A AUGUSTIN SOULIE
Pau, 28 août 1824.
Jevous écrivis mystérieusement, mon cher Soulié, lors de votre première persécution : je crains que ma lettre ne soit tombée entre les mains de ces misérables. Vous voici encore martyr, mais vous Tètes d'une foi qui ne peut pas périr plus que l'autre, et je profite de la liberté des manuscrits qui existe encore, pour vous prier d'insérer dans la Quotidienne le peu de mots que vous trou-
\. Tragédie en trois actes, dont, à la même époque, il exposait le plan à Edmond Géraud.
verez ici ^ Vous savez quels troubles ont eu lieu à Pau; ils étaient préparés depuis longtemps contre ce régiment dont l'opinion est celle des Vendéens et de la garde ; noire première offense fut le Domine salvwni; la pauvre ville de Henri IV est envahie par des libéraux que n'ont jamais osé contenir des autorités débiles; elles ont essayé un jour de punir, tout en tremblant, un scandale dans l'église par un jour de prison ; et, pour venger le roi des Halles, les Halles se sont armées de pierres et ont lâchement écrasé quelques soldats isolés. Tout ce qui se fait et ce qui ne se fait pas est, en vérité, bien pitoyable. Si vous êtes aimable, vous m'écrirez un peu et me parlerez du grand homme ^ qui a laissé la France sans ministres. Vous me direz aussi si notre Charles Nodier se souvient de moi et vous dit quelquefois qu'il a un ami dans les Pyrénées. Ces belles montagnes et l'air pur et les douces couleurs de ce soleil me consolent un peu des habitanls que je ne puis aimer, quoi que je fasse. Ma Bible, quelques gravures anglaises me suivent comme mes pénates et je passe de mon épée à ma plume, ici comme partout. .le ne sais rien de Paris où l'on dit qu'on m'excommunie comme je vous l'avais prédit, et je travaille comme si l'on devait me lire ; chacun a ses illusions et ses besoins. Adieu, souvenez- vous de moi et prouvez-le-moi.
1. La Quotidienne, du 5 septembre 1824, contient un a Extrait d'une lettre de Pau, 28 août » relatif au banquet qui avait réuni, pour fêter la Saint-Louis, le 55" de ligne, dans l'enceinte du château.
2. Chateaubriand, qui avait quitté le ministère des Affaires étrangères le 6 juin.
10 CORRESPONDANCE d'ALFRED DE VlfeNY.
M. Michaud* s'arme-t-il pour une nouvelle croisade? Les infidèles sont encore dans votre camp et autour, à ce qu'il me semble.
Suscription : A Monsieur Soulié,
Rédacteur en chef de La Quotidienne, r}(e des Bons-Enfants,
à Paris.
A LAMARTINE
25 mai 1826.
Comment ne pas être flatté, Monsieur, de recevoir une lettre telle que la vôtre? Voilà de ces échos qu'il est doux d'entendre répondre à sa voix ; le nombre est bien petit de ceux pour lesquels je parle et vous en faites partie, vous avez senti que le livre vous était adressé et vous ne vous êtes pas trompé. Je ne puis trop vous remercier de m'avoir laissé suivre ainsi la trace de vos émotions, j'ai besoin d'être i-afîermi pour croire en moimême, je me connais peu et je ne suis sûr que de la pureté des intentions qui me font écrire; j'ai tenté d'être utile à notre France, elle m'a récompensé déjà par
1. Joseplî Michiaud fonda la Quotidienne en 1794, et en reprit la direction sous la Restauration. 11 est l'auteur, entre autres ouvrages, d'une Histoire des Croisades (1811-1822), dont une seconde édition commençait à paraître.
CORRESPONDANCE d'alFREO DE VIGNY. 11
d'honorables suffrages, il me manquait le vôtre parmi eux, je n'attends plus rien maintenant pour continuer. Si cet ouvrage ^ vous a plu c'est sans doute que vous y avez reconnu quelque chose de la Muse que vous consultez trop mystérieusement pour nous. — Je l'adore comme vous et même involontairement ; on ne saura jamais combien de fois la simple prose que vous louez a été la traduction d'une première pensée poétique que j'éteignais à regret — je fuis la Poésie autant que je la cherchai, et je la craignais en écrivant, mais j'ai pu dire comme votre Elvire :
Oui, ma crainte était de l'amour.
Adieu, Monsieur, n'ai-je pas quelque espoir de voir un jour à Paris le poète qui écrit de si aimables choses avec tant de cœur? Il doit savoir combien lui est déjà assurée mon estime et quelle est la fraternité de nos goûts littéraires.
ALFRED DE VIGNY
A SAINTE-BEUVE
H mars 1828.
Eh bien 1 Monsieur, puisque vous êtes de ceux qui se rappellent les Poèmes que le public oublie si parfaite-