‹ Correspondance, 1812-1876: 1812-1876Chapitre 57 sur 62 · AD MÊME · texte numérisé non relu

AD MÊME

Cher enEuit,

Je vous ai écrit hier en courant, j'étais en retard. Ne TOUS aï-je pas Tait de la peine? J'en sais toute triste aujourd'hui. Tout cela est dur; mais tous compreoez que je TOUS parle comme si je TousaTais mis au monde. J'en ai bien dit d'autres à Maurice quand il avait les langueurs et les irrésolutions de votre âge. Il m'a écouté, il en a rappelé. Il s'est bien trouvé d'être un homme tout en restant un artiste. C'est là la grsnde question. Vous avez les instincts et les goAts de l'art; mais vous pouvez constaterai chaque instant, quel'ar^ liste purement arlisEe est impuissant, c'est-à-dire m^ diocre, ou excessir, c'est-à-dire fou. Vous n'avez pas <ité poussé dès l'enrance par des instincts spéciaux et une direction exclusive à être peintre ou musicien. S'il vous fallait entrera fond dans ces études, elles seraient aussi ardues que le Droit et demanderaient même beaucoup plus d'heures de travail.

Vous auriez devant vous dix ans de pioche avant d'être productif. Les études naturelles vous seront très Ijonnes, nécessaires même, si vous êtes écrivain.

COHRESPOMDANOE D£ G£OBCE SkUD 38T Mais Maurice, qui a le travail facile et persévérant et la mémoire excellente, a passé douze ou quinze ans avant d'élre sûr de quelque chose, et il lui a toiyour& manqué pour élre pratique comme il le voudrait, la grande base des malhématiques.

Je vois bien que vous croyez pouvoir produire sans avoir amassé :je vousairabiché, je vous rab&che que, pour faire un peu de niiel, il faut avoir sucé toutes les fleurs de la prairie. Vous croyez qu'on s'en tire avec de la réflexion et des conseils.

Non, ou ne s'en tire pas. Il faut avoir vécu et cberché . II faut avoir digéré beaucoup ; aimé, souffert, at< tendu, et eu piochant toujours ! Enfm, il faut savoir l'escrime i fond avant de se servir de l'épée, voulezvous faire comme tous ces gamins de lettres qui se croient des gaillards parce qu'ils impriment des platitudes et des billevesées? Fuyez-les comme la peste et ne leur ressemblez en rien; ils sont, pour le coup, les vibrions de la littérature, ceux-là!

Non, non, l'art est une chose sacrée, un calice qu'il ne &ut aborder qu'après le jedne et la prière. Oubliezle, si vous ne pouvez mener de front l'élude des choses de fond et l'essai des premières forces de l'invention. Vous y reviendrez plus sain et plus dispos quand vous aurez fait acte de force par la volonté, la persist^ce, le dégoût vaincu, le sacrifice des amusements et des llâneries. Soyez licencié en droit pour arriver à être quelqu'un; alors nous ferons ensemble toutes les études littéraires que vous voudrez, et, si je vois poindre

3SS corrkspohdàhcb de georcb s&md le vrai talent, je vous le dirai. Alors tous marcherei dans ce sens, en vous meublant l'esprit et en travail* lant la lang;ue, qui est l'instrument mais non le souffle.

Pardonnez-moi de vous contrarier, vous que j'aime tant; mais, croyez-moi, je vous aimerais mal et en égoïste si je vous disais autrement. Changez votre vie et vos habitudes, si votre milieu vous empêche de travailler. Comment a fait René, qui a étudié son droit k la campagne, auprès de la Châtre, et qui allait passer SCS examens k Paris? Il n'avait pas besoin d'un professeur pour lui m&chersa besogne. Il la m&cbait lui-même avec ardeur. Il voulait arriver, et vous voyez que le gros garçon ne s'en porte pas plus mal.

Vous avez le malheur d'être riche, mon cher enfant; c'est agréable, mais pernicieux. Songez-y sérieusement. Prenez votre coeur â deux mains et qu'il vous obéisse. Richesse oblige.

Dites-moi que tous voulei vouloir et bientôt vons pourrez vouloir beaucoup. Je vous embrasse tendrement pour moi, pour nous tous. Maurice, à qui je dis que vous êtes an peu découragé, est de mon avis. Il voudrait bien avoir fait son droit, lui I II regrette sii ans de sa vie qu'il a passés à être malade de croissance. Il voudrait les rattraper.

Dites tODtes mes tendresses chez vous.

CORRESPONDAHCE DE GEORGE SIHD 389

CMLVai

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