A MESSIEURS LES MEMBRES DU COMITÉ DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE
9 novembre 1829.
Messieurs,
Par la voix de M. le Commissaire royal je vous demande de me rendre compte exactement de la conduite qui a été tenue à mon égard par la Comédie-Française, dans la soirée du samedi 7 novembre, jour de la septième représentation du More de Venise.
Jeudi, jour de la sixième représentation, M. David me fit entendre qu'un mal de gorge lui faisait penser qu'il aurait bientôt besoin de soigner sa santé ; je l'engageai fortement à retarder un peu ces soins, qui me semblaient plus grands que la maladie, afin qu'à l'accident très réel de M. Menjaud ^ il n'en fût pas ajouté un second, qui pourrait troubler les représentations. Notre conversation s'arrêta sur ce point.
Le lendemain, je passai au théâtre où j'appris que, des observations très graves ayant été faites à M. David, on croyait qu'il jouerait samedi. Son nom était sur l'affiche. Avant de me retirer, je dis positivement à M. Masson, votre secrétaire, que je m'attendais à être averti, dans la matinée du samedi, de la position de
1. 11 s'était donné une entorse le 2 novembre, à la cinquième représentation du More, en descendant l'escalier qui conduisait à sa lofro.
32 CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY.
M. David et des mesures que l'on proposerait ; me réservant de dire mes volontés sur le remplacement de cet acteur, s'il y avait lieu.
La journée du samedi s'est passée sans que j'aie reçu un seul avis, et le soir, en arrivant, à dix heures, j'ai trouvé trois rôles du More de Venise distribués et joués.
Je vous prie, Messieurs, de me répondre à ces deux questions :
1" La Comédie-Française se croit-elle le droit de distribuer et changer les rôles d'un ouvrage sans la volonté formelle de l'auteur ;
2° Par quelle personne ont été donnés les rôles aux acteurs qui, à mon insu, ont joué samedi les personnages de Cassio, du Héraut d'armes et de l'Officier de Chypre et qui leur a dit de les jouer ^ ?
Ces deux questions ont pour but de m'instruire de vos opinions et des faits, non d'arrêter ma façon de penser sur ce procédé qui est envers moi un manque d'égards sans exemple.
Le devoir de l'Administration était de me demander mes intentions. Elles se seraient trouvées tellement contraires à la distribution qui a été faite, que j'aurais exigé que la représentation fût ajournée plutôt que d'attirer sur l'ouvrage les murmures qui ont eu lieu, excités par le désordre des rôles appris en une heure.
Croyez, Messieurs, à ma considération.
C^^ ALFRED DE VIGNY
1. Le mardi 10 novembre, David, guéri de son mal réel ou imaginaire, Bouchet et Montigny reprirent leurs rôles respectifs pour la huitième représentation du More de Venise.
CORRESPONDANCE d'aLFRED DE VIGNY. 33
A SAINTE-BEUVE
19 novembre 1829.
0 mon ami, quels vers adorables 1 quels vers de poète ! vous me consolez de cet amer succès *. Mes amis sont ma gloire et ma couronne ; je n'ai ni l'une ni l'autre par moi-même. Cette nuit, j'ai écrit quelques vers bien noirs, que je me garderai de vous montrer, et qu'une inquiétude sérieuse et une embûche sans nom ^ ont interrompus à la fois. Je n'ai plus de calme, hélas ! je n'ai plus ma chère solitude ; je crois que je ne suis plus poète ; je crois que mon âme va se retirer de moi et remonter. Tant mieux 1 puisque toutes les communications avec l'humanité sont troublées, puisque la parole ne peut passer que par des égouts, quand il lui faudrait un porte- voix de cristal !
Que je serai fier de voir paraître au grand jour ces versa Alfred de Vigny ^l Je les contemplerai comme adressés à un mort qui fut de ma connaissance. Embras-