
Ah! si je n'avais pas de famille! Écris-moi, mon cher enfant. Que disent et que font les Adam ? Nous
96 CORIIESPOHDANCK DE GKORGE SANS
t'einbrassoQS tendrement. Les petites vont bien, mais les parents ne dorment pas.
Cher ami,
J'étais inquiète de n'aToir piis d£ tes nouvelles : enfin en vaità I Tu peux penser comow bous sommes avides de l'opinion des gens qui valent justes; les journaux sont si insensés ou si réserrés... D'ailleufs, ils suit tellement criblés de nonrelles et d'appréciations contradictoires, qu'on en sait un peu moins après les avoir lus.
Mot, je ne crois pas que les Prussiens asalégeraot Paris, le sachant sur ses gardes. Et puis ce qu'on prévoit arrive toujours autrement qu'on ne l'a prévu. Je me figure qu'on pourrait bien nous surprendre un de ces matins par l'annonce d'une paix invraisenbU^le, comme celle de l'Italie. Vainqueurs et vaincos étaient épuisé», et c'est peHt-4tre le cas où nous saames.
Quant à ce qui est le devoir, c'est de fi^msser l'ennemi avanttoul; je trouve indignes les i^iures,les coq-à-l'âne, les calembours, la gaieté de mauvais godt de certains jouroaui. Poit-étrecesfaalaroHB, qui rient dans le sang des natioas, aa cadieraient-il» dans leur
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cave si les Ping^eiis entraient dans Paris. Tuons-Ics, ces Prussiens, mais ne l«s haïssons pas. Ds sont féroces, dil-on. Qui donc, à la guerre, n'est pas monté à ce diapason qui crève rinstrument de T&me?
Faire une révaliition mainteBaiif serait coupable; «lie était possible 1 la nouvellede nos premiers revers, qiuad les feutes dn pouvoir étaient llagrantes; à présentfil cherche à les réparer. Il faut l'aider. La France comptera avec lui après. Les élections seront son arme, qui vaut les mitrailleuses; mais désorganiser an gouvernement et le réorganiser en deux jours, quand l'ennemi est là, ce serait le comble de la démence aujourd'hui.
Tu me demandes si j'ai queltiue chose de précieux it cacher rue Ga;-Lussac. Tous mes bibelots me sont précieux, ce sost des souvenirs; mais il y aura tant d'autres choses plus précieuses, tant de têtes cassées, si les Prussiens nous pillent, que je ne songera guère i mon damnuge.
Ce qui a le plus de valeur chez moi, c'est ma belle esquisse de Delacroix, daus le salon ; mais où la mettre? He l'envoyer, non. Nous ne pensons pas que Nohant soit autant à l'abri qu'un se le figure. Si l'en nerai est écrasé, nous aurons partout des bandes de mauvaise humeur qui s'enfuiront par le centre et nous n'avons pas une cartouche pour nous défendre.
La mobile esl partie, sans armes ; par conséquent, on ne nous en donne pas. Et puis nous aurons probablement d'autres bandes pires : les vagabonds et
formais libérés que Parisexpulse.nseraït grand temps d'organiser nos gardes nationales. Hais Paris presse davanlage, je le conçois.
Aucun de nos jeunes garçons n'est parti. Tous ont été réformés pour délicatesse de complexion. Hais, en général, on pourrait dire k cette jeunesse — et on le lui dit — qu'il ; a de sa faute, qu'elle a trop noce, et que soD devoir serait de se faire easter la gueule, puisqu'elle a des forces pour vivre le jour au café et la nuit au... Hal heureusement on les a gâtés, énervés; l'Empire les a corrompus, ils ne sont bons qu'en temps de paix. Si cette mobile, qui est une bonne institution par elle-même, eût été exercée et enrayée, elle serait plus robuste et plus courageuse. Enlln espérons que ceux d'ici, tout penauds qu'ils étaient au départ, se conduiront aussi bien que les autres Français. Ce qui l'excuse, celte jeunesse de petits crevés, c'est qu'ils vivent loin du théâtre de la guerre et qu'il n'y a pas eu, au début, la cause, par conséquent le souffle patriotique.
Je l'en écris trop long, tu n'auras pas le temps de me lire. Je comprends que tu sois fatigué, et je ne suis pas sur des roses en pensant que, toi et tous nos amis, vous êtes dans le péril le plus prochain. Notre Jour viendra, je le crois; mais nous ne pensons qu'i vous.
Nous t'embrassons tous bien tendrement; les Ailettes parlent toujours de toi.
G. SAHD.
D,mi,.=db,Gooylc
COnilESPOKDANCE Dli GEORGK SAHO
DCCLVl AD KftUE
N«htnl, S uptanbra iSl9.
Quelle grande chose, quelle belle journée au milieu de lant de désastres ! Je n'espérais pas cette victoire de la liberté sans résistance. Voilà pourquoi je disais: N'ensanglantons pas le sol que nous voulons «■étendre. Hais, devant les grandes et vraies manircstations, tout s'efTace. Paris s'est enlîn levé comme un seul homme ! Voilà ce qu'il eât dû faire, il y a quinze jours. Nous n'eussions pas perdu tant de braves. Mais c'est fait; vive Paris!
Je l'embrasse de toute mon àme. Nous sommes ud peu ivres.
DGCLVII
A UADAHB EDMOND ADAU, A PAItl3
NobiBt, Imilî 5 Mplembre IBTO.
Oui, oui, ayons au moins un jour de bonheur an milieu de dos désespoirs. Vive la république quand même I J'écrivab il y a quelque» jours : < Altenilei 1 »
30 CORRESPOItDANCE DE GEORGE SAND Paris n'a pas attendu, Paris a conquis sa liberté sans coup férir; j'espère que, plantée ainsi, elle est viable, A présent, il faut reconquérir la patrie !
Jo vous embrasK, nous vous embrassons tous tendrement.
. CHARLES DUVERNBT, A LA CBATRB
t^ers amis, Nous jouons de malheur I une fois tous êtes venus, et nous étions au Brolet ', au diaUe ! Laseconde fois, mes enfants étaient sortis et j'étais dans mon Ht avec la fièvre. Êtes-vous à la Châtre ou au Goudrayî Si au Coudrav, il est possible que nous allions vous demander asile pour deux ou trois jours, afin d'éviter la variole charbonneuse qui s'est déclarée à notre porte et qui a enlevé le mari de ma pauvre Sylvie*; son fils est malade aujourd'hui, et on ne sait encore si ce sera le même mal. Nous sommes effrayés pour nos petites; car la vaccine ne préserve pas^de cette affreuse variété de la variole. Si le mal se propageait,